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Marcel Otte : Néandertal, Cro Magnon

Dossier Hominidés – Article :

Néandertal, Cro Magnon, le choc culturel. En Europe de l’Ouest, l’art est né de la confrontation des Néandertaliens et des hommes modernes. Entretien avec Marcel Otte, professeur à l’Université de Liège.

Par Jean-Luc terradillos. Portrait photo : Claude Pauquet.

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    Europe du reste du monde. Elles échappaient à cette tendance générale, soit africaine, soit asiatique (à mes yeux, les deux). Partout où l’humanité se trouvait, elle suivait cette tendance évolutive, à un rythme différent et selon des phases différentes, sauf en Europe. Cet isolat géographique a créé une spécialisation à l’intérieur de l’humanité, car je considère les Néandertaliens comme totalement humains. Une cassure évolutive apparaît en Europe dans cet isolat avec l’arrivée des Cro-Magnon ou hommes modernes, qui se superposent à une population qui n’a pas suivi la lignée évolutive en développement partout ailleurs. Dans ce cas, le phénomène particulier n’était pas la modernisation mais la néandertalisation.
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    arcel Otte est professeur à l’Université de Liège. Ses recherches portent principalement sur les échanges culturels à l’intérieur du continent européen durant la préhistoire ancienne. L’Actualité. – Comment définir l’homme moderne ? Marcel Otte. – Pour moi, l’homme moderne n’est que la conséquence de sa culture. Entre 2 et 3
    Comment percevez-vous cette cassure évolutive introduite par Cro-Magnon ? La migration tardive et abrupte des hommes modernes en Europe de l’Ouest apporte une nouvelle technologie, de nouveaux comportements, de nouvelles valeurs. Leur outillage osseux démontre que la relation à l’animal était définie de manière radicalement différente. Pendant des centaines de milliers d’années, l’homme n’a jamais tué l’animal qu’avec du bois ou de la pierre. Tout
    En Europe de l’Ouest, l’art est né de la confrontation des Néandertaliens et des hommes modernes Entretien Jean-Luc Terradillos Photo Claude Pauquet
    Néandertal Cro Magnon
    le choc culturel
    millions d’années, le comportement s’impose comme facteur évolutif ce qui a des conséquences d’ordre anatomique. En ce sens, la «modernisation» de l’humanité s’est enclenchée au stade d’Homo habilis, peut-être même avant. Dès que l’homme est culturalisé, ce processus se met en marche, avec des tendances et des rythmes différents. C’est pourquoi je pense que les hommes sont aujourd’hui analogues – ils se ressemblent – non parce qu’ils proviendraient d’une origine récente mais parce qu’ils ont suivi le même processus de transformation. C’est notre culture même qui nous transforme. L’évolution biologique suit notre comportement et tend vers une modernisation quels que soient le lieu et le temps. La particularité du cas européen tient au fait que les populations néandertaliennes étaient isolées
    à coup apparaît une arme d’origine animale, qui se retourne contre l’animal dont on a prélevé les défenses naturelles. C’est un bouleversement sur le plan de la pensée, je dirais de caractère «métaphysique» car c’est la situation dans laquelle l’homme se place par rapport à la nature qui a changé. L’homme se retourne contre la nature. Ce phénomène fondamental correspond chez nous à la migration. Quand la population des hommes modernes pénètre en Europe de l’Ouest, elle a déjà brisé les liens qui l’unissaient à la nature. Deux conceptions – ou justifications – du monde se trouvent en conflit. La confrontation entre hommes modernes et Néandertaliens génère peut-être des conflits physiques violents mais, surtout, ce sont deux conceptions de caractère psychologique et sociologique qui s’opposent.
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    L’Actualité Poitou-Charentes – N° 50
