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Denys Foucault

Dossier Michel Foucault – Double page d’introduction. Texte de Jean-Luc Terradillos. En illustration : photo de Michel Foucault, « La pensée du dehors », photo par Jean-Luc Moulène ;

Article : Nés pour apprendre. Quelques épisodes de l’adolescence de Michel Foucault à Poitiers racontés par son frère Denys. Entretien réalisé par Jean-Luc Terradillos, photos : Marc Deneyer et Franck Gérard.

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    L’Actualité Poitou-Charentes – N° 51
    Michel Foucault est né à Poitiers le 15 octobre 1926, au 10, rue Arthur-Ranc. Il y a vécu jusqu’à l’âge de 19 ans. Sans doute absorbé par son œuvre, considérable, il s’est peu exprimé sur sa ville natale, publiquement du moins. Pourtant, il venait régulièrement à Poitiers, lors de ses séjours chez sa mère, à Vendeuvre-du-Poitou, où il est enterré depuis 1984. Poitiers a vu naître l’un des grands philosophes français du XXe siècle et semble l’ignorer totalement. Pas même le minimum n’a été fait : aucune rue ne porte son nom. Nous lui rendons hommage dans ce dossier en publiant les témoignages de quelques-uns de ses proches, mais aussi en donnant la parole à des Poitevins, exerçant dans différentes disciplines des sciences humaines, médicales et juridiques, pour lesquels la lecture de Michel Foucault fut déterminante. Son rayonnement est tel et sa pensée si vivante aujourd’hui que nous aurions pu produire beaucoup d’autres témoignages. C’est pourquoi nous donnerons, prochainement, une suite à ce dossier. Jean-Luc Terradillos
    Michel Foucault
    Page de gauche : Michel Foucault à Vendeuvre, pendant l’Occupation, sur le baudet familial nommé Cyrano. «La pensée du dehors», Jean-Luc Moulène, étude, janvier 1988. L’Actualité Poitou-Charentes – N° 51
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    Quelques épisodes de l’adolescence de Michel Foucault à Poitiers racontés par son frère Denys Entretien Jean-Luc Terradillos Photos Marc Deneyer et Franck Gérard
    beaucoup de professeurs de l’enseignement public étaient prisonniers en Allemagne, ce qui n’était pas le cas dans le privé. On était même pétainiste à Saint-Stan… A part le chanoine Duret, qui était résistant et fut déporté. L’établissement s’est alors retrouvé sans professeur de philo. Le supérieur voulait que le cours soit assuré par un prof de lettres. Mais ma mère, qui se méfiait un peu de l’enseignement privé, a protesté en disant : «C’est de la littérature, pas de la philo !» En outre, mon frère ne supportait pas ce prof. Ma mère a réussi à faire en sorte qu’un moine de Ligugé, Dom Pierrot, enseigne la philo à Saint-Stan. Entretemps, elle avait demandé à Louis Girard, étudiant en licence de philo, de donner des cours particuliers à mon frère. Mon frère prenait aussi des cours de latin et de grec chez le chanoine Aigrain, qui lui prêtait des volumes de sa bibliothèque très fournie. A quoi ressemblait Poitiers à cette époque ? J’avais une dizaine d’années et aucun point de comparaison. Je peux vous dire que c’était une ville occupée av e c une tension certaine mais sans drame. Au début, les soldats allemands étaient partout, même à Vendeuvre où ils ont occupé une partie de notre maison jusqu’à l’ouverture du front de l’Est. Ils avaient dû recevoir des ordres stricts de rester «korrect». A la fin, il n’y avait plus beaucoup d’Allemands. Où étiez-vous lors des bombardements de Poitiers en juin 1944 ? Nous savions que le quartier de la gare serait bombardé. Ainsi, tous ceux qui habitaient alentour furent
    Nés pour apprendre D enys Foucault est né en 1933 à Poitiers, au 10, rue Arthur-Ranc, comme son frère Michel. Il deviendra chirurgien comme son père et ses grands-parents et exercera à Paris. Attaché comme son frère à sa région natale, il revient r é g u l i è r e m e n t dans la maison de famille à Vendeuvre, près de Poitiers. Il évoque pour nous leur vie pendant la guerre de 1939-1945. L’Actualité. – Pourquoi votre frère a-t-il quitté le lycée Henri IV de Poitiers pour Saint-Stanislas ? Denys Foucault. – Je sais qu’en classe de troisième, p e n d a n t l’année scolaire 1939-1940, il était a s s e z malheureux parce que son professeur p r i n c i p a l l’avait pris en grippe. D’autre part,
