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Les îles mystérieuses
de Jean-François Deniau
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n kilomètre de long, quatre habitants et quelques moutons, l’île Madame, au large de Port-des-Barques en CharenteMaritime, est reliée à la terre par une chaussée naturelle qui ne se dévoile qu’à marée basse. JeanFrançois Deniau, ancien ministre, ancien ambassadeur, chargé de missions humanitaires, écrivain et grand navigateur, l’a choisie, minuscule et symbolique, comme allégorie de l’existence dans son dernier roman, L’île Madame.
L’île Madame et ses voisines de l’Ouest atlantique, le sentiment d’insularité et la navigation par l’écrivain Jean-François Deniau, de l’Académie française
Entretien Anh-Gaëlle Truong Photos Sébastien Laval
L’Actualité. – Pourquoi avez-vous choisi l’île Madame ? Jean-François Deniau. – Les douze personnages de mon roman se réunissent chaque mois pour raconter une histoire exemplaire dans un endroit symbolique. Ainsi se retrouvent-ils au palais de la Découverte, dans un hôpital, dans le château de Wartburg où vécut Luther, et à l’île de Malte. Février – chaque personnage porte le nom du mois de son intervention – invite donc la petite assemblée à un déjeuner dans la ferme aquacole de l’île Madame. Je dis souvent que le bonheur est en forme d’île au loin, que c’est un but à se fixer, le résultat d’une recherche et d’un cheminement qui n’est pas sans contraintes. Or, dans cette chaussée de l’île Madame qu’on appelle «la passe aux bœufs», j’ai vu un très beau symbole de l’existence où le chemin vers l’accomplissement et la vérité ne se dévoile que par intermittence. En outre, j’accorde beaucoup d’importance aux souvenirs que renferme chaque lieu, et l’île Madame garde en elle la mémoire des 254 prêtres réfractaires qui y sont morts de faim et de misère.
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S. D.
Ils ont été enterrés dans la vase autour de l’île sans qu’on sache exactement où, certains corps partirent même à la dérive. Leur souvenir n’est marqué que d’une croix de galets sur la rive. Cette île me paraît d’autant plus mystérieuse qu’elle est très peu connue des Français et même de beaucoup de gens de Poitou-Charentes. Février dit hésiter entre l’île Madame et La Flotte-en-Ré, entre le souvenir des prêtres réfractaires et celui de Gustave Dechezeau. L’île Madame était plus emblématique mais il me paraissait nécessaire de citer un personnage symbolique de l’histoire de l’île de Ré, Gustave Dechezeau. Vénérable de la loge maçonnique, Dechezeau était un négociant aisé, protestant convaincu, adepte des Lumières et partisan d’une évolution démocratique de l’Ancien Régime. Il était pour la République mais vota contre la mort de Louis XVI. Après avoir pris position contre la dictature du peuple en 1793, il fut exécuté à Rochefort pour avoir rendu compte de sa position à ses électeurs charentais. Ce qui m’a frappé dans son histoire, c’est qu’il fut puni pour avoir rempli un des devoirs principaux de la démocratie. L’autre fait marquant dans cette histoire c’est qu’il fut réhabilité l’année suivante. C’est étonnant comme les dictatures ont l’habitude de réhabiliter à titre posthume. Dans ce chapitre, vous évoquez d’autres lieux de Charente-Maritime et paraissez également apprécier la gastronomie de notre région. Je viens souvent dans la région, notamment à l’occasion du Grand Pavois à La Rochelle, de temps en temps à l’île de Ré où je loue un vélo. J’ai également loué un bateau pour remonter le cours de la Charente dont j’aime beaucoup l’estuaire. Comme je l’écris dans L’île Madame, c’est un des plus beaux qui soient. «Où est la terre, où est la mer ? Seule la Charente s’y reconnaît. La Charente et les pêcheurs d’huîtres.» Je suis donc allé me promener sur l’île Madame, j’ai déjeuné à la ferme aquacole dont j’ai été ravi. Les restaurateurs proposent des produits frais, ils sont chaleureux et sympathiques. J’en ai profité pour évoquer aussi les bonnes tables de La Flotte-en-Ré, L’Ecailler et Le Richelieu. J’aime tant les fruits de mer et le poisson que je pourrais en manger tous les jours à tous les repas. Cependant, je ne suis pas un gastronome proprement dit tel que Janvier, un de mes personnages, qui fait partie du prestigieux club des Cent. Et, si je peux consacrer tout un chapitre de L’île Madame à la gastronomie, c’est parce que j’ai beaucoup travaillé et étudié les écrits de Brillat-Savarin.
