fermer... Les bastions de la mer
De Brouage à Saint-Martin-de-Ré, de Fouras au Château-d’Oléron, le XVIIe siècle a parsemé le rivage atlantique de forteresses. Un écrivain et un photographe, tous deux vivant sur les côtes charentaises, revisitent cette architecture défensive
Par Denis Montebello Photos Thierry Girard
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rouage est comme ces objets détournés de leur fonction, vidés de leur sens : depuis que les vagues ne battent plus ses murailles, cet ouvrage – achevé en 1640, a p r è s dix ans de travaux, conduits par d ’ A rg e n c o u rt –, s’érige en œuvre d’art. Du moins, le touriste égaré l’aide-t-il à se présenter ainsi, à qui ses remparts apparaissent comme un beau mais inutile crochet sur la route d’Oléron. «Aboli bibelot d’inanité sonore», dit le poète, qui sait combien le son, même répété, ne fait pas forcément le sens, et qu’on a beau écouter cette coquille, on n’entend pas la mer.
Mazarin exile à Brouage sa nièce Marie Mancini pour l’éloigner de Louis XIV, à qui la raison d’Etat préfère l’Infante d’Espagne
Alors ce serait mirage que cette ville, une île surgie du désert ? Ou bien décor Potemkine ? Force est de reconnaître que la vocation théâtrale de Brouage est ancienne. De son vivant déjà, si l’on peut dire, ce bastion de la mer s’était transformé en une scène où se joua, avant la lettre, une tragédie racinienne. Le Roi n’était pas le Roi, mais déjà le soleil brillait trop fort pour Marie Mancini, que son oncle Cardinal exila à Brouage, afin de l’éloigner de Louis XIV, qui devait épouser l’Infante d’Espagne. Le Roi envoya donc la nièce de Mazarin en Aunis, «malgré lui, malgré elle», dans ce port dont l’envasement – hâté par les Rochelais qui, dans leur fureur huguenote et parce qu’ils étaient las d’assiéger cette forteresse catholique, coulèrent, en 1586, à l’endroit le plus étroit du chenal, une vingtaine de gabarres chargées de pierres – était quasi consommé, et qui dégageait une mélancolie qu’aucune fête, qu’aucune visite ne parvint à tromper. On voit bien l’Italienne – la vue ici est tout à fait dégagée – promenant sa peine d’échauguette en échauguette, regardant, vers le bastion, ses sœurs jouer à colin-maillard avec les cadets de la garnison, ou contemplant ces vagues qui s’en vont, comme ses espérances, comme ce Roi, qui, retour de Saint-Jean-de-Luz, viendra pleurer sur celle qu’il a sacrifiée à la raison d’Etat et dont la douleur lui parvient, comme la rumeur de la mer, d’autant plus forte qu’elle s’éloigne. Qu’elle se perd du côté d’Antioche, comme tous les rêves. Antioche. On croit rêver. Et c’est un rêve qui s’enlise. Bérénice qui meurt d’avoir voulu vivre. D’avoir oublié que le théâtre est plus vrai que la vie. C’est ainsi qu’apparaît Brouage sous les feux du couchant
La citadelle de Brouage, et ses deux kilomètres de fortifications, perdue au milieu des marais. Au XVIe siècle, c’était un grand port du royaume jusqu’à ce que les huguenots en bloquent l’entrée en coulant vingt navires. Début de l’envasement et de la décadence...
ou dans la brume matinale, comme un songe échoué. Aussi bien comme une réalité mal amarrée, que le premier coup de vent balaiera. Sa fortune, Brouage la doit aux marais salants et au commerce du sel, signalé dans cette région dès le VIIe siècle. Au XVIe siècle, elle prend le relais de Tonnay-Charente, trop éloigné des lieux de production, et devient une ville, baptisée en 1555 Jacopolis, du nom de son fondateur Jacques de Pons, puis fortifiée et servant de place forte contre les protestants. Lesquels précipitèrent, comme on l’a vu, son déclin. Qui est déjà bien entamé au XVIIe siècle puisque, constatant l’envasement irrémédiable de ce port réputé, un siècle plus tôt, le meilleur de France, Colbert, en 1666, crée un nouveau port de guerre à Rochefort. Vauban a beau visiter le site, faire procéder à des travaux de terrassement, la décadence s’accélère, avec le commerce du sel qui périclite et le paludisme qui décime la population. Désertée par ses habitants, abandonnée par la mer, la cité peu à peu retrouva sa vocation de terre d’exil et devint même prison pour les protestants, puis pour les prêtres réfractaires. Et c’est une forme vide aujourd’hui, où l’on vient de temps en temps radouber la mémoire de la Nouvelle-France, de ce Québec que fonda Sa-
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muel Champlain, Saintongeais qui préféra toujours la Normandie pour monter ses expéditions. C’est le même d’Argencourt qui en 1624 avait été chargé de fortifier l’île de Ré par Louis XIII, dans la perspective d’une attaque contre La Rochelle, la puissante ville huguenote. Deux sites furent choisis à cet effet : Saint-Martin-de-Ré et La Prée.
