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Le beau scénario d’Yves Coppens (à gauche) sur Lucy et l’origine de l’humanité à l’est de l’Afrique est plutôt malmené depuis la découverte d’Abel au Tchad par Michel Brunet (à droite). Le débat scientifique est vif mais toujours entre gentlemen. L’Actualité Poitou-Charentes – N° 50
dossier
les hominidés
et leurs environnements
Les anthropoïdes seraient-ils nés en Asie il y a plus de 40 millions d’années ? L’origine des hominoïdes est-elle vraiment africaine ? Que signifient les pierres taillées retrouvées auprès d’australopithèques ? Est-ce la pression de l’environnement qui a fait naître l’homme ? L’homme de Néandertal était-il spirituellement moins fort que l’homme moderne ? Voici quelques-unes des grandes questions évoquées à l’Université de Poitiers par des paléontologues et des archéologues du monde entier du 18 au 20 septembre 2000, venus participer au colloque «les hominidés et leurs environnements». Ce colloque, organisé à la Maison des sciences de l’homme et de la société par Michel Brunet et son équipe, présentait le bilan de trois années de recherches réalisées dans le cadre du programme CNRS «Paléoenvironnement, évolution des hominidés» (PeH). Chaque session, axée sur un grand thème, était ouverte par un chercheur invité, étranger au PeH mais considéré comme «le» spécialiste mondial de la question.
Par Jean-Luc Terradillos et Anh-Gaëlle Truong Photos Claude Pauquet
L’Actualité Poitou-Charentes – N° 50
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west side story
Après la découverte d’Abel au Tchad, de nouveaux sites étayent la West Side Story
Michel Brunet
Entretien Jean-Luc Terradillos
Notre histoire est panafricaine
M
ichel Brunet dirige le laboratoire de géobiologie, biochronologie et paléont o l o g i e humaine de l’université de P o i t i e r s (UMR CNRS 6046) et la Mission paléoanthropologique franco-tchadienne (MFPT). Depuis 1995, il a ouvert un champ de recherche considérable en Afrique de l’Ouest en découvrant Abel, Austalopithecus barelghazali, le premier australopithèque connu à l’ouest du Rift (lire L’Actualité, hors série «sciences de la terre», juin 1999). C’est lui qui a organisé, à Poitiers avec son équipe, le colloque du programme CNRS PeH sur les hominidés et leurs environnements. L’Actualité. – Que représente pour vous ce type de colloque qui réunit des chercheurs de différe n t e s spécialités sur une thématique très ouverte et une période très longue ? Michel Brunet. – Sur le plan scientifique étaient réunis à Poitiers des chercheurs dont les spécialités allaient de l’origine des primates aux phénomènes d’anthropisation du paysage, c’est-à-dire couvrant toute l’histoire des Primates, l’ordre auquel nous appartenons. Il y avait des Français, des Européens, mais aussi des chercheurs venus d’Asie, d’Amérique du Nord et d’Afrique. Ceci est tout à fait symbolique de la collaboration qui s’est établie à travers le monde entre des femmes et des hommes de nationalités et de langues différentes qui ont envie de mettre en commun leurs connaissances pour essayer de mieux comprendre notre histoire. Ce colloque illustre aussi, par les communications et les nombreux posters présentés, la vigueur des équipes de recherche françaises dans ce domaine. D’autre part, nous avons tous été frappés par la présence de très nombreux jeunes de diverses équipes, et notamment ceux de l’équipe du professeur Henry de Lumley. C’est très encourageant pour l’avenir de notre discipline et de l’école française qui, historiquement, a toujours joué un rôle très important. Evidemment, ce colloque a apporté son lot de nouvelles découvertes. Je dirais même que c’est d’autant plus un bon colloque qu’il a suscité de nouvelles questions auxquelles nous devrons maintenant nous attacher à répondre. Ce que vous avez entendu vous conforte-t-il dans votre scénario nommé West Side Story après la découverte d’Abel au Tchad ? Ce qui a été dit n’est pas en contradiction avec les découvertes ouest-africaines. De plus en plus, nous avons la certitude que notre histoire est vraiment panafricaine. Je vais publier prochainement, avec Tim White, de l’université de Berkeley, qui travaille dans la vallée de l’Awash, deux nouvelles e s p è c e s de suidés, sorte de petits sangliers. Une des espèces est connue à la fois en Ethiopie et au Tchad, entre 4,5 et 5,5 Ma. Une fois de plus, cette nouvelle forme démontre qu’il y avait des échanges entre l’est et l’ouest de l’Afrique. Donc, si le Rift formait une barrière naturelle entre l’est et l’ouest, cette barrière devait être vraiment très perméable. Au Tchad, nous avons récolté des faunes datant du Quaternaire jusqu’au Miocène supérieur, mais nos efforts sont plus particulièrement concentrés sur les niveaux anciens, entre 3 et 7 Ma. Les faunes découvertes récemment dans des n iv e a u x de 6 à 7 Ma n’ont pas encore été étudiées dans le détail mais nous savons déjà qu’elles ont des points communs avec celles de l’est et du nord de l’Afrique. Certes, nous observons des différences mais sur des distances de cet ordre, plus de 2 000 km, ce n’est pas surprenant. Je ne vois donc pas d’arguments scientifiques démontrant que nous avons affaire à des provinces biogéographiques complètement distinctes.
