// vous lisez...

Archive - auteurs :

Le tribut d’Edwards Sheriff Curtis aux Indiens

A La Rochelle, le musée du Nouveau Monde expose ses collections du photographe E. S. Custis. Portrait du photographe et en documentation, deux de ses clichés d’indiens. Citation de Smohalla. Auteur : Deneyer Marc

Article rattaché :

Lettre à Edward S. Curtis. Auteur : Deneyer Marc

Cet article en archive

Sauf exception, les billets et les fac-similés de la revue sont publiés sous licence Creative Commons : paternité - pas d'utilisation commerciale - pas de modification.

  • Texte brut (généré automatiquement) ouvrir...
    fermer...

    26
    L’Actualité Poitou-Charentes – N° 41
    A La Rochelle, le musée du Nouveau Monde expose ses collections du photographe E. S. Curtis
    NOUVEAU MONDE
    d’Edward Sheriff Curtis
    Le tribut
    aux Indiens Wounded Knee où l’armée américaine anéantit hommes, femmes et enfants de la tribu des Lakota. C’est le coup de grâce pour la culture indienne. Fasciné par cette culture malgré un certain nombre de préjugés défavorables à son égard – point de vue majoritairement cultivé par les mentalités de l’époque – et une formation scolaire rudimentaire, il apprend à connaître les Indiens de la Prairie et passe avec eux un été complet, accompagné d’un ami anthropologue. Naît alors l’idée (vers 1903) d’une vaste documentation qu’il consacrerait aux tribus indiennes, à leurs coutumes, leur religion, leur mode de vie, leurs légendes... Il met en œuvre son projet et trouve tout juste les fonds nécessaires. Chaque campagne dure plusieurs mois. Il travaille seize heures par jour, loin de sa famille, parcourant des régions souvent dangereuses, par tous les temps, sous tous les climats, obligé de parlementer avec «des hommes pour qui le temps, l’argent, l’ambition n’ont aucun sens mais pour qui un rêve ou un nuage dans le ciel change le cours de la vie». On ne choisit pas l’emplacement du campement d’hiver, on l’établit là où les chevaux s’arrêtent pour paître ! Quand Edward Curtis commence à photographier les Indiens il est déjà trop tard, bien trop tard. Les populations indiennes décimées, ravagées par la guerre, affaiblies par les maladies, terrassées par la faim sont consignées dans les réserves. Les traditions se perdent, les chants, les danses, les costumes sont sur le point de disparaître. Geronimo, le redoutable chef Apache, fait déjà partie du spectacle. Qu’importe! Curtis trouve dans ce peuple une grandeur et une noblesse qu’il cherchera toujours à mettre en évidence et poursuit son objectif. Après quelques déboires avec certains chefs, Curtis se fait admettre peu à peu dans les tribus qui prennent progressivement très au sérieux son travail et finissent par soutenir son entreprise de sauvegarde de leur mémoire et de leur culture. Pendant près de trente ans, il sillonne les Etats-Unis et réalise 40 000 phoL’Actualité Poitou-Charentes – N° 41
    U
    n coin du monde où nous avons tout perdu : «Papago girl» t image fierté, honneur, noblesse. Où la parole de Ce-tce ntre) (ci o l’homme blanc cent fois donnée, cent fois compte parmi trahie, agonisait de ses perversités et de ses les 262 héliogravures mensonges. Où d’insoutenables massacres s’inscri- du fonds Curtis vaient à jamais dans la mémoire de notre terre. au musée du Une de ces histoires maudites dont l’homme ne sort Nouveau Monde de jamais vivant, en tous cas jamais aussi vivant. Et tou- La Rochelle. tes les tentatives pour se dégager de l’ornière ne sont Le musée en rien, ne sont plus rien qu’éternels regrets tracés à la présiente une part e jusqu’au hâte sur la vaste tombe de tout un peuple. La haine et 31 octobre. la convoitise, jusqu’à exterminer trois millions de bisons au début des années 1870 pour affamer mortellement les populations indiennes, ont eu raison des Apaches, des Navaho, des Assiniboin, des Sioux, des Apsaroke, des Winnebago, des Piegan, des Cheyenn e s , des Arapaho, des Hopi, des Mohave, des Shoshonean, des Comanches, des Cree, des Wichita et de beaucoup, beaucoup, beaucoup d’autres tribus... Il ne reste que deux cent cinquante mille Amérindiens dispersés sur tout le territoire des Etats-Unis, chassés de leurs terres, errant dans les réserves quand Edward Curtis (après certains de ses aînés dont le photographe Adam Clark Vroman) s’intéresse à leur culture et décide d’en faire le centre de sa vie d’ethnologue et de photographe. Edward Sheriff Curtis naît dans le Wisconsin, près de White Water, en 1868, quatre ans après le massacre des Cheyennes à Sand Creek. Il grandit au cœur du territoire des Winnebago et des Chippewa. Le vent, les nuages, la lumière, les grands espaces, les longues balades à cheval et en canoë avec son père prédicateur enchantent sa jeunesse. Très tôt il marque un vif intérêt pour la photographie et fabrique lui-même son propre appareil de prise de vues dont il apprend le maniement dans quelques traités populaires de l’époque. Après la mort prématurée de son père, il s’installe comme photographe à Seattle où il se bâtit une solide réputation de paysagiste et de portraitiste de studio. Il a 22 ans quand survient l’irréparable drame de q Marc Deneyer