En 1629, les fortifications de l’île de Ré résistent pendant trois mois à un siège anglais
De la citadelle construite par d’Argencourt on voit, comme par transparence, comme en filigrane, ce qui – quatre bastions flanquant une courtine – résista pendant plus de trois mois, en 1627, à un siège anglais, et que ni les ouvrages extérieurs édifiés par l’ennemi ni les tentatives de sape ne parvinrent à ébranler. Du moins jusqu’en 1629, date à laquelle elle sera détruite. Pour être reconstruite dès 1681, sous la direction de l’ingénieur Augier et d’après les projets de Vauban et de Ferry, très certainement sur les bases de la première. De plan carré, avec un
bastion à orillon à chaque angle, elle fut défendue également par quatre demi-lunes et des contre-gardes. En même temps, le bourg de SaintMartin est entouré d’une large enceinte, de plan semi-circulaire, à six bastions et à cinq demilunes, et doté d’un havre. Deux grandes portes armoriées – Toiras, du nom du Maréchal à qui Louis XIII confia le commandement de la fortification de l’île, et Campani – sont percées à l’est et à l’ouest. Louis XIV y fait graver les armes qu’il a données à la ville nouvelle, et des fleurs de lis que la Révolution effacera. Dans les siècles qui suivent, en effet, les divers éléments de Saint-Martin perdent leur fonction et progressivement de leur prestige : la citadelle devient prison d’Etat en 1871, et la caserne Toiras, après avoir hébergé une colonie de vacances, se trouve transformée en annexe du pénitencier. Lequel, il faut le reconnaître, a permis de conserver l’essentiel de la citadelle. Sans lui, l’enceinte bastionnée et les bâtiments tels que l’arsenal et la chapelle n’existeraient peutêtre plus aujourd’hui. Si cependant la plupart des bâtiments de la ville, et de l’île, perdirent leur affectation militaire, certains furent, pendant la guerre de 39-45, inclus au système défensif allemand, et l’on vit,
Sur l’île de Ré, l’enceinte de Saint-Martin est considérée comme le chef-d’œuvre de Vauban.
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comme au Martray, des redoutes de l’époque de Vauban abriter des blockhaus, ce qui témoigne de ce que Paul Virilio appelle «l’architecture cryptique», manifestation d’une énergie qui «réside essentiellement dans le fait de produire du “continu” en rendant les conditions de l’apparition architecturale inséparables de celles de la disparition»1. On voit ainsi l’armée réoccuper peu à peu les bunkers, «comme l’organisation Todt avait remantelé les forts de Vauban, Vauban des sites gallo-romains qui s’étaient élevés eux-mêmes dans des tumulus». Quant au second édifice, le fort de La Prée, construit par Argencourt en 1625, il suit un plan original, sans courtine, et on pourrait l’admirer aujourd’hui intact, si ne manquaient le parapet et les échauguettes, si deux bastions n’étaient écroulés. Néanmoins, restauré depuis 1982, il offre trois de ses faces et, avec ses bastions aux flancs aigus, apparaît comme un bâtiment d’une rare élégance, dont la beauté est d’autant plus grande que sa petite taille en fit d’emblée une «place faible», et c’est cette faiblesse qui le protégea. En effet, sa situation de «fort d’opérette» le sauva quand, après le siège de La Rochelle, le Roi donna l’ordre de raser toutes les fortifications de l’île. C’est aussi après le siège de La Rochelle, entre 1630 et 1642, que Pierre d’Argencourt entama la construction d’une citadelle à l’île d’Oléron, à la place du château médiéval situé au nord de la rade des Trousses. La situation de l’île explique que, dès le début du XVIIe siècle, on se soit préoccupé de la fortifier et de la doter d’une art i l l e r i e suffisamment efficace pour protéger Brouage, puis Rochefort, en interdisant aux vaisseaux l’entrée de la Charente. Cette citadelle défendrait efficacement la circulation dans le pertuis d’Antioche, et c’est pourquoi, à la suite des attaques anglaises durant la guerre de Trente Ans, une campagne de transformation et de construction de forteresses commence à l’époque de Vauban, en même temps qu’on crée l’arsenal de Rochefort. Ainsi le fort de La Prée, où Blondel ajoute d’importants ouvrages défensifs, sera finalement réduit par Clerville à des proportions plus modestes, en forme d’étoile. Au Châteaud’Oléron, Clerville entoura la citadelle du côté de la terre d’une enceinte flanquée de redans et de petites courtines, et à sa mort, en 1677, le travail fut continué par Combes, qui fit raser une partie de la ville et éleva un ouvrage à cornes, une demi-lune et des glacis. A la même époque, des ouvrages viennent compléter le système de défense : à l’île de Ré, des redoutes sont érigées à Sablanceaux, aux Portes et au Martray ; à Bourcefranc, à la pointe du