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Qu’en est-il pour les australopithèques ? A propos d’Abel, il n’est plus possible de parler de découverte fortuite en Afrique de l’ouest parce que, depuis, au moins trois sites entre 3 et 4 Ma ont livré des hominidés anciens. Entre 4 et 5 Ma, deux espèces ont été décrites e n Afrique orientale : Australopithecus anamensis au Kenya et Ardipithecus ramidus en Ethiopie. Au-delà de 5 Ma, les restes sont si fragmentaires que les spécialistes ne parviennent pas à s’accorder sur la désignation des espèces. Compte tenu de la très grande quantité de fossiles animaux de la faune associée récoltée dans les niveaux anciens en Afrique orientale, ces quelques fragments indiquent qu’il ne s’agit pas là de formes dont la fréquence est élevée. Ainsi, la fréquence de ces fossiles d’hominidés au-delà de 5 Ma est de l’ordre de un pour plusieurs centaines de milliers de fossiles. Si ce ratio peut être appliqué à l’Afrique de l’Ouest, il est clair que nous sommes loin du compte. Nous n’avons pas encore trouvé des centaines de milliers de fossiles au Tchad. D’ailleurs, je me demande si la question estouest n’est pas un faux débat. Dans le domaine scientifique, nos thématiques sont liées à la déc o u v e r t e de fossiles. Avant la découverte d’Abel, il était admis qu’il n’y avait pas d’australopithèque à l’ouest de l’Afrique. L’absence d e preuve n’est pas la preuve de l’absence. C’est pourquoi je suis convaincu que nous allons trouver d’autres frères d’Abel et ses ancêtres dans des niveaux plus anciens. Quant à chercher “le point d’origine”, je ne suis pas certain de la pertinence de cette question. Si l’on veut parler du berceau de l’humanité naissante, c’est à l’échelle du continent africain qu’il faut le considérer. En outre, je crois que la probabilité que personne n’ait encore découvert la branche qui a donné naissance au genre Homo est plus forte que celle de l’avoir trouvée. En effet, chaque fois qu’un nouveau spécimen est mis au jour, c’est une “surprise”, comme l’ont souligné nos collègues travaillant en Ethiopie qui ont nommé le dernier-né de la f a m i l l e Australopithecus garhi, c’est-à-dire Australopithèque “surprise”. Il est évident que le matériel dont nous disposons demeure trop lacunaire compte tenu d’une biodiversité plus grande des australopithèques et des grands singes. Il faut donc aller sur le t e r r a i n à la recherche de nouveaux fossiles. C’est pourquoi, il était rassurant de voir autant de jeunes suivre le colloque de Poitiers, car ils iront sur le terrain, trouveront de nouveaux fossiles qui permettront, à la fois, de répondre à des questions mais aussi d’en poser de n o u ve l l e s . s
M. Brunet, F. Guy, UMR CNRS 6046
M. Brunet, F. Guy, UMR CNRS 6046
Un travail d’équipe
Toute l’équipe de Michel Brunet a contribué à la préparation et au bon déroulement du colloque de Poitiers, en particulier Patrick Vignaud et Ghislaine Florent. Ce colloque, financé par le CNRS, l’Université de Poitiers, la Faculté de sciences, a bénéficié du soutien du programme Com’science de la Région Poitou-Charentes, du Département de la Vienne, de Communauté d’agglomération et de la Ville de Poitiers. D’autres ont apporté leur concours : la Maison des sciences de l’homme et de la société et son équipe technique, l’Espace Mendès France, l’Oavup et UpTV (qui assurait la diffusion en direct sur le site Internet de l’Université) et le Futuroscope. Les actes du colloque seront publiés en 2001. Contact : Laboratoire de géobiologie, biochronologie et paléontologie humaine (UMR CNRS 6046), 40, avenue du Recteur Pineau, 86022 Poitiers cedex. Fax. 05 49 45 40 17 Mail secrétariat : ghislaine.florent@univ-poitiers.fr L’Actualité Poitou-Charentes – N° 50
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