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Aux sources de l’exotisme de Pierre Loti

De l’Inde au Brésil, du Sénégal au Bosphore, Pierre Loti s’est souvent laissé aller à de profondes rêveries, d’où ressurgissaient les paysages de son enfance. Pour l’ écrivain rochefortais , l’Aunis et la Saintonge ont été une école de l’exotisme. Citations du célèbre écrivain Pierre Loti, avec certains de ses dessins. Avec Viaud Julien, artiste. Photo et dessins de paysages de la région. Auteur : Quella-Villéger Alain ; Photos : Deneyer Marc ; Dessins de Pierre Loti.

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    De l’Inde au Brésil, du Sénégal au Bosphore, Pierre Loti s’est souvent laissé aller à de profondes rêveries, d’où ressurgissaient les paysages de son enfance. Pour l’écrivain rochefortais, l’Aunis et la Saintonge ont été une école de l’exotisme
    «18 août 1873, Saint-Porchaire», coll. Mme Pierre Pierre-Loti-Viaud
    Aux sources de l’exotisme de Pierre Loti
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    q Alain Quella-Villéger P h o t o s Marc Deneyer Dessins de Pierre Loti 14
    n 1866-1867, on pouvait voir dans les galeries du Louvre un adolescent attentif aux œuvres des maîtres flamands et de la Renaissance. Venu dans la capitale pour préparer le concours d’entrée à l’école Navale, il avait emporté avec lui de quoi s’essayer à la peinture à l’huile en copiant les œuvres des grands. Ce jeune homme, originaire de Rochefort, c’est Julien Viaud, le futur Pierre Loti. Dans les musées, ce sont les paysages qui l’intéressent avant tout. Au musée du Luxembourg, un petit paysage l’attire particulièrement parce qu’il a tout à fait «l’air d’avoir été pris dans les marais de Saint-Porchaire»1. Ainsi, Julien Viaud exilé en plein Paris recherche-t-il déjà la lumière et les impressions des paysages de sa Charente natale. D’ailleurs, que peint-il de mémoire ? «Des paysages de Saintonge, avec toujours une exagération de bleu méridional dans les ciels.» Et les dessins qu’il nous a laissés de la période 1867-1869 ont pour titre Plantes au bord du marais, Rivière de la Roche-Courbon, ou pour sites Saint-Porchaire, le bois de la Limoise, le marais rochefortais. Ce sont des dessins pleins de détails et très attentifs à la botanique. Ce trait demeurera dans son œuvre, où la description des fleurs occupe une grande place à tel point que ses pages ont parfois des airs d’herbier. Cela nous vaut un panorama assez complet de la flore d’Aunis-Saintonge. Loti avoue en avoir bien connu les variétés très tôt grâce aux promenades quasi quotidiennes, faites vers l’âge de cinq ans sur une route rochefortaise, dite des
    Fontaines. Il découvrait là des véroniques bleues, des géraniums roses, des aubépines, des iris, des marguerites, des graminées aux allures d’aigrettes. Dans la cour même de la maison familiale, fleurie à l’excès, il aimait les rosiers, les chèvrefeuilles, les berceaux de vigne et de jasmin (dont un de Virginie), les treilles, les lierres, les glycines, les arbres fruitiers, les daturas. Sur la route d’Echillais, au sud de Rochefort, après avoir traversé la Charente boueuse et changeante, la végétation était différente : «Ces différences que d’autres n’auraient pas aperçues devaient me frapper et me charmer beaucoup, moi qui perdais mon temps à observer si minutieusement les plus infimes petites choses de la nature, qui m’abîmais dans la contemplation des moindres mousses.» Et il contemple les herbes et les fleurs sauvages, les plantes sèches du lieu-dit des Chaumes près du hameau du Frelin. A Echillais, dans la propriété de la Limoise qui appartient à des amis de ses parents, c’est «le pays des marjolaines, du lichen et du serpolet», et aussi des orchidées blanches, du thym, des touffes de lierre, des bruyères. Lorsque Julien Viaud se rend chez sa sœur à Saint-Porchaire, le jardin de Fontbruant est tout autre : à l’ombre des tilleuls poussent des «fleurs de curé», des dahlias roses et jaunes, des zinnias, des croix de Malte. A Saint-Pierre-d’Oléron, Julien découvre au milieu des vignes, les rues de villages bordées d’œillets et de giroflées, suivant l’usage insulaire. La maison des aïeules est fleurie de jasmins dont l’odeur se mêle pour lui aux soirées de mai et au souvenir
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    des aïeules ; la cour est plantée de tilleuls. Voilà donc une matière florale colorée. Pourtant son sentiment profond est tout différent. Dans Aziyadé, Loti explique à Achmet que dans son pays, tout «est plus pâle, et les couleurs de toute chose y sont plus ternes». Le chapitre VIII du Roman d’un enfant commence ainsi : «On a avancé que les gens doués pour bien peindre (avec des couleurs ou avec des mots) sont probablement des espèces de demi-aveugles, qui vivent d’habitude dans une pénombre, dans un brouillard lunaire, le regard tourné en dedans, et qui alors, quand par hasard ils voient, sont impressionnés dix fois plus vivement que les autres hommes. Cela me semble un peu paradoxal. Mais il est certain que la pénombre dispose à mieux voir. [...] Au cours de ma vie, j’aurais donc été moins impressionné sans doute par la fantasmagorie changeante du monde, si je n’avais commencé l’étape dans un milieu presque incolore, dans le coin le plus tranquille de la plus ordinaire des petites villes.» Un milieu presque incolore ! Loti est-il devenu un écrivain «décoloriste» parce qu’il est né dans un milieu «incolore» ?
