fermer... Pionnière de l’océanographie, écologiste avant la lettre, écrivain, photographe, Anita Conti a passé sa vie sur les océans, observatrice discrète et obstinée du monde de la mer et de la pêche
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ée en 1899, disparue en 1997, Anita Conti a traversé ce siècle en femme libre, défrichant elle-même le chemin de son destin. Les ailes de sa liberté, elle les a déployées en vivant jusqu’au bout, intensément, sa passion pour la mer. Naviguant sur tous les types de navires, gros bateaux de pêche ou frêles pirogues, bâtiments militaires ou océanographiques. «J’ai une sorte de vice profond. Je voudrais comprendre l’incompréhensible, saisir ce qui ne peut se retenir, arrêter le vent...» De sa famille d’origine arménienne, cultivée et voyageuse, Anita Conti a hérité très tôt du goût pour la vie libre et les horizons lointains. Enfant, elle découvre l’océan sur les côtes bretonnes et vendéennes, elle apprend à nager, à naviguer, elle embarque avec les pêcheurs. Elle suit ses parents dans leurs innombrables périples au travers de l’Europe et de l’Orient, Bergen, Gibraltar, Istanbul, Athènes... En 1914, la famille se réfugie dans l’île d’Oléron. Des années bénies pour la jeune fille, qui pratique la navigation à voile, s’adonne à la lecture, réalise ses premières photographies. Après la guerre, Anita Conti s’installe à Paris, exerce pendant quelques années le métier de relieuse d’art, domaine dans lequel elle excelle. Il lui faut un ancrage social, elle se marie en 1927. Mais l’attraction de la mer est toujours aussi forte : «Dès que je mets le pied à bord, je voltige !» La jeune femme partage sa vie entre les salons parisiens et le pont des bateaux de pê-
Anita Conti
q Mireille Tabare Photos Anita Conti
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che. En même temps, elle continue de s’instruire grâce aux livres. De la mer, elle veut tout connaître : son histoire, sa géographie, sa physique, sa chimie, sa faune et sa flore. Premiers embarquements avec les professionnels de la pêche, sur les harenguiers en Manche, les voiliers-morutiers bretons : Anita Conti découvre le rude univers des travailleurs de la mer. Elle observe, prend des notes, des photos, publie une série d’articles dans le quotidien La République. En 1935, l’Office scientifi q u e et technique des pêches maritimes (OSTPM, ancêtre de l’Ifremer) l’invite à participer au lancement du premier navire européen de recherche océanographique, un bâtiment financé par l’Etat français, le Président Théodore Tissier. En tant que journaliste, mais aussi
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comme spécialiste du monde de la pêche, Anita Conti prend part à une série de campagnes dans le golfe de Gascogne, la mer d’Irlande, à TerreNeuve. La science océanographique est encore balbutiante et les connaissances très fragmentaires. Afin de faciliter le travail des pêcheurs professionnels, il est devenu urgent de dresser des cartes précises pour toutes les zones de pêche. Une œuvre de pionnier qui convient parfaitement à Anita. Avec passion, elle observe, mesure, collecte des données sur les fonds marins, la température des eaux, leur profondeur, leur salinité, et étudie l’influence de ces paramètres sur le comportement des poissons. Les cartes de pêche sont encore lacunaires pour les régions arctiques. En 1939, Anita Conti
embarque à Fécamp sur le Vikings, un chalutier-morutier à vapeur, pour une campagne de trois mois dans le Grand Nord, par-delà le 75e parallèle. Ses rapports viennent nourrir le fonds de documentation de l’OSTPM. Elle y consigne des observations personnelles d’une importance capitale. Avec quelques collègues, elle tire des conclusions très alarmistes sur la surexploitation des océans et les conséquences, à terme désastreuses, de la pêche industrielle. Posant les jalons d’une prise de conscience à venir sur la problématique environnementale, elle alerte l’opinion : «La mer n’est pas une ressource inépuisable !» La deuxième guerre mondiale va offrir à Anita Conti l’occasion d’étendre son champ d’observation jusqu’aux mers chaudes d’Afrique. Après plusieurs mois passés au service de la Marine nationale sur des bateaux de pêche réquisitionnés pour le dragage des mines en Manche, elle s’embarque, en 1941, sur le Volontaire, un chalutier qui fuit avec quelques autres vers les rivages de la Méditerranée et de l’Afrique, afin de continuer la pêche et ravitailler les populations. Pendant plus de deux ans, passant d’un navire à l’autre, Anita Conti suit les marins français dans leurs campagnes le long des côtes sahariennes et africaines. Les pêcheurs remontent dans leurs filets des espèces de poissons inconnues sous nos latitudes. «Des poissons déconcertants !» se souvient Anita, qui découvre elle-même un monde nouveau. Elle accumule les informations sur les
Ci-dessus, une des premières photographies d’Anita Conti, sur l’île d’Oleron, 1918 ; ci-contre et page de gauche, Anita Conti à bord du Bois Rosé, vues sur le pont et dans les couchettes, Terre-Neuve, 1952.