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    priés d’aller ailleurs. Mes parents ont donc habité provisoirement place de la Liberté, tandis que nous, les enfants, étions déjà en vacances à Vendeuvre. Une bombe a détruit le garage de notre maison1. Chez vous, quelle était la place des études ? Nous étions nés pour apprendre, tant du côté de mon père que du côté de ma mère. Mon frère était un brillant élève, mais pas dans toutes les disciplines. Les maths ne l’intéressaient pas et les sciences assez peu. Nous avons aussi appris la musique. Mon frère jouait du piano. Il a vite abandonné. Moi aussi d’ailleurs. Vous a-t-il parlé de ses souvenirs à Poitiers ? Il en parlait peu parce que ce n’était pas le projet de son œuvre. Il me livrait quelques souvenirs de temps en temps. Par exemple, il m’a raconté qu’à son arrivée à Paris, en khâgne à Henri IV, ses camarades lui ont demandé les cours très réputés du professeur d’histoire Gaston Dez qu’il avait suivis dans la khâgne d’Henri IV à Poitiers. Ce qu’il a fait, démontrant ainsi un certain fair-play. Quand il a été reçu, à l’oral, au concours d’entrée à l’Ecole normale supérieure, mon père lui a demandé : «Qu’est-ce qui te ferait plaisir ?» Mon frère lui a répondu, à la surprise générale : «Je veux des leçons d’allemand.» En effet, il avait fait du latin, du grec, de l’anglais mais pas d’allemand. Or il n’a pas supporté la réflexion acerbe du président du jury de philo sur son accent défectueux lorsqu’il se risque à faire une citation en cette langue qu’il ne connaissait pas. Il prit donc des leçons d’allemand auprès de M. Rose, professeur au lycée Henri IV de Poitiers. Dans un entretien, votre frère dit : «J’ai passé mon enfance dans un milieu petit-bourgeois, celui de la France provinciale, et l’obligation de parler, de faire la conversation aux visiteurs était, pour moi, à la fois quelque chose de très étrange et de très ennuyeux. Je me suis souvent demandé pourquoi les gens ressentaient l’obligation de parler. Le silence peut être un mode de relation t e l l e m e n t plus intéressant.»2 Ne parlait-on jamais de soi à la maison ? Le cercle des relations familiales était très étroit et les conversations mondaines tournaient toujours autour des mêmes sujets. Mais, effectivement, un certain genre de conversation n’existait pas : les conversations personnelles. La politique demeurait la préoccupation majeure. Cela se comprend à cette époque. Y avait-il des tensions à ce sujet ? Oui, comme toujours entre les différentes générations, mais rien de dramatique. Mes parents étaient de droite. Quoique… Mon frère plutôt à gauche. Quoique… Ainsi, il n’était pas en opposition à ma grand-mère qui, pourtant, allait à la messe presque tous les jours.
    Mais cette réserve était-elle réelle ? Dans la mesure où elle était informulée, il est difficile d’en définir le degré d’existence. C’était comme ça. On n’éprouvait nul besoin de parler de soi-même à la maison. Soi-même, c’était les résultats scolaires. Vous habitiez rue Arthur-Ranc, qu’on appelait toujours rue de la Visitation, celle de la «séquestrée de Poitiers» dont l’affaire éclata en 1901. Etait-ce un sujet de conversation ?
    La maison natale de Michel Foucault (ci-contre) située au 10, rue ArthurRanc (ancienne rue de la Visitation) a été vendue par Mme Foucault à la Poste en 1967. La maison vient d’être achetée par une société immobilière.
    La maison de la séquestrée se trouvait face à la Poste. En passant devant, on disait parfois : «C’était là !» Finalement, on en parlait peu. Peut-on imaginer le moindre rapport entre cette proximité de la maison de la séquestrée et le fait d’écrire plus tard sur l’aliénation et l’exclusion ? Je ne pense pas qu’il y ait de rapport. Néanmoins, je me souviens que nous sommes allés voir Marthe Heurtin, une femme sourde, muette et aveugle de l’Institut de Larnay à qui une religieuse avait appris à répondre à toutes sortes de questions par différents moyens. Elle était montrée comme un phénomène. Mon frère semblait fasciné. Votre frère gardait-il un attachement à sa région natale ? Il venait régulièrement à Poitiers et passait le mois d’août à Vendeuvre. Il y revoyait ses manuscrits. Il était très attaché à Vendeuvre, surtout à notre mère qui y vivait. Il aimait tout dans ce pays qui était celui de ses origines, celui de sa famille. s
    Denys Foucault dans la propriété familiale de Vendeuvre, près de Poitiers.
    1. Selon Gaston Dez, le bombardement du 13 juin 1944 a fait 200 victimes, endommagé 3 146 maisons et détruit complètement 652 maisons. 2. Ethos, 1983, in Dits et Ecrits de Michel Foucault, t. IV, p. 525.
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