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Hortense Dufour, fille du marais

Dans le numéro 53 - Juillet 2001

Hortense Dufour, fille du marais. « Il faut autant de patience et d’art pour réussir une huître que pour écrire un roman. » Entretien avec Hortense Dufour, écrivain et originaire de Saintes.

Entretien réalisé par Jean-Luc Terradillos, photos : Sébastien Laval et Frédéric Morellec.

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    bouchot
    Hortense Dufour
    Fille du marais «Il faut autant de patience et d’art pour réussir une huître que pour écrire un roman» Entretien Jean-Luc Terradillos Photos Sébastien Laval et Frédéric Morellec
    H
    ortense Dufour avait juré aux quatre coins de la citadelle de Brouage de devenir écrivain. Pour briser le silence, pour faire éclater sa différence, pour créer son royaume. La fille d’une musicienne italienne hors du commun et d’un magistrat absent dit cette âpreté du marais, à Marennes, ce «turbulent silence», dans deux romans bouleversants, Le Bouchot (prix du Livre Inter 1983) et La Fille du saunier (1992). L’Actualité. – Le marais que vous décrivez dans vos romans est-il celui de votre enfance ?
    Photo Sébastien Laval
    LE CHOIX D’HORTENSE DUFOUR La Naissance du jour, Colette, «GF» Flammarion, 1984 La Fortune de Gaspard, Comtesse de Ségur, Casterman, 1982 Voyage au bout de la nuit, Céline, Folio Gallimard, 1972 72
    Mes romans sont le reflet des marécages car j’en ai une imprégnation absolue. Dans les années 1959-1965, c’était mon grand jardin. Je m’y ennuyais terriblement mais j’y engrangeais des merveilles. Je me sens vraiment du marais. Le fort du Chapus était mon château d’If. Je jouais à Marie Mancini dans la citadelle de Brouage. Et Fort Boyard qu’on approchait avec les ostréiculteurs à certaines heures, c’était à la fois un lieu de découverte, de danger, d’inspirations romanesques. Avec ma meilleure amie, des Deux-Sèvres, nous passions des étés entiers dans ces jouets immenses et déserts, immergées dans cette puissante nature, austère et follement pressante. J’allais aussi dans l’île Madame, en pèlerinage sur la croix des prêtres non-jureurs. La merveilleuse église de Marennes était mon église. Grâce à ces lieux j’ai développé une foi chrétienne, qui était endormie. Une foi ajustée, entre la croix de l’île Madame et saint Expédit – ma mère, de culture latine, m’avait placée sous sa protection –, une foi très latine, sophistiquée, baroque, qui avait besoin d’un théâtre. Mais le marais est un dieu à lui tout seul. Hortense Dufour. –
    s L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES s N° 53 s
    Est-ce le paysage qui nous forme
    ?
    Oui. Ce sont pour moi des années d’initiation, donc d’écriture et de silence. Le monde ostréicole et notre monde d’écriture et de musique se frôlaient sans se comprendre. Nous avions une poignée d’amis fidèles, des gens du pays. Nous vivions une sorte d’exil dans ce pays de Marennes qui, de plus, vivait dans une situation insulaire. En effet, avant la construction des ponts de Rochefort et d’Oléron, il n’y avait que le pont transbordeur de Rochefort, le bac de Soubise ou c e l u i qui nous conduisait de La Cayenne à La Tremblade. Le Bouchot est un roman autobiographique. J’en ai même dit un peu moins. Par exemple, mon père ne possédait pas une Bugatti mais deux. Le voisin persécuteur est tout à fait une histoire vraie au sujet d’un droit de brouette. Le pays observait et n’intervenait pas. Ils attendaient comme on attend la récolte des huîtres. La patience, là-bas, était dans tout, y compris dans une querelle. Comment Le Bouchot a-t-il été reçu à Marennes ?
    huîtres. Cultiver les huîtres est un don mais il faut une opiniâtreté et une patience sans relâche. Il y avait donc un cousinage entre la feuille blanche et le fond de la mer. Est-ce transposable dans le milieu de l’édition ?
    Page de gauche, Hortense Dufour à 11 ans devant une Bugatti de son père, et vues de La Cayenne.
    Dans le monde de l’édition, j’ai retrouvé les mêmes querelles, les mêmes solitudes, les mêmes droits de bornage et de brouette que dans le marais. Chaque éditeur est un parc à huîtres. Il convient de prévoir la bonne moisson comme l’anéantissement.
    Une vraie tempête. Certains se reconnaissaient et parfois se lançaient Le Bouchot à la figure pour régler quelques comptes. Le maire, homme exquis, était très ennuyé. Il m’a fait comprendre de laisser passer un peu de temps... Deux ans plus tard, je revenais paisiblement me promener à Marennes. Mon grand-père me disait : «Sois écrivain, c’est une façon de faire beaucoup de tapage sans bouger de chez toi.» Je vivais à Paris depuis longtemps. Or quitter le pays où vous êtes né ressemble à une offense. Mais j’y reviens toujours avec beaucoup de tendresse. Comment la rumeur circule-t-elle dans le marais ? Photo Frédéric Morellec - Flammarion
    La rumeur circule par les canaux, par les pollens, par les bêtes du sol, par la vase, par le regard des oiseaux, et ensuite les hommes parlent… J’ai dédié ce roman à ma mère qui me répétait «sois écrivain». C’est la vendange que je lui ai offerte. Après tout, Le Bouchot est un livre d’amour. D’où vient votre intérêt pour les biographies ?
    s Hortense Dufour, née à Saintes, a vécu une vingtaine d’années à Marennes. Elle vit à Paris. Livres récents : Colette, la vagabonde assise, éd. du Rocher, 2000, La comtesse de Ségur, Flammarion, 2000, Marie-Antoinette, la mal aimée, Flammarion, 2001
    Les biographies que j’ai écrites s’ourdissaient à Marennes. Ma mère me lisait la vie de Marie-Antoinette, les livres de la comtesse de Ségur. On parlait de Néron. Elle m’a fait lire Colette. Quand j’allais à l’école avec les bijoux de ma mère, on disait «c’est bien une Marie-Antoinette celle-là». La générosité de ma mère était instinctive. Elle partageait, elle soignait les bêtes, elle avait l’intrépidité de créer son royaume personnel. Elle fut mon meilleur exemple, comme le marais fut mon plus bel espace. L’écriture est un don mais il faut savoir travailler avec autant d’opiniâtreté que pour réussir un parc à
    S’ils ont le prurit de la vache folle, je prévois un élevage de cochons à côté. Et quand tout aura cédé, j’aurai des oies pour me défendre. Je ne suis pas née en Charente-Maritime pour rien. A Marennes, j’ai engrangé la force du bon sens terrien. Pour cela, je dois remercier les ostréiculteurs. Ils sont toujours sur le qui-vive car ils savent, comme l’écrivain, que la mer peut dévaster leurs champs d’huîtres. Ils ont la patience d’attendre la nouvelle moisson. Nous partageons cette conscience de la perte et, aussitôt, de la construction par le courage. Nous sommes d’un pays hors de l’ordinaire. s s L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES s N° 53 s 73


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