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Georges-L. Godeau, par Xavier Person

Dans le numéro 53 - Juillet 2001

Une journée avec Georges-L. Godeau. « Un poème ne doit pas être plus long que son émotion », disait Georges-L. Godeau. Son oeuvre dessine un simple et son sentier de lumière.

Par Xavier Person, portrait photo de Godeau : Bruno Veysset, dessin : Godeau.

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    ascèse
    «Un poème ne doit pas être plus long que son émotion», disait Georges-L. Godeau. Son œuvre dessine un simple et long sentier de lumière Par Xavier Person Photo Bruno Veysset
    Une journée avec Georges-L. Godeau
    Georges-L. Godeau (19211999) fut lauréat du prix du livre en PoitouCharentes en 1991 pour son recueil Après
    tout, Le dé bleu. Cet éditeur a aussi publié
    Votre vie m’intéresse , 1985, C’est
    comme ça, 1988 (coédition avec Le Castror astral), Avec
    René Char, 1989. 60 s L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES s N° 53 s
    L
    Les poèmes de Georges-L.Godeau ressemblent à la maison où il vivait, à Magné, à l’orée du Marais Poitevin, où il vous recevait, cordial et ardent, impérieux et affable. Les poèmes de Georges-L.Godeau sont une maison un peu froide, posée sur la plaine, un pavillon modeste, à l’intérieur excessivement propre, très ordonné, sans trop de meubles, sans presque un seul livre (le poète était un fidèle de la bibliothèque municipale et les quelques revues qu’il recevait, il m’avoua les brûler, tant la médiocrité de ce qu’il y lisait l’affligeait). Ses poèmes sont des carrés clairs, aux murs blancs, où presque rien ne se passe que le plus simple et le plus brûlant. Dans sa maison de Magné, le poète vous recevait avec une simplicité confondante, une cordialité exigeante, mais très vite, dans le ton de sa voix, dans l’intensité de son regard, quelque chose d’implacable surgissait. Le vin abondamment servi à table aidant, une étrange ardeur, une brûlante ardeur enflammait ses paroles. Comme dans ses poèmes, sa simplicité ne se révélait qu’apparente. On devinait une brûlure secrète, un démon tapi dans la clarté, qui faisait la sérénité exigeante, tendue. Une retenue s’imposait. Un cadre était nécessaire à l’émotion. Le poème se devait par sa forme impeccable d’endiguer le tumulte. L’ascèse était véhémente. Les poèmes étaient clairs, frappés du sceau de l’évidence. Ils étaient sombres aussi bien, dans ce qu’ils ramassaient d’une vie, en ce que d’une vie ils faisaient quelques lignes, coupeurs de vie, au tranchant de leurs phrases élimant, ramassant, aiguisant. Les poèmes du vieux poète ressemblaient à sa conversation, placide en apparence et soudain comme surgissante, au plus vif, au plus éclatant, précipitée soudain au cœur d’une violence douce car l’ivresse des repas chez le vieux poète et sa femme était douce, car cette ivresse apaisait tout, même la douleur éclatante, même ce que disent les poèmes parfois, du bonheur et de l’absurdité mêlés d’une existence, des joies simples et des gravités insoupçonnables, du temps qui passe et des instants qui font qu’une vie bascule, de tout ce qu’on garde en soi pour toujours et qui fait que notre vie sur elle-même se tord parfois, achoppe. On était assis à la table du poète, on parlait fort car le poète était sourd, et peut-être aussi parce qu’il s’écoutait avant tout, parce que de sa voix éclatante comme un rire parfois il se prenait pour un poète parfois et parlait fort, assenait, vous assaillait de ce qu’il vous disait comme parole d’évangile, à savoir que l’émotion en toute chose, et dans l’écriture du poème avant tout, était première, était la seule lumière, l’alpha et l’oméga. Le dessert arrivant, il se pouvait que le vieux monsieur chauve au regard ardent se prenne pour un autre poète, pour un autre vieux monsieur qui avait été son maître, qu’il avait visité autrefois et cela avait été son heure de gloire, une assomption dans sa vie de poète, une visite au vrai père, au vrai géant, un instant
    gagné sur quelque chose comme l’éternité. Vous racontant sa visite à René Char, Georges-L.Godeau cessait de rire et de sa voix grave et coupante, vous fixant d’un regard qu’il était vain de vouloir éviter, sur un ton qu’il avait peut-être entendu chez l’autre poète, l’immense, il vous murmurait une phrase scintillante comme scintille le poisson que le pêcheur hisse dans la lumière, une phrase assassine, une phrase d’argent vif, dont l’éclat étincelait dans l’œil du poète : «bien-être d’avoir entrevu scintiller la matière-émotion instantanément reine». Et dans les vapeurs du digestif cette phrase surgissante allait faire de l’après-midi un poème.
    Avec le vieux poète un peu moine boudhiste, vous alliez rouler jusqu’au marais où un peu ivre encore vous vous laisseriez entraîner dans une navigation placide, sur l’eau calme des canaux, sur l’eau à angles droits comme les phrases du poète, comme ses poèmes. La fraîcheur gagnerait, apaiserait, ferait silence. Vous avanceriez dans ce silence-là, d’une barque silencieuse où le poète finirait par se taire. Vous vous diriez que ce silence a un prix. Votre ivresse se ferait contemplative. Peut-être même finiriez-vous par comprendre ce que le poète voulait dire avec son histoire d’émotion. Vous vous laisseriez bercer par l’ill u s i o n d’avoir vous aussi, dans cet après-midi, entr’aperçu quelque chose. Vous vous diriez que tout est simple en fait, que les phrases sont des canaux immobiles dans la clarté lumineuse de l’après-midi, que les phrases sont lumineuses dans cette clarté bienveillante, qu’elles sont les phrases du poème où tout glisse comme la barque glisse, où tout va vers sa mort dans cette clarté des phrases du poète, dans cette clarté glissante où tout se défait dans la lumière à la fin. Pour un peu, vous vous assoupiriez, là, sous l’œil espiègle du poète qui soudain prend la rame et l’enfonce à la verticale, bouge la vase, enfonce le sombre de l’eau et de la flamme de son briquet met le feu à la surface mordorée, dans l’ombre des peupliers, dans la pénombre hallucinée du marais. Dans la clarté fracassante de son rire. s LE CHOIX DE XAVIER PERSON Futur, ancien, fugitif, Olivier Cadiot, POL, 1993 Ma vie folle, Richard Morgiève, Pauvert, 1999 La dernière neige, Hubert Mingarelli, Seuil, 2000
    Dessin de G.-L. Godeau publié dans
    Après tout.
    s L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES s N° 53 s
    61


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