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Simon Chamaillé-Jammes, jeune ornithologue au laboratoire de Chizé, est parti en mission pendant un an dans l’archipel des Kerguelen
Par Stéphanie Belaud Photos S. Chamaillé-Jammes
300 jours sur une île déserte
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evant, l’océan. Près des rares bâtiments construits en dur, impatients, ils regardent le navire approcher. La dernière fois, c’était il y a trois mois. Le Marion-Dufresne qui vient les ravitailler leur apporte les nouvelles de la famille, des amis. «Combien de lettres ? Qui m’a écrit ? Quelles nouvelles depuis trois mois ?» Pour Simon Chamaillé, l’arrivée du courrier tous les trois mois reste un des moments particuliers de cette aventure dans le sud de l’océan Indien, à 12 000 kilomètres de la France. Simon Chamaillé-Jammes vient de passer un an sur Kerguelen, un archipel de la taille de la Corse, situé à 15 jours de bateau de l’île de la Réunion. Sur Kerguelen, pas un arbre. Les vents, la pluie ont limité la végétation à un maigre tapis végétal, «des acaena, la seule herbe suffisamment vivace pour pouvoir pousser dans ces conditions». Inhospitalières pour l’homme, ces terres isolées entre les 40e rugissant et les 50e hurlant sont en revanche peuplées d’une abondante diversité d’oiseaux et de mammifères marins.
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Simon est parti à Kerguelen en mission. C’est un Vat, c’est-à-dire un «volontaire aide technique»1 recruté par les chercheurs du Centre d’études biologiques de Chizé (Deux-Sèvres). A ce titre, il appartient au petit nombre qui ont le privilège de connaître ce site interdit car protégé, règne des albatros géants, des colonies de manchots, des otaries et des éléphants de mer. De novembre 1999 à janvier 2001, il a contribué au programme d’études des populations autochtones.
LORSQUE LES PREMIERS NAVIGATEURS DÉCOUVRIRENT CES TERRES, ILS INTRODUISIRENT DE NOUVELLES ESPÈCES DONT L’ARRIVÉE ET LA PROLIFÉRATION ONT MODIFIÉ L’ÉCOSYSTÈME ORIGINEL. AINSI LE LAPIN S’EST ATTAQUÉ À LA VÉGÉTATION ET LE CHAT A DÉCIMÉ LA POPULATION DE PÉTRELS
1. Cinq Vat partent chaque année dans les TAAF. Ils ont moins de 28 ans et sont choisis notamment pour leur expérience de naturaliste de terrain. Ils sont rémunérés par l’Institut français pour la recherche et la technologie polaires.
«Une quinzaine d’espèces d’oiseaux sont suivies, depuis 1970 pour certaines», précise-t-il. Sur la Grande-Terre, l’île principale des Kerguelen, Simon n’a séjourné que quelques semaines durant cette année. «La plupart du temps, j’étais sur une petite île de l’archipel : Mayes. C’est une île de un kilomètre sur trois, située à un heure et demie de la base de la Grande-Terre.» Là, c’est à la façon d’un Robinson Crusoë qu’il a vécu. «La vie est différente de celle menée sur la base de la Grande-Terre. Celle-ci compte entre 50 et 100 personnes, entre l’hiver et l’été. Des militaires, des civils et des scientifiques constituent une petite communauté, isolée en plein océan. Sur la base, il y a l’électricité, l’eau courante, des bâtiments en dur où se trouvent des salles de restaurant, de sport, de cinéma, une bibliothèque et les laboratoires scientifiques. Finalement le seul lieu d’intimité, c’est une chambre de 9 m2… Sur Mayes, c’est un peu différent. Je partais toujours accompagné d’une personne, cela fait partie des règles de sécurité imposées. Nous étions donc deux pendant des séjours de trois semaines à vivre et à travailler sur cette île de 3 km2. Une sorte d’intimité retrouvée et des moments d’échanges privilégiés. Le seul abri et lieu de vie “aménagé”, c’est une cabane d’à peine 20 m2 que nous partagions, sans eau courante, ni toilette…» Mais qu’est-il venu faire sur Mayes ? Présent dans l’équipe de scientifiques en tant qu’ornithologue, Simon a travaillé sur un groupe d’espèces : les pétrels. Ces oiseaux ont disparu de l’île principale. Il y deux siècles, les pétrels, comme les albatros, peuplaient la Grande-Terre. Lorsque les premiers navigateurs découvrirent ces terres, ils introduisirent de nouvelles espèces dont l’arrivée et la prolifération ont modifié l’écosystème originel. Ainsi le lapin s’est attaqué à la végétation
