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Saveurs : Le pâté de Pâques

Saveurs – Le pâté de Pâques. Par Denis Montebello. Photo : Marc Deneyer.

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    saveurs
    Le pâté de Pâques Par Denis Montebello Photo Marc Deneyer
    près la verte de Marennes, il y eut la noire – la poule – de Barbezieux. Puis l ’ e x t r a r o u x – l’œuf – de Marans. Des couleurs, sinon des goûts. Des changements, à défaut de saveurs. Ils s’accordaient à mon humeur. Souvent elle varie. Comme le temps. Je ne suis pas de nature volage, je ne crois pas à la nature. Ni qu’un excès de civilisation nous a détraqué le climat, bien que la saison soit incertaine, que l’on persiste à appeler hiver. Je souffrais juste, disons, d’une inconstance passagère, et j’aimais cette souffrance. Qui était douleur très douce, comme lorsqu’on attend. J’étais en souffrance. En attente d’objet. D’un objet à aimer.
    A
    L’EXTRAROUX DE MARANS
    Un temps je crus pouvoir aimer l’extraroux de Marans. Je me fiais à sa légende. D’œuf qu’on dirait en chocolat ou peint. Je me souvenais de ceux que je dénichais, enfant, dans les Vosges. Dans le buis, et ce n’est pas image d’Epinal. Plutôt mémoire involontaire. Symptôme. Cela fleurit avec la pluie. Remonte de très loin. Le passé vient à nous. Il vient nous trouver dans notre jardin. Un fossile d’avant l’histoire. Et c’est un souvenir acheté l’année dernière à Pâques. A Prague, où je passais des vacances. Dans l’assiette bleue (l’assiette est une coupe en verre et bleu pétrole) où je les couve des yeux, des œufs (mon cœur balance entre le vert épinard, avec ses canetons jaunes, et celui, nature, avec ses petits lapins bruns), vernis, garnis de rubans ou habillés de tricots. J’étais devant ces œufs. Devant six extraroux de Marans rapportés du marché. Je leur demanderais de poser pour la photo. Dans leur boîte bleue. En carton recyclé recyclable. J’étais devant eux comme on est devant l’image. Devant du temps. «Toujours, devant l’image, nous sommes devant du temps.» Ce n’est pas moi qui le
    dis, mais Georges Didi-Huberman, dans le livre qu’il a intitulé Devant le temps (Minuit, 2000). Il parle de Walter Benjamin. De Walter Benjamin quand il parle de Kafka. Kafka est devant l’image comme devant du temps. Un «montage de temps hétérogènes». Des «configurations anachroniques». Et j’étais devant ces œufs comme devant une «constellation, faite image, de temps hétérogènes». J’étais l’enfant, littéralement «celui qui ne parle pas». Les œufs que l’on m’avait vendus pour des extraroux de Marans ne l’étaient qu’un peu. Si peu que le roux, parfois, était blanc. Et qu’il eût fallu les casser tous les six pour voir si le jaune coulait plus jaune ou moins. Devant l’extraroux de Marans, je le craignais, ma plume resterait chauve, l’œuf à jamais fossile, le dinosaure un projet avorté. C’est pourquoi je l’abandonnai. Ou, pour être tout à fait sincère, il me quitta. Oui, l’œuf me quitta. Comme disparaissent de mon jardin, sans laisser de traces, ces petites algues qu’on appelle nostocs. Elle surgissent avec la pluie, font le gazon spongieux, et, quand le temps vire au sec, un bruit de fucus qui claque. Comme les nostocs l’œuf m’a quitté. Mais je sais qu’il reviendra. Il reviendra dans mon jardin. Dans mon présent réminiscent. Il aura la forme, qui sait, d’un pâté de Pâques. Il sera déguisé, bien caché, mais je saurai le dénicher. L’enfant saura le dénicher. Dans le pâté de Pâques comme autrefois dans le buis. L’enfant est un déniquoiseau. Et l’écrivain dans le grenier. Dans la malle où il fouille, le bric-à-brac. Tel un archéologue. Seulement, toutes ces antiquités qu’il exhume, lui, tous ces âcris (comme on appelle, dans la vieille langue d’ici, les objets inutiles et qui encombrent), il en fait des jouets. Des jouets qu’il démonte. Comme l’enfant quand il veut voir comment ça marche. Et qu’à la poupée qui parle qu’on lui offre, il préfère les mondes silencieux
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    L’Actualité Poitou-Charentes – N° 52
    qu’il s’invente. Voilà ce que je cherche, moi, dans le pâté de Pâques. Moins l’œuf, au fond, que la possibilité, infinie, de jouer. L’œuf ne m’intéresse pas plus que la fève dans la galette. Ou que la vérité au fond de l’étymologie. Je ne cherche pas le soleil dans la galette. Ni la lune dans le puits. J’aime bien les crêpes, les voir sauter et tomber à côté de la poêle ou sur la tête. Je préfère jouer avec les mots. Les démonter. Voir ce qu’ils ont dans le ventre. M’amuser à les assembler, à les confondre. UN DISPOSITIF
    Voilà pourquoi ce que je cherche, dans le pâté de Pâques, ce n’est pas l’œuf, c’est le pâté. La pâte brisée, le hachis de viandes diverses (porc, lapin,
    poulet). Le mélange. D’époques, de lieux. Tout ce montage qu’on appelle, dans le jargon à la m o d e , dispositif. Il n’y a plus d’œuvre, aujourd’hui. Ni littéraire, ni picturale, ni même cinématographique. Chercher l’œuvre, entre le dispositif et la réception, c’est à peu près aussi vain que chercher l’œuf sous la pâte dorée et dans le hachis. Le pâté de Pâques est un dispositif. Une installation. Un montage. Une image (voir photo). Devant elle je suis comme l’enfant qui joue. Je retrouve la toute puissance de l’enfant. Il suffit de peu de choses. D’un rien pour que le pâté de Pâques devienne un paquet de pâtes (le plat préféré des enfants !). Le paquet de pâtes, c’est ce qui accompagne le mieux le lièvre de Pâques. Et Dieu sait où il nous conduit, en quelle Italie… s L’Actualité Poitou-Charentes – N° 52
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