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Les pivoines de Madeleine Chapsal
«L’île de Ré, c’est ma création», affirme celle qui s’est installée aux Portes-en-Ré mais qui n’oublie les lieux de l’histoire familiale, en Saintonge et en Limousin
Par Alain Quella-Villéger Photo Thierry Girard
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ne gerbe de pivoines blanches rime au jardin avec un intérieur domestique où domine l a clarté. L’esprit rebelle de Madeleine Chapsal va jusqu’à faire pousser ces fleurs là où elles sont, paraît-il, fort rétives. Pourtant, installée depuis les années 60 dans l’île de Ré, la romancière d’Un été sans histoire (1973), comme de La Maison de jade
(1986), cultive son œuvre avec ce même plaisir casanier du décor rassurant associé au contraste sinon à la c o n t r a d i c t i o n , et, à l’égale de son amie Régine Deforges, avec la satisfaction d’un succès populaire jamais démenti après plus de cinquante livres et vingt années comme juré du Femina. On dit Madeleine Chapsal «écrivain limousin» mais aussi «écrivain saintais». Née à Paris, elle est en effet l’héritière d’une double filiation régionale, en qualité de petite-fille de Fernand Chapsal originaire de Limoges mais, après une belle carrière politique (plusieurs fois ministre), devenu maire de Saintes (1919-1939). «J’ai besoin des deux, c’est complémentaire. Le Limousin c’est maternel, c’est la maison de mon enfance, j’y ai déjà acheté ma concession perpétuelle.
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Mais à Saintes comme à Eymoutiers ce sont les maisons familiales. Mon père est d’ailleurs enterré avec plein de Chapsal au cimetière Saint-Vivien à Saintes. Plus ça va, et plus ma vie – ma vie rêveuse, ma vie d’écrivain, ma vie physique – est ici, à Saintes, à Ré, à Eymoutiers. Je me partage, sans priorité, entre ces différentes figures de la province. Lorsque j’ai voulu appeler un roman Suzanne et la province (1993) comme ça, les Parisiens, les commerciaux, me l’ont déconseillé sous prétexte que les provinciaux ont horreur qu’on les traite de provinciaux. Je trouve que c’est un mot admirable qui laisse entendre qu’on a vraiment les pieds dans ses racines ; on a tous des racines, et puis on les dépasse. Mon œuvre n’est d’ailleurs pas seulement provinciale. J’y mets en avant l’amour, et l’amour est partout.»
LE GÉNIE DU LIEU
«Qu’est-ce qui résume la région ? J’ai beaucoup aimé le titre de Butor, “le génie du lieu”. Qui ne se réduit pas en une phrase. C’est l’architecture bien sûr, les maisons basses, les magnifiques églises dans le plus petit village. Un paysage chargé d’histoire, ce sentiment que mon père avait et m’a communiqué qu’il n’y a qu’à gratter et qu’on trouve des débris romains. La beauté des vignobles, images du travail bien fait. Et enfin la mer : ici au bout de l’île, on est à 120 km de Saintes, mais la Charente elle-même est soumise à la marée. La région entière va vers la mer, du Limousin à l’Atlantique. Le paysage se prépare, s’ouvre progressivement vers l’extérieur en allant vers l’ouest. Et puis, au bout, il n’y a plus rien, pas même l’idée de l’Amérique de l’autre côté, non, l’infini, le désert d’eau.»