    27
    «Mes jeunes gens ne travailleront jamais, les hommes qui travaillent ne peuvent rêver; et la sagesse vient des rêves. Vous me demandez de labourer la terre. Dois-je prendre un couteau et déchirer le sein de ma mère ? Mais quand je mourrai qui me prendra dans son sein pour reposer ? Vous me demandez de creuser pour chercher la pierre. Dois-je aller sous sa peau pour chercher ses os ? Mais quand je mourrai, dans quel corps pourrais-je entrer pour renaître ? Vous me demandez de couper l’herbe, de la faner, de la revendre et de devenir riche comme les hommes blancs. Allons ! comment oserais-je couper les cheveux de ma mère ?» Smohalla (vers 1850)
    1. Prière au lever du soleil. Z u n i . La Terre durera toujours, Le Seuil, 1997
    tographies dans 80 tribus. Il enregistre sur des rouleaux de cire (système Edison) de la musique et plus de 10 000 chants, et en fait établir les partitions. Il réalise aussi le tournage de plusieurs scènes de danses traditionnelles dont la danse du serpent chez les Hopi, dans laquelle il n’hésite pas, après s’être conformé à la lettre au sévère rituel imposé par la coutume, à se glisser un serpent venimeux entre les dents. Malheureusement, les besoins d’argent se font plus pressants à chaque campagne. Rien n’est simple et Curtis fait appel à J.P. Morgan père et fils, magnats du chemin de fer, ce «progrès de la civilisation», qui avait motivé en bonne partie l’extermination des Indiens et des bisons ! Les fonds sont de plus en plus difficiles à récolter. Il mène pourtant à bien l’essentiel de son travail : entre 1907 et 1930, il publie les 20 volumes d’une encyclopédie qui «couvre» toutes les tribus des territoires des EtatsUnis situés à l’ouest du fleuve Mississippi. Epuisé physiquement et psychiquement, Curtis meurt en 1952 en Californie. E d w a r d Curtis avait une approche très pictorialiste et humaniste de la photographie et de la mission qu’il se proposait d’accomplir, allant décidément à l’encontre du document scientifique objectif, qu’il eût pourtant été facile d’obtenir à partir de l’extrême précision de ses plaques de verre originales. Dès le départ, pour sa grande publication The North American Indians, en 20 volumes il utilise l’impression en héliogravure. Un procédé photomécanique très utilisé à l’époque qui, grâce à l’intervention experte d’artisans hautement qualifiés, permet de donner libre cours à l’interprétation : dramatiser un ciel en y rajoutant quelques nuages, nimber certains portraits d’une lueur mystérieuse, effacer quelques objets «hors contexte», adoucir des ombres. Curtis veut interpréter. Pour lui, pour la postérité. Sous ses yeux, la culture des Indiens se meurt. Il cherche à rendre cette fin moins inutile, plus poignante. Les grands espaces se glissent jusqu’à nous alimentant nos rêves d’aventure et de découverte. Il les met à notre portée, les apprivoise, nous les «redessine» plus romantiques, plus songeurs, moins hostiles. Les images sont simples, méditatives, toujours caressées du même œil bienveillant. Nous voilà face à ces Indiens pour lesquels Curtis a tant de respect, tant d’admiration. Ils portent tous les mystères, toutes les légendes, tous les secrets. Presque tous sont nobles, fiers. Les regards, même embrumés des malheurs de l’histoire, n’en demeurent pas moins directs, pénétrants, parfois hautains, jamais fuyants. La
    lumière – Curtis photographie nombre de ses modèles dans une tente spécialement aménagée pour réaliser ses portraits – est toujours idéale et glisse sur les visages soulignant la souffrance, la douceur, la sagesse ou le dédain. Le fond sombre, animé quelquefois par le photograveur, en alourdit encore l’énigme. Les guerriers sont désormais tranquilles, vaincus par les pages des livres, les femmes qui font les nattes de joncs ou qui portent les lourds fagots de bois dans la neige ne lèveront décidément jamais la tête vers nous, les invocations des esprits s’évanouissent dans les méandres de la rivière Little Bighorn. Parfois le photographe, poussé par son désir de faire émerger le sacré avec plus d’évidence, reconstruit, réinvente une grandeur déchue allant jusqu’à revêtir certains Indiens aux cheveux courts, vêtus déjà à