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La Charente
A l’aube du nouveau millénaire, le poète Daniel Reynaud est entré «en éternité». Il est «encièlé» dans le village de Saint-Simon bordé par le fleuve Charente, son «minissipi», qui irrigue son œuvre et colore indéfiniment le pays du «bleu» que le poète a révélé «charente»
Entretien Xavier Person Photos Jean-Luc Terradillos
est un poème
Très peu d’entretiens avec Daniel Reynaud ont été publiés. Nous reproduisons ici celui qu’il nous avait accordé à Barbezieux, au cours de l’été 1995 (publié dans L’Actualité n° 30). A Barbezieux, sous le plein ciel de juillet, il fallait entendre la voix rêveuse de Daniel Reynaud. «C’est un poète comme on croit en nos rêves d’enfance que sont les poètes», dit de lui Robert Marteau. La neige ce jour-là recouvrait tout, et le ciel de Charente était d’un bleu que nul n’avait jamais vu. Le jardin de l’enfance était plein de transparences stupéfiantes. Un fleuve, non loin de là, coulait avec une incroyable lenteur, dans un silence dont seul le poète avait soupçonné l’existence. L’Actualité. – Daniel Reynaud, qu’est-ce que ce «bleu charente» qui semble si essentiel à vos yeux ? Daniel Reynaud. – C’est un concept que je suis heureux d’avoir proposé. C’est très variable. Cela dépend des saisons. C’est un mélange entre de nombreuses nuances de bleu, à quoi s’ajouterait comme de la verveine, un mixte de vert et de bleu. C’est chaque jour différent. Cela pourrait ressembler au bleu toscan, à celui des peintres florentins, Fra Angelico, Cimabue. Un des ces bleus où les anges apparaissent. Mais je crois qu’aucun peintre n’aura su vraiment ce qu’il est, de quoi il est fait. Peut-être Nicolas de Staël aurait-il été capable d’approcher cette vibration si particulière. Ou de grands aquarellistes. Je pense à Turner où on trouve des bleus approchant, à la limite du gris, à Corot, aussi. Mais c’est quelque chose de toujours différent. Les très riches heures du quotidien lui font de perpétuelles métamorphoses. Et parfois l’envahissent ces gros nuages lourds que j’évoque dans Feu à volonté, venus de la mer : «Race de ciel, de silex et d’écume...» Le ciel, c’est aussi son reflet dans la Charente. C’est une image qui marche la tête en bas. La Charente, c’est pour moi (il récite) :
P
oète, «écriturier», comme il aimait à se définir, Daniel Reynaud avait fait de la Charente sa géographie intime, le lieu par excellence de son écriture. Depuis son premier recueil, Le Cœur vendangé, paru en 1958 à la Tour de Feu qu’animait Pierre Boujut, le célèbre «poète tonnelier» de Jarnac, il n’avait cessé de chercher les mots les plus justes, la musique la plus douce à ses vers, pour dire l’émotion considérable que font naître en lui les paysages, la terre de son enfance, les gens de son pays, sa lumière si particulière et son silence.
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La plus que lente la rêveuse aux yeux ouverts s’invente des raisons d’avoir à convoyer le souvenir des arbres vers la mer Elle est couchée dans les draps des saisons et le ciel de son lit boit le lait des planètes Parfois en amont du poignet des jeunes filles un enfant d’elle bleu chemine jusqu’au cœur Le départ de ce poème m’a été inspiré par les indications techniques portées par Debussy pour Les miroirs d’eau, une de ses pièces pour piano : «plus que lent». Je crois que ce poème, c’est ce que j’ai dit de plus global, de plus permanent. Approcherai-je un jour plus près de cette cadence de la Charente ? La découverte de ce fleuve fut pour moi une expérience fondamentale. C’est sur son bord que je suis né à l’écriture, à Saint-Simon, lorsque à l’âge de dix-neuf ans j’y rejoignais les extraordinaires congrès de la revue La Tour de Feu qu’animait Pierre Boujut, le fabuleux poète tonnelier de Jarnac. Trois ans plus tard, à l’issue de mon service militaire que j’effectuai pour partie en Algérie, je passais trois mois de rêve dans ce même Saint-Simon, à ne m’occuper que de pêche, de braconnage, de sommeil, d’écriture et d’amour. C’est alors que je rencontrai un personnage qui a beaucoup compté pour moi : Gaston Beaumard, un vieux maçon et tailleur de pierre qui dans son enfance a connu l’époque des gabares. Un homme
