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La mémoire cubaine en pièces

Alfredo Balmaseda Diaz, dramaturge exilé à Poitiers, fait partie des enfants de la révolution castriste qui ont choisi de s’expatrier pour entrer en résistance contre « l’amnésie volontaire » du peuple cubain. Portrait d’Alfredo Balmaseda Diaz, avec photo. Auteur : Riguet Alexandra ; Photo : Pauquet Claude.

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    La mémoire
    Alfredo Balmaseda Diaz, dramaturge exilé à Poitiers, fait partie des enfants de la révolution castriste qui ont choisi de s’expatrier pour entrer en résistance contre «l’amnésie volontaire» du peuple cubain
    cubaine
    en pièces constate-t-elle. S’ils savaient... Mais qu’est-ce qu’ils croient ? Ils pensent que nous sommes une carte postale ou un parc d’attraction.» P r i s o n n i è r e des ficelles que le magicien Filiberto – qui n’est autre que Fidel Castro – manipule à sa guise, Lola étouffe dans «une île inventée par le diable», où l'atmosphère est «oppressante, close et sordide», et s’accroche à la perspective de jours meilleurs où il neigera à Cuba, un rêve profondément ancré dans l’imaginaire collectif. Les désillusions de la femme-marionnette sont celles qui ont poussé le dramaturge à quitter La Havane. «Avant, dit Lola, [...] même dans les pires moments, l’espérance existait, on voyait une petite lumière là-bas... au loin. Personne ne parlait de cela, mais elle existait. Maintenant, [...] on vit, on survit pour l’espérance, mais on ne voit pas cette petite lumière.» L’écrivain cubain n’était pourtant pas de ceux qui rêvaient de pouvoir quitter la célèbre promenade du front de mer, le Malecon. Né en 1951 à La Havane, il cache à son père marin et à sa mère, au foyer, sa peur viscérale de la mer. «J’évitais le Malecon, confie-t-il. A mes yeux, la mer était une masse menaçante, une limite que je ne pouvais dépasser. Je n’ai appris à nager que vers 14 ans.»
    L q Alexandra Riguet Photo Claude Pauquet 16
    orsqu’en 1995 j’ai quitté La Havane pour l’Allemagne, où je suis resté quelques mois avant de rejoindre la France, j’avais peur de répondre aux questions que l’on me posait sur l’île, raconte Alfredo Balmaseda Diaz. Cette crainte a fait place à la colère qui a explosé dans les œuvres que j’ai écrites ensuite.» Le style de l’écrivain est en effet rageur dans ses dernières pièces et essais littéraires. Les propos tenus par le personnage de Lola, la femme aux mains et pieds liés de la pièce J’ai une poupée, dissuaderaient les touristes les plus convaincus des charmes de la perle de la Caraïbe, le long lézard vert, selon les termes du poète Nicolas Guillen. «Je ne comprends rien au comportement des Européens qui passent tout leur temps à rêver au soleil, à la chaleur,
    «Ici, celui qui ne se jette pas à la mer attend que des ailes lui poussent»
    Profondément attaché à son île, et en particulier à La Havane, il n’exprime la volonté de s’expatrier que quelques mois avant son départ. Il reprend les propos de José Marti, grand patriote à l’origine de la révolution contre l’occupation espagnole, une des grandes figures de la littérature latino-américaine du XIXe siècle, qui évoque la relation très forte entre les
    L’Actualité Poitou-Charentes – N° 40
    habitants et Cuba : «Il y a cela, qui ne se voit pas et existe, et qui est dans l’air...» «Oui, c’est cela, poursuit Lola, qui est l’âme du lieu où l’on est né, même ce qui fut dans une île de l’enfer.» Le dramaturge fait aussi référence à ceux qui ont pris le risque de mourir plutôt que de rester dans l’île : «Ici, celui qui ne se jette pas à la mer attend que des ailes lui poussent», dit Lola. En 1994, durant l’été, une déferlante humaine avait fui l’île sur des radeaux de fortune, pour atteindre la Floride, à quelque 180 km des côtes cubaines. «Je voyais la plupart de mes amis partir, explique Alfredo. Moi, je m’accrochais à des chimères. C’est difficile d’admettre que votre vie n’a plus de sens et que vos rêves s’effondrent. J’ai attendu le moment où je ne croyais plus à rien pour partir.»
