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Leïla Sebbar

Dans le numéro 53 - Juillet 2001

Des tennis rouges dans le salon turc. Un nouvel épisode des pérégrinations de Shérazade en direction de Rochefort, dans la maison de Pierre Loti. Par Leïla Sebbar, romancière et nouvelliste. Photos : Mytilus et Marc Deneyer ;

Marie-Ange Guilleminot portant sa « robe au sein caché » dans le salon turc, photographiée par Jean-Luc Moulène.

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    fiction Un nouvel épisode des pérégrinations de Shérazade en direction de Rochefort, dans la maison de Pierre Loti Par Leïla Sebbar Photos Mytilus et Marc Deneyer
    Des tennis rouges dans le salon turc E l l e ne lit pas. A la périphérie des villes, les jardins ouvriers. Comme celui, minuscule, où un ami de son père l’invitait le dimanche ; ils marchaient jusqu’à la vieille grille, père et fille, elle avait sept ans environ, sa main brune, du seigle disait le paysan de la parcelle voisine, dans la main puissante, rugueuse de son père. C’était loin de la cité, il fallait longer les hauts murs du cimetière (on apercevait les croix sur le toit des caveaux), dépasser la gare qu’on aurait cru désaffectée, le café du Rondpoint où son père saluait des cousins, il ne s’arrêtait pas, une fois seulement, pour une menthe à l’eau, il faisait très chaud ce jour-là, comme au bled avait dit son père, elle avait bu, vite, pour ne pas arriver trop tard aux jardins. Ils rapporteraient des herbes aromatiques, son père refusait les tomates et les aubergines. Ils bavardaient, prenaient le café, il en donnait une gorgée, juste une à sa fille, son ami jardinier du dimanche, aime le café, comme lui, la bouteille thermos bleu outremer ne le quitte pas ni au travail sur le chantier, ni dans sa cabane en planche verte. Son kawa comme disent les patrons de bistrot lorsqu’ils servent des Arabes, ils ne savent pas que ça veut dire : La force et eux, il ont la force, ils l’ont fait savoir au monde entier, il n’y a pas si longtemps, aujourd’hui, ils sont libres, même si… L’enfant ne parle pas, elle écoute les hommes, la langue de son père. Sur le chemin du retour, son père chante en arabe, à voix sourde. Sa main serre la petite main de sa fille. Un jour, son père a dit qu’il ne l’emmènerait plus aux jardins. Une grande fille… Oui, elle avait grandi, douze ans… Mais pourquoi, tout à coup, il dit non, c’est fini… Qu’estce qu’elle a fait, pourquoi il la punit. Il dit qu’il ne la punit pas, qu’elle ne s’inquiète pas, elle n’a pas fait de bêtise. Il ira seul, c’est tout. Depuis…
    Mytilus
    s Leïla Sebbar est née à Aflou d’un père algérien et d’une mère française. Romancière et nouvelliste, entre autres, elle vit à Paris. Elle a publié une trilogie romanesque, Shérazade, chez Stock. Livres récents: Soldats, Seuil, 1999, Une enfance Outremer, recueil collectif, Points Seuil, 2001. 34 s L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES s N° 53 s
    Elle regarde les jardins ouvriers, le long de la voie ferrée, si le train s’arrêtait, elle descendrait, elle pousserait la grille fermée de travers, elle irait à pas prudents entre les plates-bandes jusqu’au premier cabanon vert… Le train roule jusqu’à Rochefort. Comme si elle allait voir la mer, les îles, peut-être l’île de Ré et le phare de Gilles, ou son camion bleugauloises ou l’île d’Oléron, le tombeau de Pierre Loti, elle l’imagine sous un cèdre centenaire, les cèdres poussent sur les îles atlantiques ? Elle n’est pas sûre, mais Loti repose sous un cèdre, peut-être un cyprès transplanté d’Istanbul ? Il aurait pu, sur son vaisseau, transporter un cyprès pour l’enraciner en terre