L’ÎLE DE RÉ, C’EST MA CRÉATION
«L’île de Ré, c’est ma création ; je l’ai choisie, j’ai choisi mon terrain, j’ai fait bâtir ma maison ; je suis chez moi, tandis que là-bas, à Saintes, en Limousin, je suis gardienne de la mémoire de mes aïeux, j’y mets mes pas dans mes pas d’enfant et dans les leurs. A Ré, je suis vraiment chez moi. Durant la grande tempête de décembre 1999, j’étais ici, avec Patrick Dupond1 . Dieu sait si les Limousins ne connaissent pas la mer ; pour moi, elle est nécessaire. Dès que c’est possible je me baigne. Je n’aime pas les bateaux, toutefois. Lorsque j’ai rencontré Isabelle Autissier, je le lui ai avoué ; elle m’a dit : “Je vous emmène.” “Oh ! je lui ai répondu, avec vous peut-être que j’accepterais de monter sur un bateau !” En revanche, je veux bien remonter la Charente sur une gabare, comme autrefois.» La Charente, qui naît en Limousin, est un des fils d’Ariane de la géographie intime de l’écrivain, qui dédie notamment Suzanne et la province «à Saintes, Cognac, Jarnac, Jonzac, Pons, Saint-Jean-d’Angély, La Rochelle» – toutes villes sauf une baignées par le bas-
sin hydrographique du fleuve. Et la crue de janvier 1994 lui a fait écrire le beau récit de L’Inondation (1994). Madeleine Chapsal a longtemps dirigé l’Académie de Saintonge (instituée en 1957), créant même un journal éphémère : Le Quart d’heure charentais. Passionnée par les marchés, ces lieux de rencontre entre les produits de la mer et de la campagne, elle a également lancé à Saintes les marchés romanesques2, où les livres se vendent parmi les produits de la terre. Lorsque Le Foulard bleu (1996) commence sur un marché, on peut d’ailleurs imaginer que c’est celui de Saintes. Saintes qui résume en quelque sorte, sans en réduire toutes les saveurs, la Charente saintongeaise (honorée aussi dans On attend les enfants, 1991). «J’aime bien dire les Charentes, des gens sont contre, je ne sais pas pourquoi,, je trouve que c’est joli, c’est plus riche.» Dans le panthéon littéraire picto-charentais, si le hasard des interviews pour L’Express lui a fait rencontrer Jacques Chardonne et son bonheur de Barbezieux – «un styliste» – aussi bien que le philosophe né à Rochefort Merleau-Ponty3, Madeleine Chapsal cite v o l o n t i e r s Hortense Dufour, Michel Chaillou, «Régine» bien sûr, et même François Mitterrand. Peu préoccupée à titre personnel de postérité littéraire, elle n’en a pas moins le souci du devenir des lieux chers. «Je n’ai pas l’envergure d’un Pierre Loti pour qu’on fasse un musée de ma maison, mais je m’inquiète de ce que vont devenir mes maisons ; j’aimerais bien que tout ce que j’ai réuni ou sauvegardé puisse être conservé. Un écrivain, c’est un univers. La maison est évidemment le lieu idéal pour son repli sur soi. Même les romanciers de l’aventure n’écrivent que dans leur pantoufles (ce n’est pas par hasard que ça s’appelle des “charentaises”). Mais la maison, ce n’est pas seulement le bureau. Il me faut le jardin, il me faut mes chiens, des oiseaux. Un jardin est un coin de soi : les miens sont à la fois ordre et désordre, j’ai envie de tout, je veux le jasmin et la vigne, je veux les roses et l’oranger.» Un personnage de son roman Les Amoureux (1997) formule ainsi son idéal existentiel : «une maison de pierres sèches, quelques roses trémières, un puits, un vieux chien». D’ailleurs, quand l’herbier des mots ne suffit plus pour les dire, Madeleine Chapsal peint : beaucoup de fleurs, de bouquets, de couleurs vives. Et puis quelques pivoines… s
1. Mais Dans la tempête (2000), se passe plutôt du côté de Royan. 2. Le prochain aura lieu à l’automne. 3. Entretiens repris en volume dans Envoyez la petite musique…, Grasset, 1984.
LE CHOIX DE MADELEINE CHAPSAL
Maintenant, Diane de Margerie, Mercure de France, 2001 Van Gogh, Viviane Forrester, Points Seuil, 1992 Portrait d’un homme heureux : André Le Nôtre,
Erik Orsenna, Fayard, 2000
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