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La sculpture-jardin de Christophe Morin

Rubrique Création – Article :

La sculpture-jardin de Christophe Morin. L’exemple d’un jardin autographe, réalisé par un jeune artiste dans une friche agricole, dans un hameau des Deux-Sèvres, à quelques kilomètres de Thouars. Visite avec un spécialiste de l’art des jardins.

Article : Guy Tortosa, photos : Marc Deneyer.

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    La sculpture-jardin de Christophe Morin L’exemple d’un jardin autographe, réalisé par un jeune artiste dans une friche agricole, dans un hameau des Deux-Sèvres, à quelques kilomètres de Thouars. Visite avec un spécialiste de l’art des jardins Par Guy Tortosa Photos Marc Deneyer
    O
    n arrive dans le jardin de Christophe Morin comme on accède à la plupart des grands jardins, sans que rien, hormis une certaine disposition du paysage alentour, discrète, ronde, fertile, n’en annonce la présence. Les jardins s’élèvent rarement au-dessus des arbres, des hommes et des haies, celui-ci est comme ses cousins, les jardins creusois de Gilles Clément et le jardin de Monet à Giverny, sa tranquillité tient à sa disposition en chien de fusil dans l’ombre d’un bocage qui le préserve des intrusions des engins
    mécaniques, des meutes animales, des rayons du soleil estival et des coups de fouet des jours tempétueux. La «friche agricole» de Christophe Morin se trouve au nord du département des Deux-Sèvres, à quelques kilomètres à l’ouest de Thouars, près du bourg de Massais dans le village de la Basse Brousse Galet. On est en Poitou mais non loin de Cholet et de la Vendée. Le relief vallonné, le labyrinthe que dessinent ensemble les chemins, les routes et les haies attestent ici un particularisme géographique et culturel que le découpage administratif et le zèle des vendeurs de machines agricoles (débroussailleuses, moissonneuses, etc.) n’ont pas entamé. Le visiteur est parvenu à un «lieu considérable». C’est du moins ce qu’il lit sur la couverture d’un dépliant que l’auteur, par ailleurs dessinateur, a réalisé à l’attention de ses commensaux. «Je vous invite à découvrir mon jardin, mes expériences.» Voilà, c’est tout, on n’y reviendra plus. Le visiteur est bienvenu. Il le vérifiera en découvrant plus tard dans l’eau froide d’un seau qui l’attend près d’un vieux puits le goulot d’une bouteille et son bouchon flottant dans un reflet de ciel, le tout dans l’attente du moment où, le bon air ayant fait son œuvre, après la satisfaction des yeux l’excitation des papilles demandera à être satisfaite à son tour. On entre à l’instinct, comme un renard, comme une poule, comme un oiseau. Il n’y a pas de porte, mais une trouée ménagée par le jardinier dans la haie qui borde le chemin, un caillebotis jeté par dessus le fossé. Au-delà, c’est le jardin. Sur le pont-levis, face au barbelé de prunus spinosa, on
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    aurait pu jouer à se faire peur, comme ça, pour le plaisir. Mais le rempart et le pont-levis sont oubliés. Un roncier est un roncier, une rose est une rose : «A rose is a rose is a rose» (Gertrude Stein). Ici, le jardinier n’a rien inventé, ou à peine. La nature se défend. Dans son essai, Le jardin en mouvement, Gilles Clément parle de la «friche armée» comme d’un état programmé par la nature afin d’assurer la protection des jeunes pousses de chêne, de hêtre ou de bouleau avant que celles-ci soient assez robustes pour se défendre et faire disparaître par elles-mêmes leur protection rapprochée1. Comme le coucou qu’il a dû écouter plus d’une fois, Christophe Morin a installé son nid dans celui d’un autre. Ici, c’est la friche, premier état
    du bois. «Faire “avec” le plus possible, écrit Gilles Clément dans Le jardin planétaire, “contre” le moins possible.»2 Le visiteur ne regardera plus le roncier comme avant. Le barbelé végétal est derrière lui, il n’y a plus de haie. De l’autre côté, à part le ciel et le champ du voisin dans lequel un tas d’herbe fraîchement coupée brûle et crépite en dégageant de gros nuages de fumée jaune et noire, le jardin est sans limite, il donne sur le ciel... Visiter un jardin prend des mois, des années, cela s’appelle jardiner. Le visiteur ne verra donc pas grand-chose et il faudra s’en contenter. Le temps seul permet de mesurer la manière dont les lieux se transmuent en «mille lieux». Le fait d’assister à ces mues est l’un des privilèges du jardinier. L’Actualité Poitou-Charentes – N° 50
