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Lire les gravures rupestres
Les gravures paléolithiques sont parfois très difficiles à interpréter tellement les traits sont enchevêtrés. A Poitiers, Jean Airvaux a mis au point un système de lecture qui balaie la roche avec un faisceau laser
Par Laetitia Becq-Giraudon Photo et dessins Jean Airvaux
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i l’art rupestre préhistorique passionne nombre d’amateurs, son analyse, parfois difficile, n’est accessible que grâce à des procédés de plus en plus performants, développés par des chercheurs spécialisés. «Les plus anciennes méthodes, la photographie et les relevés sur papier calque, ainsi que les moulages des parois ou des blocs sont encore très utilisés, surtout sur les grandes surfaces pariétales, explique Jean Airvaux, technicien de recherche au service archéologie de la DRAC (direction régionale des affaires culturelles). Mais parfois, l’enchevêtrement des traits gravés est tel qu’une interprétation immédiate se révèle
très délicate, souvent même presque impossible. Aussi, nous avons mis au point récemment, avec l’aide de Christian Hubert, ingénieur électronicien à l’IUT de Poitiers, une nouvelle technique utilisable en laboratoire (et non pas sur le terrain), essentiellement sur des blocs de petite et moyenne tailles. Ce procédé (non révélé) utilise la technologie du laser.» Le principe consiste à balayer la surface d’un morceau de roche avec un faisceau laser. La lumière rétro-diffusée est ensuite analysée par ordinateur. Cela permet d’isoler les traits les uns des autres et surtout d’y définir un ordre dans le temps, c’està-dire de distinguer clairement la superposition relative des gravures, et d’inclure aussi la topologie de la surface étudiée. Le désordre de traits paléolithiques ne se montre qu’apparent. Et les yeux du chercheur averti voient alors émerger mammouths, chevaux, bisons et, plus rarement, corps de femmes et d’enfants, portraits d’hommes, figurés sur la roche. Jean Airvaux se décrit lui-même comme un autodidacte. C’est sa seule passion pour l’âge de la pierre qui l’a petit à petit conduit à développer des travaux de recherche sur l’art paléolithique, particulièrement concernant les gravures sur parois ou blocs isolés, un patrimoine préhistorique dont la région est riche. Si cet archéologue a essentiellement étudié, dans la Vienne, les grottes de la Marche et le réseau Guy-Martin à Lussacles-Châteaux, ses pas l’ont aussi mené vers l’abri du Roc-aux-Sorciers à Angles-sur-l’Anglin (l’un des plus grands ensembles sculptés du monde préhistorique) ou, en Charente, vers la grotte du Placard à Vilhonneur. «Reste, dit-il, à comprendre la signification des gravures» (datant par exemple à Lussac-les-Châteaux d’un peu plus de 14 000 ans). Car cet art préhistorique constitue, avec la tradition orale
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qui, elle, ne perdure pas, l’unique moyen de représentation de la pensée et des comportements humains. Il est bien évident que l’on ne peut qualifier ces traits d’écriture, mais l’archéolog u e les définit aisément comme une «paléoécriture», dont l’objectif avéré n’est pas tant d’orner les cavités que de raconter les mythes du groupe. C’est un message laissé sur une paroi ou un «mobilier» (un bloc de pierre). La difficulté d’interprétation réside dans la connaissance du sens attribué à chaque constituant du dessin : «L’art préhistorique n’a de véritable s e n s que pour l’homme préhistorique luimême», écrit le chercheur dans L’Anthropologie (tome 102, 1998, n° 4, pp. 495-521). Cet art est difficile à appréhender pour l’homme et la société d’aujourd’hui, dont les concepts et les
signification peut être acquise sont rares. Les transformations métonymiques (ici la métonymie s’oppose à la métaphore) de diverses gravures observées dans des grottes du Poitou, en particulier dans l’abri sous roche du Roc-aux-sorciers, tant figures d’animaux que d’êtres humains (car la substitution d’une espèce à une autre, sans changement de signification, est à la base des transformations métonymiques) permettent de considérer ce mythe du magdalénien moyen comme un mythe paléolithique fondamental : le mythe de Lussac-Angles, dans lequel l’art apparaît déjà comme un moyen de communication. Grâce à une méthodologie applicable à d’autres mythes et en d’autres lieux, incluant l’isolement des constituants du mythe («les mythèmes»), leur chronologie (souvent introduite dans une
Ci-dessous, de gauche à droite : plaquette gravée de la grotte de la Marche, à Lussac-lesChâteaux (Magdalénien moyen, Vienne) ; relevé des gravures ; relevé sélectif faisant apparaître une tête humaine de face, par Jean Airvaux.
relations entre signifiant et signifié diffèrent vraisemblablement totalement d’il y a quinze mille a n s . Par exemple, l’homme paléontologique perçoit ce qui l’entoure comme un tout : il ne dissocie pas la terre, le monde minéral et le monde vivant. Après la découverte par lui-même et une équipe de spéléologues, en 1990, des gravures du réseau Guy-Martin, Jean Airvaux s’est livré à des interprétations qui l’ont conduit à émettre l’idée d’un mythe se rapportant à la procréation et à la fécondité au centre duquel serait placée la femme : non enceinte, enceinte et accouchée avec son nourrisson. Les mythes de la préhistoire dont la
disposition linéaire), leur signification, la comparaison avec des thèmes a priori voisins connus dans d’autres cavités, l’archéologue a pu lire ces gravures et établir l’hypothèse d’une histoire vieille d’il y a plus de dix mille ans. Ici, dans les balbutiements de ce qui deviendra l’écriture, l’art, pour donner signification à une pensée, recourt à des éléments graphiques qui représentent presque exactement le réel. Vers -9000 ans et avec le temps, ce signifiant évoluera vers un graphisme abstrait où les signes, non superposés mais parfaitement ordonnés, de préférence sur un support mobile, évoqueront sans ambiguïté un récit linéaire, écrit. s
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