    Dans le cul-de-sac de l’Europe où se fermait le mouvement migratoire, les Néandertaliens peuvent être comparés aux Esquimaux et aux Aborigènes lors de l’arrivée des Européens : leur manière de penser, leurs valeurs, leur système social, tout ce qui était référentiel à leur conception générale du monde se trouve ébranlé, voire brisé. Cette opposition entre deux conceptions de l’univers et de la justification de la société par rapport à cet univers a suscité la nécessité de marquer le territoire. Soit de le marquer en matérialisant les mythes par l’image mobilière (la statuette), soit en décorant les parois des cavernes dans lesquelles on se déplaçait. Ainsi, la nécessité de matérialiser les conceptions métaphysiques est à l’origine de l’art. Les images qui, jusque-là, étaient symboliques sont alors devenues plastiques, statuettes, puis peintures et gravures pariétales, c’està-dire des images de plus en plus abstraites par rapport à la réalité. Il s’agit d’un phénomène typiquement extrêmeoccidental. En effet, il n’y a pas d’art pariétal en Europe centrale et orientale alors que les hommes modernes y vivaient aussi dans des cavernes : c’est un effet de marges. Est-ce le début de l’histoire de l’art ? Comme on considère une histoire des technologies ou une histoire de l’habitat, il y a une histoire des formes artistiques qui suit sa propre évolution et acquiert une autonomie. Les formes initiales vont se modifier en fonction des nouvelles idées qu’elles suscitent et engendrer d’autres formes suivant une logique plastique, et ainsi de suite. C’est ce qu’on appellera «l’histoire de l’art». Cette évolution reste cependant limitée au sudouest européen. Le processus est complexe. Il est à la fois d’ordre spirituel, historique et technologique puisqu’il y a des inventions. Les inventions sont des idées nouvelles qui se superposent les unes aux autres et qui enclenchent une évolution de l’esprit. Je pense d’ailleurs qu’il y a un effet de rétroaction sur l’esprit : une fois que les idées sont exprimées matériellement, elles influencent aussi la société qui va les appréhender. C’est pourquoi nous ne pouvons affirmer que les Néandertaliens étaient aussi spiritualisés que les hommes modernes. Ils disposaient certainement des mêmes potentialités mais ne nous ont pas laissé les mêmes réalisations. Ils ne sont donc pas équivalents, car on ne juge pas quelqu’un sur ce qu’il pourrait faire mais sur ce qu’il a fait. Comment savoir s’il y avait, auparavant, deux conceptions du monde non matérialisées ? L’existence de sépultures moustériennes démontre qu’il y avait une activité métaphysique dès les
    Néandertaliens. La sépulture apporte la preuve de l’intention de distinguer le destin de l’homme du destin animal, car le corps du défunt n’est pas dépecé ou laissé aux charognards mais protégé. Une autre explication me semble plus importante mais plus difficile à saisir. Le développement des techniques ou de la chasse implique des prévisions dans les gestes, dans les enchaînements de gestes, qui génèrent des pratiques, des traditions, des codes. Cette appréhension prévisionnelle du monde, c’est-à-dire une certaine emprise sur l’environnement par la technologie ou par la chasse, signifie qu’il y avait aussi une explication de ce monde, soit une emprise par la conscience.
    «La conscience existe chez les Néandertaliens comme chez les hommes modernes» Cela signifie aussi qu’il y avait une explication de ce sur quoi l’homme n’avait pas d’emprise, par exemple les astres, le climat, le comportement des animaux. Ainsi, tout cela devait être expliqué de la manière symétrique que l’on pouvait expliquer son propre comportement à soi. Dès qu’il y a conscience, ne fut-ce que sur le plan technique chez les Néandertaliens, il doit y avoir une explication de ce sur quoi la conscience n’agit pas, et une sorte d’équilibre est à trouver entre les deux. L’esprit humain fonctionne toujours de la même manière : ce que l’on ne sait pas peut être expliqué ou est explicable par autre chose, par exemple par la religion au Moyen Age ou par la science aujourd’hui. Bien sûr, la conscience existe chez les Néandertal i e n s comme chez les hommes modernes. Cependant, après des centaines de milliers d’années d’évolution, ils se trouvent tout à coup en contact. La confrontation engendre alors de nouveaux processus. En effet, une nouvelle explication du monde s’avère nécessaire pour justifier les différences respectives. Ce contact, sans doute traumatisant dans chacune des populations, est à l’origine des bouleversements du Paléolithique supérieur. Votre explication de l’origine de l’art est-elle transposable dans d’autres civilisations ? Le scénario que je propose pour l’origine de l’art n’est pas transposable tel quel hors de l’Europe. Je pense que l’esprit humain est beaucoup plus riche et complexe que cela. D’autres situations p e u ve n t provoquer des réactions analogues. D’ailleurs, je suis prêt à revoir mon scénario dès que de nouvelles données se présenteront. Cela dit, nous ne pouvons nous contenter d’en rester à des données, si précises et si justes soient-elles. Nous avons la nécessité morale de donner une explication, fût-elle provisoire. s L’Actualité Poitou-Charentes – N° 50
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