du fleuve fabuleux. C’est pour lui que j’ai écrit les Litanies de la Charente. Qu’est-ce qui vous fascine tant dans cette époque des gabares ? C’est toute la contradiction charentaise, entre son attachement à la terre et son appel du grand large. Grâce à elles, les paysans les plus enracinés tout à coup voyagent très loin, d’Angoulême à Rochefort et jusque sur les îles pour y récupérer du charbon qui vient d’Ecosse, et du bois. C’est l’alliance du fixe et du mouvant, un constant aller et retour sur le fleuve. Dans un village comme Saint-Simon, les habitants étaient devenus plus marins que terriens. Et il existe dans la tradition gabarière une indépendance d’esprit phénoménale, un fort esprit de résistance. On se souvient de la révolte des femmes haleuses de gabares au XVIIIe siècle, due au fait qu’alors les premiers bouviers commençaient à remplacer les humains. Il n’existe pas de grands récits de gabariers. Deux ou trois livres de bord seulement ont été retrouvés. Ne restait que la tradition orale. Mais les derniers témoins sont morts il y a dix ou quinze ans. Avez-vous souhaité vous faire leur porte-parole ? Non. Il ne s’agit que d’essayer de comprendre comment a pu naître de la beauté. «Dans nos té-
Quai de Saint-Simon sur Charente
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nèbres, il n’y a pas une place pour la beauté, toute la place est pour la beauté.» C’est ce qu’écrit René Char. Je ne peux rien dire de plus. Dans vos Litanies de la Charente, vous évoquez à propos de ce fleuve un «Minissipi ombilical». C’est l’enfance, et même l’arrière-enfance. C’est la découverte de l’écriture. C’est une certaine qualité de l’air. Cette couleur du ciel. Quand j’arrive de Poitiers, il y a un moment où je me dis «ça y est, j’y suis». Ça ne s’explique pas. C’est un feeling que je n’ai jamais éprouvé nulle part ailleurs. Là, je suis chez moi : On m’encièlera dans ta terre couleur de l’âge du sommeil Le ciel, le paysage reflétés à la surface de la Charente font un territoire immatériel. Peut-être tout cela me ramène-t-il à l’idée de mon âme. A ce grand point d’introspection pour moi. Ce n’est pas une quête mystique cependant. C’est le simple fait qu’il n’y a plus de séparation entre le ciel et la terre. On peut faire des images du fleuve où tout s’inverse. N’est-on pas forcément un ange, là où le ciel prend la place de la terre ? Oui. Un ange dont les ailes sont bleues. Mais pas tout le monde. Il faut peut-être avoir une propension à cela. Il est un concept des surréalistes que j’aime beaucoup : «les grands transparents». Certains peuvent le devenir. Je vous renvoie à la dédicace de mon Pourriture noble : «A Jean mon père entré en transparence le 19 janvier 1986.» La Charente, je crois qu’elle peut nous aider à entrer en transparence, à être dans une plus grande clarté. Les meilleurs d’entre nous auront eu une qualité essentielle : l’humilité. J’allais dire : l’humidité. L’humble humidité ! Quelque chose comme ça. Comme cette lenteur du fleuve, cette proverbiale lenteur charentaise. Le vrai charentais n’est pas un baratineur. Il peut se taire longtemps. Lorsqu’à Saint-Simon j’ai lu L’Eau et les Rêves de Gaston Bachelard, il m’a semblé que je comprenais tout. Cette fantasmagorie de l’eau. Cette insistance. Ce mélange de sagesse et de folie sous l’apparence d’un si grand calme. Oui, il y a bien cette opposition des contraires, entre lesquels le fleuve trace une frontière, établissant un équilibre. Ce silence du fleuve, n’est-ce pas à sa hauteur que vous rêvez que vos poèmes se portent ? Il faudrait ne pas déranger le silence. La Charente est un tel territoire d’équilibre qu’on ne peut pas, ici, écrire n’importe quoi. Lisez Loti, Dominique de Fromentin, Claire de Chardonne, Pourquoi chantent les oiseaux de Delamain. De pures
«Fanfare de noce aux monogrammes avec petit balayeur de cœurs», dessin de Pierre Bugeant colorié en 1990 par Daniel Reynaud.
BIBLIOGRAPHIE
Editions de la Tour de Feu : Le Cœur vendangé, 1958 Le Braconnier de soi-même, 1960 Editions de la revue Promesse : Feu à volonté, 1962 Editions Commune Mesure : Le Temps écoute, 1975 Plusieurs nativités et quelques écritures enceintes, 1983 Profil songeur de la Charente, 1995 Portraits pour traits, 2000 Editions Hautécriture : Pourriture noble, 1987 Editions Rumeur des Ages : Enfantissimes, 1990 Petites proses sans épines, 1991 L’Enfance au bord des mots, 1991 Tous les livres de Daniel Reynaud sont épuisés, sauf le dernier, Portraits pour traits, aux éditions Commune Mesure (16, rue Sauffroy 75017 Paris). Daniel Reynaud laissait souvent des textes chez les amis. Ses filles, Eve et Ophélie, tentent de réunir ces écrits épars. «Ces textes, disentelles, il les donnait, il appréciait le fait qu’ils accompagnent ceux qui les avaient inspirés. Il aimait aussi, sans doute, l’idée que sa poésie soit discrètement proliférante.» Et de préciser : «Daniel n’a jamais pensé les choses en terme d’exclusivité, il écrivait pour ceux qu’il aimait, afin de communiquer la conscience aiguë qu’il avait des choses et du monde.» C’est pourquoi elles demandent à ceux qui possèdent des textes de les conserver et d’envoyer une photocopie à Eve Reynaud, 3, rue Voltaire 17000 La Rochelle.