Vous écrivez dans Tadjoura : «Toute île a sa logique. [...] On retrouve les mêmes caractéristiques dans la façon de raisonner dans l’île SaintLouis que sur l’île d’Oléron.» C’est-à-dire ? Je connais beaucoup d’îles et je les aime mais, à mon sens, pour y habiter il faut y être né. La Sicile, la Corse ou les îles Britanniques possèdent des règles et des lois à part très typées qui définissent leur insularité. Or, ces lois ne sont jamais verbalisées. L’insularité est un sentiment que les îliens n’expriment que rarement par des mots. Pour être des leurs, il faudrait comprendre et s’imprégner de tous ces non-dits. Ce qui me paraît très difficile voire impossible. Les ponts signent-ils la fin de l’insularité ? Un pont ne peut pas mettre en péril cette identité particulière. L’insularité ne tient pas seulement à l’absence de liaison terrestre avec le continent, c’est un sentiment ancré bien plus profondément dans les mentalités. Pourtant, au moment des tractations entre la France et l’Angleterre à propos d’une liaison routière ou ferroviaire, les Anglais ont toujours refusé l’idée d’un pont, lui préférant un tunnel. Cela devait leur paraître une concession plus discrète à leur insularité. A mon sens, cela ne change rien. C’est la même chose à Oléron et Ré, si le pont favorise l’arrivée en masse des baigneurs, il faudra longtemps pour que cela influe sur la communauté fermée des îliens.
Page de gauche : la croix élevée en mémoire des prêtres réfractaires inhumés sur l’île Madame en 1794. Détail de la Carte générale de Poictoun Xaintonge, Angoulmois et pays d’Aunis, 1634, par Christophe Tassin, géographe ordinaire de Sa Majesté (Médiathèque de Poitiers).
«L’INSULARITÉ EST UN SENTIMENT QUE LES ÎLIENS N’EXPRIMENT QUE RAREMENT PAR DES MOTS. POUR ÊTRE DES LEURS, IL FAUDRAIT COMPRENDRE ET S’IMPRÉGNER DE TOUS CES NON-DITS. CE QUI ME PARAÎT TRÈS DIFFICILE»
Les baigneurs ? C’est ainsi que les marins bretons appelaient les Parisiens qui venaient se baigner sur leurs côtes. La mer étant leur lieu de travail, un réservoir de ressources, il leur paraissait tout à fait étrange d’aller y barboter. Les touristes et les marins ont souvent été en conflit et se sont longtemps peu compris. Cette incompréhension est très bien illustrée par les îles de Chausey, un archipel de la Manche au large de Granville. Le marnage y est énorme, neuf ou dix mètres, ce qui change le décor de façon prodigieuse entre la marée basse et la marée haute. On dit que cet archipel compte 365 ou 52 îles selon la marée. Les Parisiens pensaient logiquement à 52 îles à marée haute et 365 à marée basse. Or, c’est le contraire, ce qui est une seule île à marée basse se divise en 4 ou 5 têtes rocheuses à marée haute. J’ai vécu une autre expérience qui vous paraîtra aussi représentative. J’étais embarqué sur un
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Quand la mer se retire, elle découvre peu à peu la «passe aux bœufs» qui conduit à l’île Madame.
bateau de pêche. Nous naviguions entre les îles Anglo-Normandes et le Cotentin où le courant, le raz Blanchard, est très violent et très difficile à gérer. Nous apercevons alors un plaisancier en difficulté. Le capitaine du bateau de pêche est parti à sa rescousse mais, une fois l’opération terminée, il a assené un prodigieux coup de poing au rescapé. Il lui était inconcevable de partir en mer et de se mettre en danger pour rien. Cependant les choses changent peu à peu et l’écart entre les plaisanciers et les marins s’amenuise. D’ailleurs les pêcheurs qui s’opposaient inévitablement aux plaisanciers ont maintenant organisé une course – Les défis des ports de pêche – entre équipages de bateaux de pêche. Cela évoque aussi la nécessité de prendre ses responsabilités quand on part à l’aventure. Effectivement, prendre la mer c’est prendre ses responsabilités. C’est choisir une liberté avec de nombreuses contraintes, ce n’est pas une fuite. Or, 90% des interventions en mer concernent des gens qui ne savent pas prendre leurs responsabilités, qui n’ont pas vérifié leur niveau d’essence, qui ne savent pas relancer leur moteur ou qui n’ont plus de batteries. J’ai croisé des inconscients partis
en mer sans savoir hisser une voile et qui, incapables de relancer leur moteur, ont été forcés de se jeter à l’eau pour rejoindre la rive à la nage en laissant leur bateau à la dérive ! Il faut que les gens soient conscients des risques qu’ils prennent et qu’ils sachent qu’on ne fait pas n’importe quoi en mer. Cela rejoint le rapprochement que je fais entre les îles et le bonheur qu’on atteint seulement après avoir pris ses responsabilités et calculé la trajectoire. Les îles de Charente-Maritime sont propices à la contemplation et à la promenade. Y êtesvous sensible ? Si je m’y promène de temps en temps, que ce soit à pied ou à vélo, j’ai des îles une vue plus maritime. Je cherche, en navigateur, les caps, les courants, les côtes et les paysages vus de la mer. Je vois les îles avec une carte marine dans la tête ; ce qui me fait beaucoup rêver. C’est un grand plaisir, quand on est en mer, de voir ses calculs vérifiés par l’apparition d’une côte à l’horizon. Quels sont vos livres préférés ? L’île mystérieuse de Jules Verne et L’île au trésor de Robert Louis Stevenson. s
Jean-François Deniau, L’île Madame, Hachette Littératures, 273 p., 130 F.
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