Chapus, à 150 mètres du rivage, c’est le fort créé par Louvois en 1691. Alliant l’efficacité avec l’esthétique, malgré une construction rendue difficile par l’étroitesse de l’éperon rocheux, cet ouvrage (détruit en partie par les Allemands en 1944, puis restauré à partir de 1960) se dresse majestueusement, avec son donjon haut de 24 m, surmonté d’une échauguette. Il est accessible à marée basse par une chaussée pavée aménagée au milieu des claires. Pour compléter les ouvrages défensifs de l’île de Ré et de l’île d’Oléron, et protéger l’«avenue»
Fort Lupin a été construit au bord de la Charente à la fin du XVIIe siècle pour protéger Rochefort (ci-contre et ci-dessous). La batterie est en forme de fer à cheval.
de la Charente, on éleva, en prévision d’une guerre avec la Hollande (1672), le fort de La Pointe, lequel, implanté dans la vase, construit en hâte, ne devait jamais tenir. Ce qui n’est pas le cas du fort Lupin, édifié d’après les plans de Ferry, revus par Vauban, et dont on peut admirer encore aujourd’hui l’architecture harmo-
Ci-dessus, le fort de La Prée.
1. «Architecture principe 7, bunker archéologie», article repris dans la revue Oracl n° 23-24
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nieuse et fonctionnelle. En même temps que l’embouchure de la Charente, on fortifia la rive droite, avec le fort du Vergeroux (ou fort Terron), pratiquement disparu aujourd’hui.
Fort Boyard, destin erratique d’un vaisseau de pierre
Deux endroits enfin, situés à l’entrée de la Char e n t e , retinrent l’attention de Colbert : l’île d’Aix, où le fort de la Rade devait empêcher le débarquement de l’ennemi. Le plan en fut présenté par Ferry, sur les données de Vauban. Mais les travaux ne commencèrent qu’en 1692, et, jusqu’au XVIIIe siècle, le projet fut constamment réduit ou modifié. D’autre part, on renforça l’ancien donjon de Fouras (reste d’un château construit par les ducs d’Aquitaine pour protéger l’entrée de la Charente contre les raids des Normands), en l’entourant d’une enceinte protégée par une demilune (après 1689), ce qui montre le souci de Vauban d’intégrer à ses fortifications les bâtiments existants. Et, pour faire pendant à Fouras, on
construisit, mais seulement en 1704, une redoute à l’île Madame. Reste à parler du plus célèbre des bastions, le fort Boyard, qu’on a souvent décrit comme un «vaisseau de pierre», et qui, indépendamment de l’intérêt provoqué par l’émission télévisée, exerce une indéniable fascination. Qui s’explique en partie par l’impression qu’il donne de mouvement dans l’immobilité (ou d’immobilité dans le mouvement). Surgissant des flots, cette île forteresse, édifiée sur un banc de sable, représente une véritable prouesse technique, en même temps qu’un joyau architectural. Le projet fut d’abord étudié par Vauban : il s’agissait de barrer l’entrée de la Charente, et de protéger l’accès à Rochefort, ce que ne permettaient pas complètement les forts d’Aix et d’Oléron, dont les canons ne couvraient pas la distance entre les deux îles. Mais les travaux ne commencèrent que sous Napoléon, pour se terminer sous le Second Empire. Trop tard puisque l’évolution de l’artillerie le rendit, sitôt achevé, parfaitement inutile, le condamnant dès l’origine à une existence erratique voire aberrante, autrement dit à apparaître d’emblée comme un bel ouvrage. s
Le prochain livre de Denis Montebello paraîtra chez Fayard en septembre 1999 sous le titre Au dernier des Romains. «Un sentiment atlantique. Un voyage en Vendée par le bocage et par le marais», exposition de Thierry Girard, au musée de La Rochesur-Yon, jusqu’au 4 septembre.
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