maritime ; dans les cimetières turcs, elle voit des cyprès, comme ceux des jardins de la mosquée de Jérusalem, bleu de nuit, où parlaient et riaient les femmes palestiniennes. Des ruines de la mosquée des Omeyades à Damas, Loti a rapporté, volé ? le plafond carré en bois de cèdre et les colonnes de sa mosquée, pillées en Algérie… Il n’a pas hésité, alors un cèdre, un vrai du cimetière d’Istanbul… Elle sait qu’il se promenait dans les cimetières-jardins de la ville ottomane, il cherc h a i t la Circassienne, morte de chagrin, chagrin d’amour, maladie d’amour et des femmes belles, jeunes, vivantes, les yeux séducteurs, il n’a pas su résister, dans le cimetière même ? Elle saura, si la maison des aïeules est ouverte, pour elle les portes ne seront pas fermées, elle verra que l’arbre protecteur est un haut palmier, comme elle en a vu à Nantes, quelques
    jours après l’explosion de la voiture de Pierrot, le Révolutionnaire, au bord de Loire, ils voulaient traverser le fleuve à pied. Elle ne cherche plus la mer, ni les îles. Elle écoute une chanson d’Etienne Daho, l’Arabe qui veut pas être arabe, le fils de harki (on lui a dit que le père de Daho, s’il n’avait pas quitté l’Algérie…) qui ne s’appelle ni Kamel, ni Mohamed, Etienne. Son walkman a traversé la France, le Liban, Israël, la Palestine, encore la France, d’est en ouest. Quelle chanson elle écoutait quand Julien lui a parlé dans le fastfood, près de la bibliothèque de Beaubourg ? Peutêtre Les yeux couleur menthe à l’eau… Un jeune homme s’est assis en face de Shérazade. Elle a dû libérer la banquette de ses tennis rouges. Le voyageur ressemble à Julien, mais la ruse romanesque ne l’a pas métamorphosé, ce n’est pas Julien. A la fin du film où elle a joué avec Yaël (deux vagabondes hors-la-loi qui dérivent, d’Occident en Orient), elle a dormi dans la maison de sa mère, la fenêtre ouverte sur l’olivier de la vieille, gardé par sa colombe, elle a dormi longtemps, très longtemps les rires des sœurs l’ont réveillée… après… Julien ne sait pas qu’elle va revoir la maison de Pierre Loti, à Rochefort. Marie la connaît. Où est Marie aujourd’hui, et Michel et Jaffar qu’elle a retrouvés dans les maquis algériens, avant de lire les premières pages de Nedjma, sur la tombe du poète ? Jaffar n’est
    La stèle d’Aziyadé dans la maison de Pierre Loti à Rochefort et le portrait d’Aziyadé dans le salon turc. Photos Marc Deneyer
    Marc Deneyer
    s L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES s N° 53 s
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    pas mort sous les balles des Ninjas à Alger, il n’a pas disparu, liquidé à un coin de rue, Jaffar est vivant. Elle aussi, après les geôles de Beyrouth. Shérazade sort Nedjma de sa musette militaire. Elle ne lit pas. Aziyadé. Shérazade a réussi à lire le titre du livre que lit le jeune homme. — Vous lisez Aziyadé ? Le jeune homme lui montre, sur la couverture, le portrait d’Aziyadé. — Oui, c’est elle, Aziyadé. Pourquoi vous me demandez ça ? — Je croyais que les romans de Loti… aujourd’hui… Julien m’a dit que Isabelle Eberhardt lisait et admirait Loti, que parfois elle a écrit comme lui, mais j’ai pas lu ses livres, je sais pas. — Je lis Loti et je suis pas le seul. On l’avait oublié, c’est vrai… Les fous de Loti existent. Et on visite sa maison à Rochefort. Et vous ? — Moi ? J’ai lu Aziyadé, à cause de Julien. Il m’a dit que j’ai ses yeux verts, exactement. Je l’ai aimée, elle, plus que celui qui dit qu’il l’aime et il l’abandonne. Vous croyez que c’est Loti ? — On dit que Loti a aimé Hatidjé, Aziyadé. Je le crois. Allez dans sa maison, vous verrez la stèle de la tombe d’Hatidjé, vert et