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    création Et c’est grâce à la sympathie de ce dernier que, guidé, aimé, tutoré comme un jeune plant, le visiteur parvient à deviner à son tour un peu du temps passé dans le présent. Alors, il est émerveillé. Ces états du souvenir dans l’instant ne sont pas le privilège de l’esprit. On les trouve dans les prés, dans les forêts, dans les maisons. Dans son jardin, Christophe Morin a procédé par exhumation et superposition de couches. Comme un sculpteur, c’est du moins la définition qu’en donne Michel-Ange, il s’est contenté d’enlever dans la matière ce qu’il y avait en trop. Ailleurs il a planté, semé, repiqué. Son jardin est une sculpture. Cela a donné une entrée, un chemin, des boules de mûrier taillées, le tout de guingois, avec une délicatesse qu’on tenterait de reproduire en vain. à effrayer d’improbables esprits. On se souvient qu’il y a quelques dizaines d’années seulement, pas si loin de là vivait un autre bricoleur, le peintre Gaston Chaissac. Avec les tiges de saules utilisées pour soutenir les haricots, avec les constructions sur pilotis dans lesquelles le jardinier remise ses outils, le jardin prend des allures de village indien, de peuplement lacustre de l’âge du fer. Parmi les citrouilles, les coloquintes, les pavots, les roses trémières, les blettes et les chardons, dans la fantaisie des rapprochements et l’imagination de ces architectures, le visiteur se voit en train d’avancer dans les pages d’un livre de Lewis Carroll ou de Walter Scott. Le jardinier joue avec nos souvenirs... Le jardin est une machine agricole. Pas de celles qui polluent, qui font du bruit. C’est un «work in progress». Ici, une vieille herse encadre des plants de ciboulette. Là, des châssis naguère recouverts de plastique ont dû servir à protéger de jeunes pousses avant de tenir lieu de butées à des tuteurs le long desquels, comme des ornements, s’enroulent à présent des tomates. Partout, le visiteur devine les indices du jeu patient et méthodique qu’on appelle jardinage. Rien ne se perd. Le jardin raconte son histoire sur le lieu même où elle continue de voir le jour. Les plantes, les outils et l’infrastructure de récupération qu’on devine un peu partout sous l’abondante végétation sont les produits d’une collecte, d’une cueillette, d’une enquête. On dirait que le jardinier a fait l’ethnologue, l’architecte, l’enfant du pays. Mais Christophe Morin n’est pas n’importe quel architecte. Le jardin est une architecture horizontale, une cabane à plat. Voyez les châssis nantais. On dirait des fenêtres qui s’ouvrent sur la terre. Comme chez Gilles Clément, ici l’horizon est modeste. Son chien sur les talons, la fourche à l’épaule, Gratien, le voisin, passe à trois mètres. On est chez lui. Il est chez nous. Il rit. Quelque chose de simple s’échange dans l’air enfumé. D’un côté un jeune homme, de l’autre son semblable, son aîné. Entre les deux, une voiture, une Renault douze blanche, pique du nez dans les broussailles. Mouvement arrêté. Week-end. Ici, l’incongru est naturel... L’un des échafaudages de bois se perd dans le ciel. Ces perches se rejoignent sans doute l’infini... En attendant de vérifier cette hypothèse, le visiteur contemple. En plus pauvre, on dirait le faîtage du Centre Jean-Marie Djibaou en Nouvelle-Calédonie. Le jardinier indique que la construction a été conçue pour qu’on y grimpe... Au sommet, le visiteur retrouve d’autres souvenirs : Le Baron Perché, Robinson Crusoé, Astérix... A quelques mètres seulement, des maisons apparaissent : on se demande comment on a pu faire pour
