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Premières industries
L
es ancêtres des hommes se sont distingués des autres primates par la technique, selon Hélène Roche, directrice de recherche à la Maison de l’archéologie et de l’ethnologie (UMR CNRS 7055) et responsable de la Mission préhistorique au Kenya. L’Actualité. – Qu’est-ce qui a poussé les hominidés à fabriquer des outils ? Hélène Roche. – Un certain nombre d’hominidés sont devenus des fabricants d’outils à partir de 2,6 Ma vraisemblablement pour la quête de l’alimentation carnée. Ils étaient en forte compétition avec d’autres prédateurs, les carnivores et les charognards. Je pense que tout ce qui a favorisé l’acquisition rapide de la nourriture carnée a certainement beaucoup contribué à l’évolution de certaines lignées. Les plus anciens sites, où l’on a trouvé des ensembles cohérents d’éléments lithiques et osseux, sont peu nombreux, datés à 2,6 et 2,5 Ma, et répertoriés dans une seule région, l’Hadar, dans l’Afar éthiopien. Entre 2,4 et 2,3 Ma, il existe quelques sites dans le bassin du lac Turkana, dans la vallée de l’Omo d’une part, et à l’ouest du lac d’autre part. Puis nous ne trouvons aucune trace d’industries lithiques jusqu’à 1,9 Ma. A partir de cette époque, et plus encore à partir de 1,7 / 1,6 Ma, les gisements sont beaucoup plus nombreux et l’on constate une large diffusion de ces industries dans toute la vallée du Rift et jusqu’en Afrique australe. Cela coïncide avec l’apparition d’Homo erectus (ou Homo ergaster). Dès lors presque tout est joué pour les hominidés. Leurs structures mentales sont prêtes. Ils sortent d’Afrique. Cela dit, on ne pourra certainement jamais établir qui, du genre Homo ou des australopithèques, est l’auteur des premiers outils taillés. Je pense que cela a commencé bien avant 2,6 Ma. Peut-on parler de transmission de savoir-faire ? Dans les toutes premières industries, le savoir-faire mis en œuvre peut s’acquérir par imitation ou observation. Si par «transmission» vous sous-entendez «par le langage», il est très difficile de répondre. C’est peut-être possible quand apparaissent des formes
Claude Pauquet
plus élaborées, plus stabilisées et plus récentes, comme celles de l’Acheuléen, mais rien ne permet de l’affirmer. Comment expliquez-vous l’absence de pierres taillées pendant de longues périodes entre 2,6 et 1,6 Ma ? Par le temps et la distance. En quelques générations, un savoir-faire peut se perdre, surtout si l’on n’en a plus besoin. Or, un million d’années représente 40 000 à 50 000 générations si l’on accorde généreusement à ces hominidés une espérance de vie de 25 ans. C’est donc énorme. D’autre part, les hominidés vivant dans l’Afar n’avaient rien à voir avec ceux du Turkana, qui n’avaient rien à voir avec ceux d’Olduvaï, etc. Nous avons affaire à des groupes distincts appartenant soit au même genre, soit à des genres différents, soit à des espèces différentes. Certains ont développé des habiletés, d’autres non. Cela peut expliquer pourquoi les données archéologiques sont si éparses. Peut-être aussi n’avonsnous pas assez cherché. Il est vrai que nous sommes moins nombreux que les paléoanthropologues. Est-ce vrai que les paléontolog u e s s’intéressent peu à l’outillage ? Je dirais même que les paléontologues ne s’intéressent pas du tout à l’outillage. La tendance «écologiste» des Américains domine ce domaine de recherche. Elle stipule que la pression de l’environnement est primordiale pour l’évolution biologique des hominidés, de sorte que l’évolution cognitive est reléguée au second plan. Je ne défends pas le «tout culturel», comme certains qui vont jusqu’à considérer les chimpanzés comme des animaux culturels, mais je me bats pour que l’on reconnaisse les capacités techniques des premiers hominidés. En effet, la taille de la pierre dure est une action complexe. On peut considérer qu’il y a là une chaîne opératoire allant du projet, du but à atteindre (l’outil) – qui implique un schéma «conceptuel» et un déroulement opératoire de fabrication – jusqu’au fonctionnement de l’outil. Cela reflète une certaine intelligence et des savoir-faire. C’est pourquoi les premières panoplies d’outils en pierre démontrent qu’un phénomène sans équivalent et irréversible s’est produit. Ce phénomène est tout aussi important que les autres facteurs du processus évolutif qui font que l’homme s’est distingué, à sa façon et définitivement, des autres primates. J.-L. T. s
L’Actualité Poitou-Charentes – N° 50
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