    «Quitter un système ne signifiait pas que j’allais en adopter un autre»
    Dans les années 1980, le critique et dramaturge publie ses premières œuvres littéraires, travaille à la radio et à la télévision cubaines comme scénariste et réalisateur des programmes sur la culture artistique. «C’est dans ce contexte, raconte-t-il, que j’ai ressenti la frustration de ne pouvoir dire ce que je voulais dans mes pièces. Il fallait situer les personnages hors de l’île, lorsque les thèmes abordés devenaient délicats. La volonté de m’exprimer librement a été une des principales raisons qui m’ont encouragé à quitter La Havane.» A p r è s avoir vécu à Angoulême, Alfredo Balmaseda Diaz entre à l’Université de Poitiers, où il prépare sa thèse sur le théâtre cubain. Il vit comme un étudiant, dans l’atmosphère ascète d'une petite maison, cachée derrière une haute grille. «Je suis un peu en marge, constate-t-il. Quitter un système ne signifiait pas que j’allais en adopter un autre.» Il continue d’être en contact avec les Cubains, qui reçoivent ses œuvres clandestinement. «Certains s’effraient en découvrant le contenu, dit-il en souriant. Ils n’imaginent pas que je puisse être autorisé à écrire cela.» La misère, la morale hypocrite, la délation d’une «île malade de son amnésie volontaire et du silence complice» sont quelques-uns des thèmes traités par le dramaturge. «Dans une situation dramatique, les Cubains ont recours à l’humour, explique-t-il. C’est peut-être ce qui les a aidés à survivre. L’arrivée du dollar en 1993 a creusé les inégalités. Comme beaucoup
    d’écrivains expatriés, je me sens investi de cette mission qui consiste à sortir les Cubains d’une sorte de torpeur. Ils fuient la réalité, occultent les événements les plus proches.» Selon le dramaturge, l’éducation gratuite et l’accès à la culture ont été les aspects les plus positifs de la révolution. «Dans les années 1960, dit-il, les maisons d’éditions foisonnaient, les Cubains pouvaient se procurer des livres sur la littérature universelle, à partir du moment où elle ne s’opposait pas à l’idéal socialiste. Au début des années 1980, les difficultés économiques ont eu des conséquences irrémédiables sur la diffusion de la culture qui a été réduite.» Cette pénurie n’a fait que renforcer la soif de lecture, dans cette île, carrefour des cultures et des métissages, creuset d’une littérature et d’une musique très riches. «Depuis quelque temps, explique le dramaturge, il semble que l’écriture se libère.» Ce mouvement d’émancipation culturelle a aussi été ressenti par Alain Sicard, en février, à la foire du livre qui a lieu tous les deux ans, à La Havane. «Lisandro Otero, raconte le professeur, un écrivain qui s’était fait remarquer par un article très critique sur Cuba, voilà quelques années, était invité à la table des officiels, et dans la salle comble se côtoyaient des dissidents, des artistes engagés et quelques policiers. Au cours de cette foire du livre, j’ai vu des Cubains se battre pour pouvoir acheter un livre austère sur un épisode historique de l’île, au XIXe siècle. Les ouvrages ne sont pas chers mais ils s'épuisent très vite.»
    Alfredo Balmaseda Diaz, qui a reçu une bourse d’aide à la création remise par l’Office du livre en PoitouCharentes, produira prochainement un nouveau texte, dans la maison des écrivains étrangers et des traducteurs à SaintNazaire. Parmi ses auteurs de référence, il cite Virgilio Pinera, Sévéro Sarduy, Reinaldo Arenas et José Lezama Lima, l’un des plus grands romanciers de l’île, avec Alejo Carpentier. «José Lezama Lima, souligne Alain Sicard, le Marcel Proust cubain, qui avait fait l’objet d’un colloque organisé par le CRLA à Poitiers, est aussi un poète qui a une grande influence sur les jeunes.» Le poète fait partie des auteurs de l’archipel des Antilles qui ont su absorber la littérature européenne au XXe siècle et transformer une dépendance culturelle en une création originale tissée de références universelles.
    «Cuba est l’île des poètes»
    Ancien directeur du centre de recherches latinoaméricaines à l’Université de Poitiers, Alain Sicard est à l’origine d’une convention signée dans les années 1980 avec la maison d’édition José Marti de La Havane, destinée à faire connaître la littérature cubaine en France. En 1985, pendant une période d’ouverture, il a organisé une tournée de jeunes poètes cubains dans les universités françaises, dont faisait partie Zoé Valdès, auteur de la Douleur du Dollar. «Les étudiants ont pu découvrir la profusion créatrice cubaine, détachée pour la plupart du réalisme socialiste, poursuit Alain Sicard. Plus récemment, de jeunes poètes ont créé une revue alternative indépendante, tolérée par les officiels. Presque tout le monde lit des vers dans l’île. Certains jeunes font très tôt preuve de talent. Cuba est l’île des poètes.» s L’Actualité Poitou-Charentes – N° 40
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