or. Si vous lisez les lettres arabes et si un visiteur turc vous traduit l’épitaphe, vous saurez tout. — Je sais que Loti a volé la stèle dans le cimetière de Topkapi et des corans anciens dans la ville de Sfax, et des faïences dans la casbah d’Alger, et … — Vous le prenez pour un voleur ? — C’est un voleur d’objets d’art, un pillard, comme tous ceux qui ont fourni les musées, Malraux aussi, Julien me l’a dit… Non ? — Les objets auraient disparu, il les a sauvés de la ruine ou des champs d’ordures… C’était un amoureux de l’Orient, sensible, riche et excentrique, sa maison garde la trace, les traces de ses amours, de ses folies, c’est émouvant, vous verrez, vous serez touchée, vous aussi… — C’est du folklore. Des orientaleries maniaques, de la pacotille… Il n’a pas aimé l’Orient, il s’est aimé en Orient, en oriental déguisé. — Sa maison, vous l’avez vue déjà ? — Oui. — Et l’Orient, vous connaissez ? — Non. Je sais pas ce que c’est l’Orient. Je sais pas où c’est. Le train s’arrête en gare de Rochefort. Le jeune homme a l’air pressé. Il salue Shérazade et court jusqu’à un taxi. Debout sur le trottoir, Shérazade lit : CHEMINS DE FER DE L’ETAT, lettres rouges sur fond or, en fer à cheval, ça porte bonheur… La gare est belle. Elle la regarde encore avant de lui tourner le dos et marche vers la maison de Loti, elle ne se trompe 36
    pas. Personne dans les rues. Par hasard, elle reconnaît l’inscription qui l’avait étonnée, la première fois, gravée dans la pierre : ÉCOLES CHRÉTIENNES, à droite au-dessus de la porte : ASILE, à gauche : FILLES. C’est discret, austère. Silencieux. Pas de voix d’enfants, des écoliers qui crient dans la cour de récréation. La maison de Loti est fermée au public. On reçoit une délégation turque. Des écrivains accompagnent l’ambassadeur et sa suite. On parle de la passion de Loti pour la Turquie, de sa fidélité indéfectible, de sa vie à Stamboul. Turc parmi les Turcs, depuis le port cosmopolite jusqu’à la cour du Sultan. A Rochefort un lycée Pierre Loti, mais pas de café à son nom comme à Istanbul, le café Pierre Loti. Il aimait les cafés, les divans sur la rue, les heures lentes et voluptueuses, jusqu’à la nuit et l’appel à la prière, modulé d’une mosquée à l’autre, fervent et mélancolique. On rappelle ses excentricités à Rochefort, les fêtes déguisées, les faux musulmans en prière dans la petite mosquée encombrée de cénotaphes, devant le mihrab qu’il n’a pas orienté vers La Mecque, à dessein ? Les jeunes filles saintongeaises travesties pour la fête arabe… Elles dansaient en orientales ? Les écrivains sourient devant le portrait de Loti en guerrier ottoman, costume de fantaisie ? casque à cornes et mousseline comme le voile d’une musulmane. Dans le salon turc, sur le sofa, entre le paon de Perse et le portrait d’Aziyadé, les hommes de la délégation découvrent, sidérés, une jeune femme endormie. Allongée comme une odalisque. Elle dort, contre les coussins orientaux confectionnés dans l’ombre de la maison natale par les vieilles tantes de Loti, pour l’enfant chéri, volage et fidèle. Du tulle brodé d’arabesques dorées, pointent des tennis rouges. s LE CHOIX DE LEÏLA SEBBAR Nedjma, Kateb Yacine, Points Seuil, 1996 L’excursion des jeunes filles qui ne sont plus,
    Anna Seghers, traduit de l’allemand par Joël Lefébure, Petite bibliothèque ombres, 1993 Les Saints innocents, Miguel Delibes, traduit de
    l’espagnol par Rudy Chaulet, Verdier, 1992 Ci-contre : MarieAnge Guilleminot portant sa «robe au sein caché» dans le salon turc, photographiée par Jean-Luc Moulène.
    Pour visiter la maison de Pierre Loti : 05 46 99 16 88
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