l’européenne, des perruques et costumes traditionnels authentiques qu’il emportait dans ses malles... Tout ceci lui sera durement reproché. Tant pis ou plutôt tant mieux pour ces escamotages ou ces trompe-l’œil. Réglant son compte, malgré lui, à une prétendue «objectivité» désertée par le vivant, privée de l’éclat des plumes ou de la profondeur d’un regard, Curtis nous propose au prix de trente années de sa vie, avivant nos regrets voire nos jalousies, un voyage d’une infinie nostalgie au sein du quotidien d’un peuple vivant en intense communion avec la nature, dont nous nous sommes nous-mêmes exclus. Comme si l’impuissance à trouver en nous-mêmes pareille beauté nous avait décidé à l’anéantir pour qu’elle nous devienne supportable. Ces images nous séduisent par ce qu’elles ont de pur, de touchant et d’universel. Une émouvante invitation à respirer l’air vif des plaines et des montagnes, l’odeur des forêts, à écouter le chant des sources, à nous laisser gagner par la joie de l’air vibrant de l’aube, quand le soleil à nouveau adresse ses premiers rayons à la terre : Voici qu’en ce jour Soleil, ô mon père Maintenant que tu t’es levé et tu te tiens à ton poste sacré Cela dont nous tirons l’eau de vie La nourriture de nos prières Je t’en fais l’offrande, Ta longue vie, Ton vieil âge, Tes semences, Tes richesses, Ta puissance, Ton vigoureux esprit : Toutes ces choses accorde-les-moi.1 s
    28
    L’Actualité Poitou-Charentes – N° 41
    «An Oasis in the bad lands», 1905. Cette photo a été prise dans le Dakota du Sud. L’homme est le jeune chef Red Hawk (Faucon Rouge).
    Lettre à Edward S. Curtis e sors de votre magnifique exposition qui se tient actuellement au musée du Nouveau Monde à La Rochelle. Je ne sais comment vous dire mon admiration pour votre travail. J’ai été réellement transporté de voir comment d’une part vous avez su vous effacer devant la noble cause que vous avez choisi de défendre et d’autre part comment votre présence secrète et l’admiration que vous portez aux tribus indiennes transparaissent dans chacune de vos photographies, leur donnant une densité, un poids, une charge émotionnelle difficile à exprimer au moyen des mots. Je ne puis imaginer une telle ferveur pour le peuple indien, ses traditions, ses coutumes sans vous prêter une foi profonde en Dieu et en la nature. Il ne m’appartient pas d’aller plus loin et de nommer ce Dieu, ce Wakonda, ce Grand
    J
    Manitou ou ces convictions sans nom véritable qui vous habitent. L’important est-ce d’ailleurs de leur trouver un nom ? Nous avons tous en nous ce besoin de regarder au-delà des choses et des êtres, et de désaltérer notre âme aux sources vives qui jalonnent notre route. Peu importe le continent, le pays ou le siècle par lesquels passe cette route. La vôtre passe par ces paysages grandioses de votre Amérique, par ces regards confiants tragiquement abusés par l’histoire, par ces fiertés domptées par le sang et la haine, et dont vous avez décidé de ne retenir que la force intérieure et la beauté des vies, si proches de la nature. Même si tout de ces vies ne semble pas heureux ou paisible, l’essentiel, le cœur même de celles-ci bat au rythme des jours et des saisons de Dieu au point de ne pouvoir imaginer qu’il en puisse être autrement pour d’autres hommes. Mais je m’attarde et me surprendrais si je n’y prenais garde à vous presser de mille questions sur la vie et le destin
    tant vos photographies nous y invitent, peut-être aussi pour avoir l’illusion de passer quelques minutes de plus en votre compagnie. A toutes ces questions enfouies au fond du cœur de chacun, vos frères indiens, j’en suis sûr, apportent depuis longtemps leurs silencieuses réponses. Permettez que je vous adresse, en terminant, mes plus vifs éloges, dans la mesure ou ceux-ci peuvent vous être agréables, pour le choix de l’héliogravure pour vos tirages : la surface idéalement mate des images et l’encrage sépia confèrent à tous les portraits, les paysages ainsi qu’aux autres scènes une atmosphère de secret, de discrétion, de respect qui permet à chacun d’y revivre, à son rythme, à la mesure de son propre engagement, ne fût-ce qu’un peu de ce qui s’y est vécu. Pour tout cela et pour tous les sacrifices consentis pour mener à bien votre magnifique travail, veuillez accepter, cher Monsieur Curtis, ma plus sincère reconnaissance. Marc Deneyer L’Actualité Poitou-Charentes – N° 41
    29


    fermer...
  • Téléchargement du fichier au format pdf (1000 ko).
  • Fac-similé scribd (attention! ce type de visualisation n'est pas toujours fidèle à l'original) :

Discussion

Aucun commentaire pour “Le tribut d’Edwards Sheriff Curtis aux Indiens”

Poster un commentaire