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ADAGP
Invisible depuis trente ans, le fameux Combat des Rois de Saint-Savin est présenté cette année dans l’abbaye pour sa restauration. Un chantier ouvert au public dans un site inscrit au patrimoine mondial par l’Unesco
Par Bernard Brochard Photo Alain Maulny
Saint-Savin le Combat des Rois
D
epuis leur redécouverte par Prosper Mérimée et leur classement sur la première liste des Monuments historiques en 1840, les peintures de Saint-Savin, qui forment le plus vaste ensemble connu de peintures murales de l’époque romane, ont fait l’objet de plusieurs campagnes d’intervention. Après les travaux de l’architecte Joly Leterme en 1841-1845, et ceux des années 1968-1975, conduits par Charles Dorian, concernant plus particulièrement la voûte de la nef, enfin ceux entrepris ces dernières années à la croisée, dans la tribune et dans la crypte, l’état général des peintures reste encore très préoccupant. Une nouvelle intervention s’avère nécessaire dont la première tranche, d’un montant de 7 MF, financée par l’Etat, la Région Poitou-Charentes, le Conseil général de la Vienne et la Commune de Saint-Savin, concerne l’assainissement général de l’édifice et la conservation d’une partie des ensembles peints. En cette année, vouée à la célébration du patrimoine, l’Etat et la Région se sont associés pour sensibiliser le public à cette action de restauration en inscrivant une opération exceptionnelle : le retour de l’une des peintures déposées il y a trente ans et dont la présentation sera effectuée dans les locaux du Centre international d’art mural (Ciam) durant tout l’été. En 1969, l’état alarmant de la voûte, fissurée et
désorganisée, avait exigé la dépose d’une grande partie des peintures de la seconde et de la troisième travées de la nef ainsi que celle des arcs doubleaux voisins. L’enlèvement des peintures était indispensable pour effectuer les travaux de maçonnerie. D’ailleurs, les peintures, exécutées à mezzo-fresco ou à la détrempe, n’adhéraient plus au mortier de support. Elles furent donc déposées a strappo, méthode qui consiste à n’enlever que la couche picturale de l’œuvre, sans son mortier.
Abraham se tient debout, armé d’une lance, devant le groupe de ses partisans, s’apprêtant à poursuivre les quatre rois. Ceux-ci s’enfuient vivement à cheval
Ces peintures déposées furent ensuite abritées dans les locaux des Monuments historiques au château de Champs-sur-Marne, puis, momentanément, dans une cellule des bâtiments monastiques de Saint-Savin et enfin au musée SainteCroix de Poitiers. En 1987, elles firent l’objet d’un examen, d’un traitement et d’un nouveau conditionnement, effectués par la restauratrice Marie-France de Christen. Parmi elles, se trouve la célèbre double scène du Combat des Rois et de la Délivrance de Lot, la
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plus impressionnante et la mieux conservée de l’ensemble, dans laquelle s’expriment tout particulièrement la vitalité et la grandeur de l’art roman de Saint-Savin. François Eygun l’avait d’ailleurs choisie pour illustrer la couverture de son livre consacré à l’Art des pays d’ouest (Arthaud, 1965), la promouvant ainsi auprès du public et la désignant comme l’emblème de notre région. La scène tirée de l’histoire d’Abraham (Genèse, chap. 14, 13-17) relate l’expédition de représailles que le patriarche va mener contre les quatre rois d e Mésopotamie (Kedor-Laomer, Tidéal, Amraphel et Aryok) entrés en guerre contre les cinq rois d’Elam et ayant capturé son neveu, Lot, qui résidait près de Sodome. Abraham se tient debout, armé d’une lance, devant le groupe de ses partisans, s’apprêtant à poursuivre les quatre rois. Ceux-ci s’enfuient vivement à cheval vers la droite. Lot délivré, s’approche pour le remercier mais le patriarche semble vouloir le retenir de la main comme pour le protéger de la bataille qui va suivre. Cette scène intervient dans le cycle d’Abraham entre la promesse que Dieu fait au patriarche et sa rencontre avec Melchisédech, le roi-prêtre