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Martine Coussot, psychanalyste à Poitiers, a découvert la dimension «psychiatricide» de Michel Foucault lors de ses études de psychiatrie
Entretien J.-L. Terradillos et B. Lutanie
Eloge de la discontinuité
Photos Franck Gérard
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e u x années après la publication de l’Histoire de la folie à l’âge classique, p a r a î t Naissance de la clinique. Ce deuxième ouvrage confirme le choix de la méthode foucaldienne, fondée sur une «archéologie du savoir». Michel Foucault dissèque les grandes discontinuités épistémiques ayant présidé à l’apparition de la psychiatrie et de la médecine modernes. Martine Coussot, psychiatre, psychanalyste et responsable des activités de l’Association de la Cause freudienne1 à Poitiers nous livre ses réflexions sur l’influence de ces deux textes majeurs sur le déroulement de ses études de médecine et de psychiatrie.
L’Actualité. – Pouvez-vous nous situer dans quel contexte s’est inscrit votre lecture de Michel Foucault ? Martine Coussot. – J’ai commencé à lire Michel Foucault à la fin de mes études de médecine, à Poitiers, au début des années quatre-vingt. C’était dans l’air du temps. Mes premières lectures de Foucault concernaient l’Histoire de la folie à l’âge classique et Naissance de la clinique. Cette lecture présentait un double intérêt à l’époque. A la fois en tant que médecin et comme étudiante en psychiatrie. A cette époque, il n’y avait pas de cours sur l’histoire de la pensée ou sur N l’histoire des sciences. aissance de la clinique était «révolutionnaire» p o u r un médecin formé par un regard séméiologique, c’est-à-dire un regard découpant le sujet en morceaux. Ce livre nous éclairait sur la nature et l’origine de ce regard médical et le passage entre l’expérience clinique et le regard anatomo-clinique. Chose dont nous n’avions aucune conscience à l’époque. Qu’entendez-vous exactement par «regard anatomo-clinique» ? En tant que médecin, on prescrit beaucoup d’examens complémentaires : prises de sang, examens histologiques (examen des tissus organiques), palpation... Il y a deux choses dans les signes, d’une part la séméiologie (étude des signes de la maladie : auscultation, imagerie...), d’autre part les examens complémentaires. Ces derniers permettent d’analyser les tissus, le sang... Actuellement, les examens complémentaires priment sur l’expérience clinique, ce que l’on peut parfois regretter. Nous étions, bien sûr, habitués en médecine à cette distinction, sans pour autant savoir véritablement d’où elle venait. Cet aspect n’était pas du tout dév e l o p p é durant nos études de médecine.
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C’est en cela que Naissance de la clinique s’avère tout à fait passionnant, en ce qu’il révèle l’histoire d e cette discontinuité entre l’expérience clinique et ce regard. Quel intérêt revêt à vos yeux Histoire de la folie à l’âge classique ? En tant que psychiatre, c’était très intéressant de voir comment cette histoire de la folie n’était aucunement une donnée naturelle mais une donnée totalement construite. Ce livre remettait en cause le savoir psychiatrique. Au cours de nos études de psychiatrie, nous étudiions les différentes phases et écoles ayant contribué à l’élaboration du savoir psychiatrique. Ce livre remettait en question toutes ces conceptions successives et c ’ e s t sans doute là que réside la dimension «psychiatricide» (pour reprendre la formule de Henri Ey) de Michel Foucault. En parallèle de ces deux livres de Foucault, et grâce à eux, j’ai lu l’ouvrage de Georges Canguilhem intitulé Le Normal et le Pathologique qui dépassait la dichotomie entre le «normal» et le «pathologique» en montrant qu’il pouvait y avoir une articulation, voire un point d’ancrage entre les deux. Cette vision était totalement absente du monde médical, où la normalité et le pathologique étaient toujours strictement dissociés. Ces trois livres m’ont tout particulièrement marquée et m’ont orientée vers une conception plus globale et moins objectivante. En 1966 paraissent les Ecrits de Lacan et Les Mots et les Choses de Foucault : que pensezvous des étiquettes «structuralistes» accolées à leur nom, et, en tant que psychanalyste d’orientation lacanienne, voyez-vous un rapport entre leurs recherches respectives ? Je ne crois pas que leurs œuvres se croisent véritablement. Sans doute, Lacan était-il plus «structuraliste» que Foucault. La rencontre de Lacan avec Lévi-Strauss a modifié l’optique de ses travaux. L’épithète «structuraliste» reste toutefois abusive. La pensée de Freud n’a pas eu d’influence sur Michel Foucault. On a reproché à Foucault de promouvoir la mort du sujet, ce qui s’accorde mal avec la théorie du sujet élaboré par Lacan. Si l’un et l’autre se respectaient, il n’y a cependant pas vraiment de rapport conceptuel entre ces deux penseurs. Quoi qu’il en soit, Les Mots et les Choses ouvrait de nouvelles perspectives et proposait une autre façon de penser le monde. Cette lecture m’a émerveillée. s
1. L’ACF est une association nationale disposant d’antennes régionales telles que l’Association de la Cause freudienne du Val de Loire-Bretagne (ACFVLB) dont fait partie Martine Coussot. Responsable des activités associatives à Poitiers, Martine Coussot organise des séminaires réguliers, des conférences, des soirées d’enseignement et des cartels (groupes de lecture).