    Est-il devenu l’écrivain qualifié d’exotique parce qu’il a commencé sa vie dans un milieu jugé par lui fade et banal, entre ces plaines d’Aunis dont les «grands horizons monotones confinent à l’océan» ? «Pauvres campagnes de mon pays, monotone [...], monotones, unies, pareilles», ditil en leur reconnaissant seulement le charme de leur toile de fond maritime «attirante à la longue comme un grand aimant patient, sûr de sa puissance». Mais il reconnaîtra lui-même : «J’ai, hélas ! beaucoup décoloré, rapetissé à mes propres yeux ce pays de mon enfance.» Et surtout, il l’a beaucoup aimé, ce monde incolore. Citons ce passage où il décrit une route du marais rochefortais : «Pour les gens qui ont sur le paysage des idées de convention, et auxquels il faut absolument le site de vignette, l’eau courante entre des peupliers et la montagne surmontée du vieux château, pour ces gens-là, il est admis d’avance que cette pauvre route est très laide. Moi, je la trouve exquise, malgré les lignes unies de son horizon. De droite et de gauche, rien cependant, rien que des plaines d’herbages où des troupeaux de bœufs se promènent. Et en avant, sur toute l’étendue du lointain, quelque
    Ci-dessus, les abords de Saint-Porchaire, une sorte de paysage originel pour Pierre Loti.
    Alain Quella-Villéger, historien, publiera à l’automne une nouvelle biographie de Pierre Loti (éd. Aubéron, à Bordeaux) ainsi que le journal intime de Pierre Loti pendant la Grande Guerre (La Table ronde), en collaboration avec Bruno Vercier.
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    Ci-dessus, la propriété de la Limoise, à Echillais, coll. Mme P. Pierre-Loti-Viaud.
    chose qui semble murer les prairies, un peu tristement, comme un long rempart : c’est l’arête du plateau pierreux d’en face, en bas duquel la rivière coule ; c’est l’autre rive, plus élevée que celle-ci et d’une nature différente, mais aussi plane, aussi monotone. Et dans cette monotonie réside précisément pour moi le charme très incompris de nos contrées ; sur de grands espaces, souvent la tranquillité de leurs lignes est ininterrompue et profonde.» Pour expliquer la manière aquarelliste de l’écrivain, sa façon de délaver l’Orient décrit, il faut recourir aux paysages de son enfance. Inconsciemment, il recherche les impressions premières ou les prend pour références. Ce sont des impressions toutes en nuances diluées, en blancheurs de chaux, en clair-obscurs tamisés de sous-bois, en bruines et crachins, en silences. Si Loti s’emploie si souvent à neutraliser les couleurs violentes, c’est qu’il leur préfère les teintes pastel. Ne se plaint-il pas souvent de lumière ou de soleil «excessifs» ? Manifestement,
    Ci-dessus, la véronique petit chêne (à gauche), l’iris et la saxiphrage appelée aussi «désespoir du peintre».
    le paysage exotique qui le charme est celui qu’il n’est pas, celui qui est absent : «Quand je suis quelque part, il me manque toujours quelque chose de moi-même qui est resté ailleurs.» Il en est ainsi pour le paysage qui l’envoûte. Sans s’en rendre compte, il tend à confondre la lumière et l’espace, à rendre diffus ce qui est net, à rendre inexistant ce qui est consistant, à décolorer ce qui est contrasté, à rechercher le paysage qui ne s’y trouve pas. Dans tout paysage observé par Loti se confond un paysage plus intime, qui en détourne la vérité première. Plus qu’il ne plonge dans le paysage, plus qu’il ne s’y soumet, Loti le traverse
    de manière distraite n’y cherchant qu’un miroir, pour se retrouver ou pour retrouver un paysage originel ancré en lui. Dans une complicité curieuse qui anthropomorphise la ligne d’horizon, on retrouve toujours, subrepticement, dite ou non dite, «en creux», la référence à l’Aunis océane, à la Saintonge des marais. A l’époque d’Aziyadé, Loti construit une parenté entre un paysage du Bosphore et l’AunisSaintonge : «Des chênes séculaires, la végétation de la Roche-Courbon, des fusains, du houx, de la mousse et des capillaires. On se croirait dans les bons vieux bois de la patrie.» A Persépolis, il retrouve «le thym, la menthe et la marjolaine, toute la petite flore de mes bois» de la Limoise (Vers Ispahan). A Ceylan, des paysages et des maisons lui rappellent «les campagnes de l’Aunis ou de la Saintonge, les tranquilles demeures de l’île d’Oléron à la saison lumineuse et dorée des vendanges». A l’inverse, le paysage d’Aunis-Saintonge prend lui-même des reflets inattendus et exotiques. A Echillais, les bois de la Limoise lui