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Ci-dessus, détente à bord, Dakar, 1945 ; ci-contre, au large de Conakry, vers les îles de Los, Guinée, vers 1945 ; page de droite, chargement de charbon de bois, Casamance, Sénégal, vers 1946 ; pêche aux requins, au large de la Guinée, 1947. .
zones de pêches, établit des cartes, des rapports qu’elle envoie à l’OSTPM. En même temps, elle s’intéresse aux techniques de pêche locales. En 1943, le gouvernement d’Alger confie à l’océanographe la mission d’évaluer les ressources maritimes ouest-africaines et d’étudier les moyens de développer la pêche traditionnelle. Son terrain d’investigation : 3 000 kilomètres de côtes dont elle va explorer systématiquement, pendant une dizaine d’années, les rivages, les vasières, les marigots, les estuaires. Elle étudie les fonds marins, les zones de pêches, elle recense les différentes espèces de poissons que l’on rencontre dans les mers chaudes, analyse leur valeur nutritive. On la retrouve en Mauritanie, au Sénégal, en Guinée, en Côte d’Ivoire, partageant la vie des pêcheurs, observant leurs traditions. Elle étudie les moyens d’améliorer les méthodes de capture, les procédés de conservation. Elle installe des pêcheries, implante des fumeries, fonde en 1946 une pêcherie expérimentale de requins à Conakry.
«L’horizon poursuivi recule, et rien, jamais, ne s’arrête»
Racleurs d’océans, éd. André Bonne, rééd. Hoëbeke, 1993 Géants des mers chaudes, éd. André Bonne, rééd. Hoëbeke, 1993, édition poche Payot, 1997 L’Océan, les bêtes et l ’ h o m m e, éd. André Bonne, 1971
Petit à petit, Anita Conti se retrouve mise à l’écart des institutions. A partir de 1947, c’est en électron libre qu’elle poursuit ses recherches et expérimentations sur le territoire africain. Elle crée au Sénégal sa propre entreprise, les Pêcheries d’Outre-Mer, afin de poursuivre ses études océanographiques, favoriser l’essor de la pêche locale et améliorer le régime alimentaire des populations. Mais une telle entreprise n’est pas rentable ! Les difficultés s’accumulant, Anita Conti décide en 1952 d’abandonner la partie, et rentre à Paris. Sa soif de la mer et de la découverte l’entraîne à nouveau vers l’Atlantique Nord. En juillet 1952, l’éternelle voyageuse embarque à Fécamp sur le chalutier-morutier Bois Rosé, qui rentrera au port, après 180 jours de pêche à Terre-Neuve, chargé de plus de 1 000 tonnes de morue salée. Cent quatre-vingts jours pendant lesquels Anita observe les marins en train de faire «le grand métier». Son admiration est sans bornes pour ces hommes embarqués pendant des mois dans la furie des éléments à des milliers de kilomètres de leurs foyers, œuvrant sans relâche à repérer les bancs, lancer les filets, remonter la prise, trier, nettoyer, saler. En même temps, elle est lucide et elle s’alarme : «L’accroissement de la population, l’aveugle-
ment du profit ajouté à nos progrès techniques nous entraînent au pillage des océans.» Au cours des années suivantes, tout en continuant ses études océanograhiques et ses traversées – elle s’intéresse au requin-pèlerin, participe à une mission de plongée en Méditerranée à bord du Président Théodore Tissier –, Anita Conti s’implique encore davantage dans sa lutte pour la sauvegarde des ressources océaniques, pour un développement harmonieux de la pêche, et contre la malnutrition. En 1953, elle publie un premier livre, Racleurs d’océans, relatant la campagne de pêche du Bois Rosé, puis un second en 1957 sur son expérience africaine, Géants des mers chaudes. Elle s’indigne du gaspillage sur les bateaux de pêche : «J’ai vu tant d’efforts perdus, tant de masses de bêtes, de débris tout frais retomber dans cette mer dont ils venaient d’être arrachés. Les bateaux [...] rejettent des tonnes de matières alimentaires : ailleurs, des territoires entiers sont privés de nourriture.» Pour combattre ce gâchis, elle fait campagne pour la réutilisation industrielle des «faux-poissons» – ces indésirables que l’on rejette à l’eau – et des débris. Elle entreprend de promouvoir des espèces méconnues, comme le poisson-sabre, et de faire évoluer les habitudes alimentaires. Elle réfléchit sur les possibilités d’équiper les bateaux de pêche de systèmes de capture sélectifs. Mais il ne suffit pas de limiter le gaspillage. «Les économies de cueillette ne peuvent durer