    Encore un peu à l’écart du potager, le jardinier a procédé à la manière d’un archéologue. Toujours le passé affleurant à la surface du présent... Cette fois-ci, c’est un vieux pressoir qui a été ramené à la lumière. Vermoulus, délités, la charpente et les murs attendent leur nouvel emploi. Peut-être une serre, un treillage. Le jardinier n’est pas pressé. On comprend alors que Christophe Morin ne jette rien, c’est son idée. Il récupère, il collectionne. Son jardin a des allures de grenier, de vrac, d’album. Il rappelle au visiteur que si la terre donne la vie, elle abrite aussi la mémoire ensevelie. A la Brousse Galet, la vie et la mémoire sont cultivées. Des vestiges d’outils ramassés alentour, pièces de métal rouillées et bouts de bois perdus, jouent
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    ne pas en deviner la présence auparavant. Maisons des parents. Racines. Attachement. Depuis son frêle observatoire, le visiteur perd toute notion d’échelle. Il fallait y monter pour la perdre ! Enigme. Impossible de savoir si le lointain est proche ou si le proche est lointain. Dans nombre de jardins, un kiosque, une gloriette, un belvédère permet d’éprouver ce type d’impression. Avec cette tour de fortune et le labyrinthe «ready-made» que constituent les chemins creux et les haies du bocage, Christophe Morin a fait de la métaphysique avec les moyens du bord. De là-haut, on pense encore à un livre. Souvenir du jardin botanique de Girolamo Porro à Padoue, premier jardinglossaire de l’Occident renaissant... L a forme de corne d’abondance qui est la sienne va bien à la prof u s i o n de fruits, de fleurs et de légumes qu’on trouve pendant l ’ é t é au jardin de C h r i s t o p h e Morin. Avec les bouts de métal qui jouent dans les maïs, les salades et les t o u r n e s o l s , quelque chose de structuré et de désordonné à la fois rappelle encore les jardins de Derek Jarman3 et de Gilles Clément. Il y a du peigné et de l ’ é b o u r i f f é dans le théâtre d’expériences de Christophe Morin. Les carreaux ne sont pas carrés, les allées ne sont pas tout à fait orthogonales. Il y a certes un toit de tôle sous lequel on peut s’abriter mais il a été apporté par le vent. Superbement montés en graines, des poireaux font un pied de nez au visiteur qui ignore encore le parti esthétique qu’on peut tirer de ces légumes. Non loin de là, venue toute seule, une minuscule coulée d’herbes de bord de rivière signale pour qui veut bien s’en rendre compte l’emplacement d’un drainage aménagé sous la terre en prévision des mois d’automne et d’hiver. Comme la plupart des potagers, le jardin de Christophe Morin est légèrement surélevé. A sa façon, lui aussi est
    sur pilotis. En fait, avant de servir d’allées, les chemins ont été conçus pour évacuer les excédents d’eau et empêcher ainsi le développement des champignons et l’effet dévastateur du gel... Longeant des bordures de choux, de capucines, de courgettes et de fraises des bois, les chemins vont en se resserrant imperceptiblement vers une extrémité où, comme pour indiquer un autre accès, se tiennent un arrosoir et un fagot dont l’aspect pittoresque ne trahit pas l’utilité. C’est bien le génie de ce jardin et de son auteur d’avoir fait un paysage à partir de matériaux de récupération (bois, plants, graines, etc.), de recettes paysannes, le tout servi sur quelques arpents de terre. Car le jardin de Christophe Morin est à l’échelle de tout jardin humain, s o n seuil a quelque c hose à voir avec la fatigue que le jardinier a décidé de ne pas éprouver. Ni fatigue, ni tristesse en cet endroit. La sculpture-jardin de Christophe Morin est un lieu de plaisir, de culture et de quiétude. En philosophe, en paysan, le jeune artiste et jardinier, récemment sorti de l’école régionale des Beaux-Arts de Nantes, dit même s’être psychologiquement préparé à ce qui adviendra sans doute dans un an quand, dans l’obligation d’aller gagner sa vie ailleurs, il ne pourra plus apporter les mêmes soins à son «œuvre»… La «friche agricole» reviendra à la nature. Peut-être qu’un jeune voisin s’en occupera. Mais ce n’est pas certain. Les jardins sont toujours en mouvement. s 1. Le jardin en mouvement, de la vallée au parc André Citroën, par Gilles Clément, Ed. Sens et Tonka, 1994 2. Le jardin planétaire, réconcilier l’homme et la nature, par Gilles Clément, Albin Michel/ Parc de La Villette, 1999 3. Un dernier jardin, textes de Derek Jarman et photographies d’Howard Sooley, Thames and Hudson, 1996 L’Actualité Poitou-Charentes – N° 50
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