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«Ce que l’on apprend, à lire Rousselot, c’est que l’acte d’écrire est le prolongement direct de l’acte de vivre, une manière de se redresser»
Par Jean-François Mathé Photo Sébastien Laval Dessin Fabrice Neaud
Jean Rousselot
l’homme à l’œuvre
ean Rousselot est né à Poitiers en 1913. Ville de l’enfance, de la jeunesse, «Poitiers natal» a plusieurs fois ressurgi dans ses poèmes, mais l’œuvre, si elle doit à la région des sources secrètes et vives (dont l’enfance pauvre et traversée de drames), a très tôt excédé l’inspiration régionaliste et les complaisances de la mémoire. Ses vraies racines, Jean Rousselot les a plongées dans la terre instable et chahutée du langage poétique, là où justement, chaque jour, se pose à nouveau et autrement la question de l’identité. Quand je dis «chaque jour», c’est que la bibliographie poétique de Rousselot est impressionnante, et qu’à lire un par un ses poèmes on sent combien ils ont tous été nécessaires. Comme pour beaucoup, l’entrée en poésie de Jean Rousselot coïncide avec l’adolescence, et les premières plaquettes sont publiées dans les années 30. Années du surréalisme flamboyant, à côté duquel le poète passe, ni par ignorance, ni par mépris, mais parce qu’en lui déjà, c’est une parole pour l’homme «ordinaire» étreint par les réalités qu’il a chevillée au corps. On retrouvera donc plutôt Jean Rousselot du côté de «l’Ecole de Rochefort»... dont il s contestera l’appellation «école» Jean-François Mathé, né en 1950, vit à juste titre. Mais le principe près de Thouars. Ses recueils de d’une poésie à hauteur d’homme, poèmes sont édités par Rougerie. dans laquelle le lecteur trouve à Dernier paru :Le Temps par moments, se soulever, à s’élever, Rousselot 1999 (Prix du livre en Poitou-Charentes). le partage avec d’autres poètes
J
d o n t les voix particulières se mêleront (Cadou, Bérimont, Béalu...). Avec eux et d’autres (dont Guillevic, Fombeure ou Borne), le compagnonnage se fait autour du lyrisme, de la sensibilité à la nature, de la passion de la liberté. Attachée comme elle l’est au concret, à l’histoire, l’œuvre poétique de Jean Rousselot n’a pu qu’évoluer, changer à la mesure du monde qu’elle interroge, mais sans jamais trahir sa profonde raison d’être : œuvre à métamorphoses, œuvre de fidélité. Dans les années 50/60, on a pu qualifier sa poésie d’engagée, au risque d’en donner une image simplificatrice ; mais comment n’aurait-il pas été engagé avec r a i s o n et authenticité, celui qui déclarait à Guy Chambelland dans un entretien des années 70 : «Jean Rousselot, 55 ans, 83 kilos, fils d’ouvriers resté fidèle à sa classe, qui ne peut pas supporter ce monde, ou plutôt la façon dont on le manigance» ? A la fin des années 60, Jean Rousselot ferme définitivement une parenthèse : celle de l’écriture en vers réguliers, trop rhétorique. A partir de là, c’est en vers libres et en prose que l’énergie du poète s’exprimera le plus directement possible, dans la nudité et la brutalité d’un langage consubstantiel à son auteur. Le noyau dur de l’œuvre, c’est l’auteur lui-même. Dans l’entretien mentionné plus haut, Jean Rousselot disait : «Pour moi, la poésie a toujours eu un côté journal, un côté confession, un côté expérience vécue.» Et si Rousselot le dit ce n’est vraiment pas pour plastronner, pas non plus pour se chanter dans une fluidité du style Aragon : bien au contraire, puisque un recueil s’intitule Déchants (Sud-Poésie, 1985), et que le titre de l’un des poèmes insiste : Déchanter juste ! C’est que dans l’examen, presque au sens clinique de son moi-dans-le-monde, Jean Rousselot uti-