qu’un instant de l’histoire. Il va falloir dépasser le stade archaïque de la destruction.» Pourquoi ne pas élever des poissons qui seraient destinés à l’alimentation des populations et au repeuplement du milieu marin ? Pionnière dans le domaine de l’aquaculture, Anita en fait l’expérimentation au début des années 60, le long de la côte Adriatique, en élevant des poissons en milieu naturel, dans des cages immergées
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Un trésor en héritage
«Je ne vis pas de souvenirs, si cela vous intéresse, à vous de vous en occuper !» disait Anita Conti. Des souvenirs accumulés au fil de ses voyages : 40 000 photographies noir et blanc, une dizaine de films, des documents, notes, manuscrits, lettres... L’association Cap sur Anita Conti, créée en 1992, a entrepris d’explorer et d’exploiter ce riche fonds documentaire, avec l’aide du musée du Bateau à Douarnenez. Première rétrospective du travail photographique d’Anita Conti : à l’initiative des éditions Revue Noire, une exposition réunissant une sélection de 200 photographies d’Anita Conti a été présentée du 6 février au 26 avril par le Centre international de la mer, à la Corderie royale de Rochefort. Des images fortes, directes, prises au plus près de la vie : instants saisis au vol, vibrants de mouvements, d’émotions, et racontant la mer, le ciel, les bateaux, la pêche, les hommes... A sa manière, attentive et tendre. On pourra admirer ces clichés durant l’été prochain au musée du Bateau de Douarnenez. A découvrir : un livre magnifique reproduisant les tirages de l’exposition, paru en février aux éditions Revue Noire, et réalisé en collaboration avec l’association Cap sur Anita Conti.
sur des barges ; puis plus tard en mer du Nord, où elle tente d’implanter des fermes aquacoles. En 1971, dans un troisième volume, L’Océan, les bêtes et l’homme, Anita Conti dresse le bilan de ses observations et expérimentations. Elle y livre aussi ses réflexions et interrogations sur la responsabilité des hommes dans le pillage des océans. Ecologiste avant la lettre, elle l’est, avec la pleine conscience des méca-
nismes économiques et politiques qui engendrent cette destruction. Jusqu’au bout, d’escale en escale, de colloque en conférence, elle vivra passionnément pour la mer, avec la mer. Sans jamais se poser, sans chercher à laisser de traces, «emportée vers quelque chose qui vaut mieux que soi». Juste un témoin averti de son temps, posant sur le monde un regard curieux et tendre. Elle a traversé sa vie comme un navigateur l’océan. Le regard posé sur l’horizon, toujours en quête d’inconnu. Sans passé ni futur, savourant chaque instant arraché à la vie. Naviguant au gré des vents de ses rêves, de ses désirs, libre de toute attache, en marge des institutions et des conventions. Elle fut, en France, la première femme océanographe, la première aussi à embarquer avec les terre-neuvas, à partager la vie de ces pêcheurs de morues. Les marins admiraient cette femme, toujours vaillante, toujours de bonne humeur. «Le rire, ça nettoie les poussières de l’âme.» Un plaisir de vivre qu’elle a goûté jusqu’au bout, avec une éternelle jeunesse : «Ce n’est rien la mort puisque c’est le néant, alors allons-y gaiement !» s
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