Foucault et ses doubles
En 1996, l’Association chauvinoise de philosophie organisait une série de lectures et débats consacrés à Michel Foucault. Une initiative de doctorants en philosophie de l’Université de Poitiers : Eric Puisais, Franck Fischback, Didier Ottaviani et Emmanuel da Silva. A l’origine de ce colloque, un certain agacement, voire un agacement certain : «Cela nous exaspérait de voir fleurir, ici et là, des cabarets dits philosophiques où il ne se disait rien de construit», commente Eric Puisais (qui achève une thèse sur la réception de Hegel en France au XIXe siècle). La figure hétérodoxe de Foucault intéressait Puisais et ses pairs «bien qu’aucun de nous ne travaillait sur lui». Ce colloque s’assignait une double vocation. D’une part, «permettre une confrontation des différents points de vue qui se dégagent des plus récentes recherches foucaldiennes. D’autre part, éclairer quelques pratiques discursives – la folie, la médecine, les sciences humaines, la prison, la sexualité – interrogées par Foucault, sans pour autant prétendre aborder son œuvre, et encore moins la juger, en stricts historiens de la philosophie, historiens des sciences ou historiens tout court.» Ce positionnement dédoublé, mis en exergue du programme, donne le ton et délimite le champ des débats et interventions. La figure du double réapparaît de nouveau : «C’est un philosophe qui me paraît avoir une double facette, au même titre que Gilles Deleuze, d’ailleurs. Je discerne chez lui un côté extrêmement classique, de par sa formation, et, en contrepoint, une manière classique de traiter des thèmes qui ne le sont pas. Foucault choisit des expériences limites telles que la prison, la folie, ou d’autres sujets qui échappent au traitement philosophique.» Rupture de la philosophie et philosophie de la rupture se côtoient dans un même mouvement pendulaire. «Foucault utilise un matériau brut et parvient à en tirer un sens construit. Comme chez Deleuze, la pensée de Foucault s’apparente à de la taille de pierre.» L’objet de ce colloque coorganisé par l’ACP et le Cerphi (Centre d’études en rhétorique, philosophie et histoire des idées ) était de «faire venir des personnes établies, connues et reconnues dans la philosophie, et des plus jeunes. L’idée étant de faire parler tout le monde, du professeur de la Sorbonne à l’étudiant de première année.» Entre Foucault et l’Autreen-amont : La philosophie doit être faite par tous. J.-L. T. et B. L. Les actes seront publiés aux Presses de l’ENS avec deux autres séminaires sur Foucault organisés en France. L’ACP prépare d’autres rencontres pour 2001, notamment une journée d’étude sur le thème «médecine et pouvoir» où il sera question de Foucault, organisée par Laurent Gerbier et Didier Ottaviani, la présentation du livre La Démocratie de Platon à Rawles et le colloque «Crise, rupture et transition», à l’initiative d’Emmanuel Chubilleau et de Marc Puybareau. Contact: Centre d’Animation Populaire Michel-Foucault, 19, rue de Châtellerault, 86300 Chauvigny.
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