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merveilles d’écriture. Tous les poètes de La Tour de Feu s’étaient réunis dans un numéro intitulé L’Alliance des villages pour une célébration de Saint-Simon. Je vous en conseille la lecture. C’est grâce à cette humilité que vous avez pu écrire, dans Pourriture noble, un Eloge de la pomme de terre, une Liturgie du chardon ou un Portrait du l’ortie. Le titre de ce recueil aurait pu être «Les végétaux inutiles». Ces plantes, ce sont mes petites sœurs à moi, mon herbier de liberté. Vous avez aussi un bestiaire très personnel. J’ai écrit un livre pour enfants qui s’appelle Les Enfantissimes. Cet imaginaire est lié à mon enfance barbezilienne. M o n arrière-grand-père, père adoptif de ma grand-mère maternelle, a été une figure marquante pour moi. C’était un conteur extraordinaire. Une force de la nature, régnant en maître sur un très grand petit jardin. Un homme d’une bonté étonnante. Je pense au vers d’Apollinaire : «Bonté, contrée énorme où tout se tait.» Oui, c’était dans l’infinie bonté de cet homme un très vaste pays de silence. Un territoire où tout se taisant, tout allait pouvoir être dit. Arbres j’aime votre bonté Sous vos gestes de sentinelles Oh vos douceurs de tourterelles Votre confiance illimitée Vous écrivez cela dans Le Cœur vendangé. Oui, c’est la même bonté. La bonté des aïeux, la foi ardente de ma grand-mère maternelle, de ma mère, leur générosité. C’est par elle que des choses se transmettent. C’est un retour au sens premier du mot «pédagogie», qui étymologiquement signifie «voyage». C’est à travers l’immobilité l’obligation d’avoir à bouger. Votre recueil qui vient de paraître s’intitule Profil songeur de la Charente. Je voudrais que ce soit le départ de quelque chose. J’y vois comme une écriture enceinte pour l’instant, une première gabare de l’écriture. Je pourrais citer Tristan Corbière : «Je suis un mélange adultère de tout.» Je rêve pour mes livres à venir d’un mélange de bleu charente, de souvenirs d’enfance, de gabares, des récits du grand-père, de mon amitié avec ce peintre génial qu’était Aristide Caillaud, de ratons-laveurs pourquoi pas ? Je voudrais que ce soit comme une descente du fleuve. Avec une rigueur et une cohérence parfaite. Je voudrais m’y trouver comme au bord de la rivière. Et que s’impose une mesure à ce qui
n’est pas mesurable. Je voudrais écrire dans un f o r m i d a b l e effort de mémoire, de volonté, d’amour. Mettre un peu d’ordre. A quoi ressemblerait votre poème idéal ? A celui que je vais écrire demain ! Ce serait une fulguration. Une fulguration lente. Yves Bonnefoy dit du poète qu’il est un «sismographe appliqué». Ce serait comme un apprentissage du terrorisme dans l’écriture mesurée, comme cette déflagration chère aux surréalistes. Mais un terrorisme fraternel. Regardez (il montre trois bougainvillées qui, dans le jardin de la maison de Barbezieux, sont contre un mur blanc). Celui du milieu ne fleurit jamais alors que les deux de chaque côté sont en fleurs. Le lavis du plus grand peintre ne parviendrait pas à reproduire l’entremêlement de ses branches, la forme de son feuillage, la couleur de ses bois. Et l’espace du jardin est celui-là même de l’enfance. Il est habité par de multiples transparences. Là, par exemple, je
me souviens que je posai pour une photographie de communion. C’est une superposition de nombreuses strates de mémoire. Une multiplicité d’empreintes. C’est comme un poème. Il s’inscrit dans les deux mouvements qu’implique le verbe «emprunter». Car ce qu’il a emprunté, il doit le restituer augmenté. Comme le dit Char : «Dans mon pays, ce qu’on emprunte ne doit se rendre qu’augmenté.» C’est en ce sens que je considère la poésie comme la seule forme d’écriture capable de nous donner, non pas des leçons, mais leçon. Une leçon de morale, dans le sens plein du terme. s
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