et le chat a décimé la population de pétrels. «Ayant échappé à cette colonisation, Mayes est restée quasi intacte. Elle peut être considérée comme représentative de ce que pouvait être l’environnement faunistique et floristique de la GrandeTerre avant la venue de l’homme», explique l’ornithologue. «Sur Mayes, nous passions la majeure partie de notre temps à l’extérieur, surtout l’été : de novembre à mars dans l’hémisphère sud. Pendant cette période, les animaux viennent se rassembler sur les îles pour donner naissance à leur descendance. Contrairement à ce que l’on peut penser en nous imaginant sur cette île déserte, on n’a pas le temps de s’ennuyer…» Les pétrels sont des oiseaux nocturnes alors Simon et son collègue sont sur le terrain de jour comme de nuit : poses des filets, baguages des petits, lectures des bagues posées les années précédentes, prises de sang, prélèvements stomacaux, poses de balises Argos sur certains animaux. Convertis en données chiffrées, les résultats de ces opérations scientifiques sont enregistrés puis transmis par courrier électronique au Centre d’études biologiques de Chizé. A partir de cela, les chercheurs effectuent le recensement de la population et étudient l’évolution démographique de l’espèce. Ce suivi à long terme permet la mise en relation de l ’ é vo l u t i o n des espèces avec les variations environnementales (changements climatiques, introductions d’espèces, activités humaines telles que la pêche, etc.). Ce travail sur le terrain permet également d’améliorer les connaissances de ces animaux qui passent la plupart de leur temps en mer et ne reviennent à terre que pour se reproduire et assurer la croissance de leurs petits. Sur l’ensemble des Taaf, les Terres australes et antarctiques françaises dont Kerguelen fait partie, vingt-sept espèces d’oiseaux et mammifères marins sont ainsi suivies et étudiées, ce qui permet pour certaines espèces, parfois en voie de disparition, de mettre en œuvre les moyens d’assurer leur préservation. De retour de Kerguelen depuis le mois de février 2001, Simon Chamaillé-Jammes travaille pour quelques mois au centre de Chizé, surnommé la 5e base, pour sa ressemblance aux bases des Taaf. Lorsque le jeune chercheur revient sur l’un des moments les plus intenses de cette aventure, «c’est sans doute le jour des premiers départs, en décembre 2000, après un an passé dans ce contexte si exceptionnel». Il se souvient de ceux qui partent, en pleurant, émus. «Pour moi, ce moment a été dur, je savais que deux mois plus tard ce serait mon tour. Cela a vraiment marqué la fin de l’aventure dans ce coin du monde où je savais que je ne reviendrais pas.» s
www.cebc.cnrs.fr/Fr_taaf/taaf.htm
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L’île de Mayes, dans l’archipel de Kerguelen en juin 2001. A droite, la seule cabane de Mayes, en septembre 2000, qui abrite les scientifiques de la mission du CEBC. Ci-dessous, un pétrel géant.
Découvert en 1772 par deux navigateurs français Crozet et Kerguelen, l’archipel de Kerguelen compte une centaine d’îles dont la plus importante est la Grande-Terre. En 1955, une loi crée un nouveau territoire français d’outre-mer : les terres australes et antarctiques françaises (les Taaf). Les Taaf regroupent trois districts austraux les îles Kerguelen, les îles Crozet, les îles d’Amsterdam et Saint-Paul et un secteur antarctique : la terre Adélie. Cette mission s’inscrit dans le programme Ecologie des oiseaux et mammifères marins mené par le groupe de recherche Prédateurs marins du Centre d’études biologiques de Chizé. Composé de chercheurs CNRS, ingénieurs, techniciens, post-doctorants, thésards et Vat, ce groupe est dirigé par Henri Weimerskirch, membre de la délégation française au Scientific Commitee for Antarctic Research et de la Convention pour la conservation des ressources marines antarctiques. L’Actualité Poitou-Charentes – N° 52
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