de Sodome. Elle est très rarement représentée dans l’art monumental, mais figure en revanche dans les cycles des manuscrits illustrés, comme par exemple les bibles moralisées du XIIIe siècle. Les exemples antérieurs au XIe siècle sont perdus. Cette double scène, magnifique, se trouve actuellement répartie en plusieurs morceaux de différentes grandeurs, résultant de la dépose de 1969. Il s’agit donc de rassembler les morceaux et de les appliquer sur un nouveau support. La question de leur repose in situ, c’est-à-dire dans la voûte de l’église, soulève un certain nombre de problèmes techniques qui ont été débattus plusieurs fois en comité ou en commission supérieure. Le risque non négligeable d’un développement de moisissures à partir des matériaux de dépose, en cas de réinsertion dans leur milieu humide originel, a conduit les responsables à choisir une présentation plus sûre, dans les locaux du Ciam, qui permettra un suivi réel de ces peintures fragiles. Ainsi la scène du Combat des Rois sera-t-elle présentée sur le mur nord de la grande salle des bâtiments monastiques (ancien réfectoire), à une distance relativement proche du spectateur qui pourra donc en apprécier par le détail, le dessin, la couleur et la matière, dans des conditions d’observation exceptionnelles, voire idéales. Des quinze morceaux actuels à la restitution finale de l’ensemble, sur un support rigide mais démontable, d’une surface approximative de 20 m2 (4,5 m x 4,5 m), il reste à parcourir un long
cheminement. On peut le résumer à trois étapes principales. Les travaux préparatoires : mise en ordre des sources et des documents antérieurs, investigations et analyses complémentaires sur les matériaux et sur les altérations ; relevés précis des morceaux avec calques, prises de vues photographiques et tirages ; constat d’état de chacun des fragments ; traitements biocides, antiseptiques, antifongiques et résorption des déformations ponctuelles de la toile de support, refixages ponctuels avec élimination partielle des anciens adhésifs.
La scène du Combat des Rois est présentée sur le mur nord de la grande salle des bâtiments monastiques (ancien réfectoire), à une distance relativement proche du spectateur qui pourra donc en apprécier par le détail, le dessin, la couleur et la matière, dans des conditions d’observation exceptionnelles, voire idéales.
L’élaboration du support définitif, qui doit répondre à un certain nombre d’exigences techniques : matériau rigide et léger ; possibilité de démontage en quatre éléments ; planimétrie apparentée à celle de la voûte d’origine ; réversibilité de l’accrochage de la peinture par interposition d’une couche d’intervention ; transposition des relevés à l’échelle 1 sur le support en forme ; regroupement des pièces, assemblage et marouflage. La présentation de l’ensemble par reprise des lacunes anciennes, élimination des colmatages inadéquats, bouchage des raccords existant entre les morceaux. Montage de l’ensemble après mise en place de l’échafaudage et des systèmes d’accrochage sur le mur. Traitement de finition à caractère esthétique : harmonisation des tons des différentes lacunes, réintégrations picturales éventuelles à la demande dans les zones usées ou dégradées, traitement des bordures et des chants du panneau. Cette démarche et sa réalisation s’effectuent de façon exceptionnelle sous les yeux du public, car le chantier est installé à l’intérieur même de la grande salle. Une estrade périphérique permet aux visiteurs d’observer les opérations. A la sortie, une exposition de panneaux leur apporte toutes les informations utiles sur l’histoire, l’iconographie, la technique des peintures et les modes d’intervention et de restauration. s
L’équipe des restaurateurs intervenants se compose de différents spécialistes (en particulier des supports). Elle comprend Rosalie Godin, Françoise Joseph, David Aguillela Cueco, conservateurs-restaurateurs et une assistante, Claire Dandrel. L’Actualité Poitou-Charentes – N° 45
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