donnent des impressions de Brésil. A Saint-Porchaire, une voix chantant en sourdine sous la chaleur de midi est comparée aux vocalises du muezzin au-dessus des villes blanches de l’Islam, voire aux chansons somnolentes des femmes sénégalaises. Un petit hameau «d’une blancheur orientale» caractérise l’île d’Oléron par la chaux immaculée des maisons traditionnelles. «Voir» n’est pas suffisant, il faut «dire». Face au paysage, les mots ne suffisent plus. Il faut en inventer. Et le jeune Julien, bien avant d’être écrivain, se fait fabricant de mots. Entre autres, le mot elmique : «Je n’ai jamais su d’où ce mot elmique avait pu me venir ; c’est en rêve qu’il avait été prononcé à mon oreille par quelque fantôme, et pour moi il était le seul pouvant désigner le je-ne-sais-quoi inexprimable caché la nuit au fond des bois de la Limoise.» Pourtant, Loti lui trouve une origine possible : «On venait de m’initier quelque peu aux Druides, ces primitifs habitants de la Saintonge.» Les bois de chênes de la Limoise, certaine clairière idéalement sauvage, lui procurent donc une sorte de fascination et de terreur, de peur et de charme
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    Dans les bois de la Roche-Courbon, le jeune Julien s’intéresse aux graminées, aux lichens, aux orchidées et surtout aux chênesverts. Sa tante Claire y fait des bouquets de capillaires et rapporte pour le jardin de Rochefort des nénuphars à fleur blanche que l’on placera près d’un dielytra.
    connus seulement à la Limoise. C’est un «appel silencieux». Dans ce moment de bonheur figé, l’enfant perd conscience de ce qui l’entoure. N’est-ce pas cette extase éphémère qu’il recherchera sans cesse autour du monde, cette illusion fugitive de jeunesse éternelle, d’immobilité, de paix, de sérénité ? Bruno Vercier, comparant des textes autobiographiques de Loti et de Michel Leiris2, concluait au culte et à la mythologie du premier souvenir. A ce titre, il nous semble qu’il existe aussi un culte et une mythologie du premier paysage, une sorte de paysage originel sans cesse recherché, recréé, parfois redécouvert au hasard des voyages et des sensations. C’est pourquoi, lorsque Loti est au bout du monde, il lui arrive de regretter sa terre natale ou bien de la reconnaître au détour d’un chemin ou d’une nuit étoilée. Ainsi, faisant escale à Mahé des Indes se plonge-t-il là-bas dans ce qu’il nomme «une sorte de rêve du pays» : un arbre tropical devient un chêne de Saintonge et la nuit, celle d’un été charentais. La mélancolie l’occupe au point d’oublier ce qui l’entoure. Lorsque passe une n o c e pittoresque, il ne s’en soucie guère
    d’abord : «Elle a dérangé mon rêve, cette noce, je lui en veux.» Moment paradoxal où l’exotisme en Inde est celui du pays natal ! Reconnaître l’influence déterminante de ce «premier paysage», c’est donner à l’Aunis-Saintonge un rôle supérieur dans l’histoire littéraire. Comme on l’a montré pour l’influence du parler traditionnel de l’Aunis sur le style de Loti3, on pourra reconnaître désormais ce que ses descriptions doivent au pays charentais. L’exotisme, loin d’être un reniement des origines, peut être aussi un retour inconscient aux sources, au paradis perdu. Loti avouait dans une lettre aux Amis du Pays d’Ouest en 1913 : «Si quelques Parisiens croient que je suis Breton, si tous croient que je suis exotique, en réalité je suis Saintongeais.» Les puristes rétorqueront que Rochefort est en Aunis. En vérité, plus qu’à son lieu de naissance, Loti se réfère ici à son lieu de naissance culturelle et esthétique, lequel comprend pour endroits magiques des noms bel et bien saintongeais : Echillais, Saint-Porchaire, Oléron, RocheCourbon... Manifestement, l’Aunis-Saintonge a été pour Pierre Loti une école d’exotisme. s
    Les citations attribuées à Pierre Loti proviennent des titres suivants : Le Roman d’un enfant (1890), Prime jeunesse (1919), «Dans le passé mort» in Le Livre de la pitié et de la mort (1890), et «La Maison des aïeules» in Le Château de la Belleau-bois-dormant (1910). 1.Correspondance inédite (1865-1904) publiée par N. Duvignau et N. Serban, Calmann-Lévy, 1929. Il nous est permis de penser qu’il s’agit de Chasse au marais dans le Berry par Charles Busson (1865). 2. «Le mythe du premier souvenir : Pierre Loti, Michel Leiris», Revue d’histoire littéraire de la France, n° 6, 1975 3. «L’écriture de Loti, née du pays d’Aunis», par Daniel Hervé, Revue Pierre Loti, n° 21, 1985
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