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lise toujours la lucidité qui ne fait pas de cadeaux, en particulier quand elle nous dit que nous avons toujours une vie plus basse que le destin promis par les rêves de la jeunesse : Le vent mystérieux qui un jour se leva soudain Dans les profondeurs mythiques de la jeunesse Et s’y engloutit aussitôt Juste le temps de lui faire croire Qu’il y a un destin (in Pour ne pas oublier d’être, Belfond, 1990) C’est cette déception, cette blessure, que Rousselot s’acharne à ne pas laisser cicatriser, qu’il creuse en tenant le compte de tout ce qui nous fait une vie bancale, à remettre sur pieds chaque jour, sans illusions. De ces évidences sombres, le poète ne se détournera pas, puisqu’il refuse – non sans les avoir interrogées – toutes les issues hors du réel (croyances, fausses valeurs, anesthésiques de la modernité, etc.). Ici et pas ailleurs, le moi s’imprègne d’un monde qui multiplie les raisons de déchanter : [...] pianistes dont on broie les doigts / Pour leur apprendre la musique / [...] femmes qu’on viole pour / Leur apprendre l’amour (in Le spectacle continue, La Bartavelle, 1992) ; même dans les pays en paix, entre corons et terrils, par exemple, la vie ordinaire est à pleurer : [...] je t’expliquerai cette vie-ci ; comme c’est triste d’attendre [...], chaque soir, en bas nylon dans les flaques de bière (in Hors d’eau, Chambelland, 1968). Malgré quelques moments d’apaisement (évocation d’amis, de scènes de vie simple et le plus souvent campagnarde), la majeure partie de l’œuvre est dure, sombre, et l’on a l’impression que les raisons de v iv r e de Jean Rousselot tiennent moins à la vie elle-même qu’à la possibilité qu’offre la poésie de l’interroger, de la remuer, de la fouiller, de lui dire son fait : d’être vivant contre la vie. A défaut de gaieté, il y a dans la poésie de Rousselot une jubilation de boxeur en forme : les poèmes cognent dur, sans jamais se complaire dans le «stupéfiant image», mais en s’arc-boutant sur les mots nécessaires et justes, sur une syntaxe vivante qui ne dédaigne pas les tournures de l’oralité ; le vers lui-même, au fil du temps, s’est raccourci, densifié, comme s’il tendait vers l’aphorisme en conservant toutefois la charge et la chair de l’émotion : On se prend à la fois pour L’architecte et l’univers Le labyrinthe et le soleil Quand tout au plus on est Un puant marmot gueulard Que seule apaisera La tétine du néant (in Sur parole, La Bartavelle, 1995) Ce que l’on apprend, à lire Rousselot, c’est que l’acte d’écrire est le prolongement direct de l’acte de vivre,
une manière de se redresser dans la révolte et la méditation nerveuse du poème. Son œuvre est l’une des plus fortes de notre poésie contemporaine, une des plus exigeantes aussi. Une œuvre nue, qui ne s’est jamais protégée sous une quelconque théorie, qui s’alimente de sa profonde vitalité. Rousselot n’a jamais donné de leçons, n’a pas fondé d’école, mais plusieurs poètes, en opposition aux nombreux petits asphyxiés du temps, sont de sa filiation : dans la région on pourrait citer Jean-Claude Valin, hors région Jean Pérol, Frank Venaille, par exemple, pour se limiter à quelques noms. Et si Jean Rousselot est aussi romancier, biographe, essayiste, c’est dans sa poésie qu’on voit le mieux l’homme à l’œuvre, concentré, généreux, faisant de ses questions les nôtres par la force du verbe. s
REPÈRES
Les moyens d’existence,
choix de poèmes 1934-1974 (Seghers, 1976) ;
Poèmes choisis,
1975-1996 (Rougerie, 1997). Sur l’ensemble de l’œuvre :
Jean Rousselot ou la volonté de mémoire par
François Huglo (Le dé bleu, 1995).
LE CHOIX DE JEAN-FRANÇOIS MATHÉ
La Terre au loups, Robert Margerit, «Libretto» Phébus ,1986 Le mur dans le miroir, Yannis Ritsos, Poésie Gallimard, 2001 Autobiographie d’un lecteur, Pierre Dumayet, Pauvert, 2000
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