// vous lisez...

Archive - auteurs :

Création : Sisisi…Gironès

Rubrique Création – Théâtre – Article :

Sisisi…Gironès. Portrait de Robert Gironès, mort le 10 décembre 2000, à travers « El Sisisi », une pièce écrite pour lui par Michel Deutsch et créée à Poitiers.

Article et photos par Jean-Luc Terradillos.

Cet article en archive

Sauf exception, les billets et les fac-similés de la revue sont publiés sous licence Creative Commons : paternité - pas d'utilisation commerciale - pas de modification.

  • Texte brut (généré automatiquement) ouvrir...
    fermer...

    théâtre Portrait de Robert Gironès, mort le 10 décembre 2000, à travers El Sisisi, une pièce écrite pour lui par Michel Deutsch et créée à Poitiers Par Jean-Luc Terradillos
    Sisisi... Gironès
    J.-L. Terradillos
    R
    obert Gironès cache un habit d’or sous un petit costume noir. Hidalgo sans fard, sans effet de manche. Pourtant, dès le lever de rideau on le sent débouler sur la scène du théâtre avec ses santiags. Prétention de grand seigneur qui mène son monde à la corrida : je fais du théâtre où je veux, quand je veux, si je veux. Une corrida rendue abstraite où le comédien est seul à couper les oreilles de son texte. Gironès se méfie des mots. Un travail de sape consistant à retrancher toujours plus. Ici, l’expérience du théâtre pour le public est celle d’un manque. Gironès joue les mauvais garçons. Il en cultive l’insolence. Son travail de mise en scène est construit comme un défi. Il invite au duel. Toujours le risque. Mais au théâtre on ne meurt pas encorné comme dans l’arène. Impossible de s’éclipser en pleine gloire, par surprise, sous le regard pétrifié du public. Au contraire, faire du théâtre, c’est s’exposer à la médiocrité, à la pose de salon, à l’étouffement, par carence de spec-
    tateurs et de finance publique. Gironès s’interdit de vivre à feu couvert. Il est condamné à la fierté et à l’élégance. La vie ne vaudrait que par le danger que nous y inventons, pour mieux en jouir, pour se prouver à soi-même qu’il est possible d’y porter l’estocade. Pour la beauté du geste. Esthétique du danger : un faux pas peut tout faire chavirer dans le ridicule. Depuis son arrivée au Théâtre Poitou-Charentes, Robert Gironès s’est appliqué à montrer les multiples facettes de son savoir-faire : lecture ironique et attentive de Marivaux où il balaie les moutons du texte. Détour au fondement du théâtre dans Le Tombeau d’Atrée d’après l’Orestie d’Eschyle, où il donne à voir la barbarie qui broie l e s hommes. Flash sur trois adolescentes d’aujourd’hui, paumées, dans Surtout quand la nuit tombe, où il déploie son goût du raffinement et un soupçon de tendresse. Enfin, Michel Deutsch lui offre El Sisisi, un beau texte à jouer en temps réel, dans un bar, à Barcelone.
    12
    L’Actualité Poitou-Charentes – N° 51
    Gironès lâche ses démons dans El Sisisi. Il nous indique l’en deçà de la création, le moment où surgit l’idée d’un spectacle. Fin de soirée, un bar classe en bout de course (El Sisisi), fréquenté par des habitués, un écrivain (Ernie) imbibé déblatère. Accoudé au bar, celui-ci tente l’apologie d’un grand buveur disparu qui portait comme une relique une chemise tachée de sang, tellement puant qu’il s’était fait virer de tous les bars du Barrio Chino. Son histoire émerge par fragments, en leitmotiv. Ernie cherche à recoller les morceaux pour la rendre vendable : ce sera de toute façon quelque chose d’extraordinaire, du jamais vu... il suffit d’y travailler un peu. Mais son histoire vacille. Ernie se raidit. Pourtant sa façon de la suer par tous les pores nous prouve peu à peu qu’elle existe. L’obstination euphorique de l’homme la rend tangible, elle agit comme une irrésistible force de production. L’alcool est ici un prétexte de théâtre, pour jouer le temps de l’ivresse, celui du théâtre de Dionysos. Un moyen pour s’approcher d’un état où l’instant est la seule règle. Un état proche du sublime, c’est-à-dire du presque trop, juste avant le débordement, l’écroulement puis l’oubli. Un état limite qui laisse croire que chaque geste, chaque mot est essentiel. Les sens déverrouillés sont en alerte, lus dans leur nudité. Gironès n’illustre pas la finalité de l’alcool. Il en montre le travail. Les fragments de l’histoire de l’homme à la chemise tachée de sang s’immiscent dans tous les propos des personnages. L’alcool est structuré comme un langage.
    CE THÉÂTRE VIBRE SUR UNE VISION DOUBLE OÙ SE CHEVAUCHENT DEUX TEMPS : CELUI DE L’ÉMOTION ET DE L’INTELLIGENCE. LE SPECTATEUR EST PLACÉ DEVANT UN LANGAGE DONT IL DOIT PRODUIRE LA SYNTAXE
    Il permet l’expérience d’un moment clé où les stimuli physiques et psychiques produisent des images en rafale. La pensée suit à toute allure, emportée dans un mouvement circulaire. Ça implose car les effets sont tenus. Il y a toujours cette conscience de l’expérimentation. Personne n e joue les poivrots. Les individus jouent à l’ivresse. Toutes les failles des discours sont visibles. Le choix d’un whisky rare est aussi important que le rachat d’une société de presse, car la grandeur passe par la recherche du style, à chaque instant. Voir les choses du dessus. Dans El Sisisi Gironès fait mine de ne rien raconter, en proposant le pur plaisir de l’ivresse, de ses effets productifs, de son immédiateté.
    Cette dépense d’énergie est justement le luxe que peut offrir le théâtre au spectateur, un état fugitif grisant d’où tout peut surgir. Le comportement instinctuel est paré de rêves d ’ h é r o ï s m e , de gloire, d’argent (dollar), de beauté, d’élégance. Il y a ce raté de l’écriture, épris de morale, qui s’agrippe à son scénario invendable. Son pote flairant le mauvais plan, qui descend aussi facilement le whisky. Un autre, visiblement arrivé, qui s’excite sur un match de boxe à la télé ; il s’obstine à boire un champagne dégueulasse parce que la marque est un très cher souvenir. Une belle de nuit moulée dans sa jupe de cuir, qui chante la nostalgie, taquine comme une guêpe. La visite éclair de trois nanas du repoussoir, le pianiste amorphe, gonflé d’une vie soumise et sans effort. Le barman contemple la tribu. Il fait son boulot, sans plus, l’œil distant. Aucun comédien ne regarde la salle. Chacun vit son huis clos, la solitude du buveur. Des propos parallèles dans un décor asymétrique, pris dans un jeu de miroirs. L’accord parfait n’existe pas non plus entre la salle et la scène, car le théâtre de Robert Gironès ne calque pas la vie, même si tous les éléments constitutifs du réel sont présents. Ce théâtre vibre sur une vision double où se chevauchent deux temps : celui de l’émotion et de l’intelligence. Le spectateur est placé devant un langage dont il doit produire la syntaxe. Le texte de El Sisisi, commandé par Gironès, est du sur mesure. Il permet de manier les paradoxes. Impossible de voir une communauté dans ce bar où chacun suit sa ligne de fuite. Ce lieu de passage est un monde fermé mais distendu. Chaque individu semble avoir été quelque chose, mais tous les semblants de passé, qui viennent se durcir dans l’espace du théâtre, nous livrent des êtres flous, déjantés du réel. Ils sonnent hors champ, avec une fêlure intérieure. La dissonance frôle le tragique. Happés par les spirales du délire verbal, les acteurs décollent pour inévitablement retomber à plat. Les personnages ne sont que des images d’eux-mêmes, comme le bar n’est qu’une image du théâtre (décor Jean-Paul Chambas). L’impossibilité de raconter une histoire aujourd’hui, autrement que par fragments, se joue aussi dans la gueule pâteuse, la multiplication des fils conducteurs, les ratures du discours, l’ironie des postures, les trous noirs, le brouillage des pistes. Le principal est de savoir achever la représentation, «mettre fin à une situation avec élégance, avec panache», comme l’affirme un personnage. I c i , la solution radicale, c’est la liquidation de l’écrivain qui, après une scène de mise à mort symbolique, s’écroule ivre mort, un cigare planté d a n s la bouche. «Ivre mort, jamais saoul... Il savait tomber raide avec dignité». s
    Robert Gironès est mort le 10 décembre 2000 d’un cancer du pancréas, à Paris. Il avait 58 ans. Avec JeanLouis Hourdin, il fut l’un des deux metteurs en scène du Théâtre Poitou-Charentes (1984-1991), structure dirigée par Denis Garnier, qui précéda le Centre dramatique. Ce texte a été écrit après la création de El Sisisi à Poitiers (Centre de Beaulieu) et publié dans le livre Théâtre en Poitou-Charentes (dirigé par JeanPierre Angibaud, Crolep, 1986).
    L’Actualité Poitou-Charentes – N° 51
    13


    fermer...
  • Téléchargement du fichier au format pdf (160 ko).
  • Fac-similé scribd (attention! ce type de visualisation n'est pas toujours fidèle à l'original) :
    Read this doc on Scribd: Création : Sisisi...Gironès

Discussion

Aucun commentaire pour “Création : Sisisi…Gironès”

Poster un commentaire