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Michel Chaillou : Entre les mots

Dans le numéro 53 - Juillet 2001

Entre les mots. Michel Chaillou à Poitiers dans les années 50 : premiers pas dans la littérature.

Entretien avec Michel Chaillou réalisé par Jean-Luc Terradillos, photos : Mytilus et Isabelle Fortuné.

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    chemin
    Michel Chaillou à Poitiers à la fin des années 50 : premiers pas dans la littérature Entretien Jean-Luc Terradillos Photos Mytilus et Isabelle Fortuné
    Entre les mots D ans deux romans autobiographiques, Mémoire de Melle, 1993, et La Vie privée du désert, 1995 («Fiction & Cie», Seuil), Michel Chaillou évoque avec une belle verve sa vie de jeune homme en Poitou. Des années d’apprentissage, de l’amour, de la lecture, de la littérature, qui feront de lui un des plus singuliers écrivains français. L’Actualité. – Quelle empreinte Poitiers a-t-elle laissée sur vous ? Michel Chaillou. –
    Poitiers représente pour moi un pôle affectif important. C’est l’apprentissage du savoir. J’étais en philo, je lisais tout, comme un fou. Spinoza surtout, un très grand maître. Il y avait déjà beaucoup de librairies, je fréquentais surtout celle de Vergnaud. J’habitais une petite chambre place de la
    Photos Mytilus
    Liberté. Le Café de la Paix était un lieu de rencontre fantastique. Je vois encore Raoul, le serveur, apportant le «café étudiant». On pouvait passer des heures devant la même tasse. Il y avait de l’affectivité dans les rues. Le Poitou compte parmi les lieux de mes premières amours. Quand il m’arrive d’y revenir, j’entends à nouveau le bruit des baisers. C’est parfois douloureux car les années ont passé. Et puis, la tragédie : en mai 1958, j’ai été envoyé en Algérie. Dix-huit mois là-bas. Je n’ai jamais raconté cette période de ma vie car je n’ai pas trouvé le ton qui permettrait de rester pudique tout en disant la cruauté de la guerre. Le film de Jacques Rozier, Adieu Philippine, dit bien ce qu’ont vécu ceux de ma génération. A mon retour, j’ai été nommé prof de lettres au lycée de jeunes filles de Niort puis au lycée de Montmorillon. Avec Régine Deforges, Gérard Bourgadier et d’autres nous formions une bande amicale. Vous écriviez ?
    Je me souviens d’une dispute avec un étudiant, un peu idiot, qui me disait : «Tu dis que tu es écrivain mais tu n’as rien publié !» Cela paraît invraisemblable : je savais déjà que je serais publié, même si je doute toujours de ce que j’écris. Je suis un chemin, et je ne fais que le suivre. La philosophie m’a beaucoup appris quant à l’investigation de l’esprit. J’écris pour saisir mon esprit que je ne parviens pas à saisir. Ainsi, j’ai compris que je n’étais pas philosophe, plutôt écrivain, un auteur de romances, voire un chanteur, vu que j’ai un grand-père gitan. Etiez-vous sensible aux débats théoriques des années 60, notamment autour de Tel Quel?
    J’ai publié mes premiers livres chez Gallimard dans la collection «Le Chemin», dirigée par Georges 50 s L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES s N° 53 s
    Lambrichs, un éditeur exceptionnel, d’une intelligence instinctive. Ce n’était pas une théorie qui nous réunissait mais un homme. Il organisait régulièrement des repas, tout les mercredi, où se retrouvaient : Michel Butor, Jean Demélier, Jacques Réda, JeanLoup Trassard, Michel Deguy, Jude Stéfan... Franc i s Ponge venait de temps en temps, également Claude Gallimard ou son fils Antoine. Mes livres étaient jugés très complexes, très «littéraires», très marqués «Le Chemin», même si la collection était assez hétérogène. En fait, je me sentais plus proche de la théorie de Tel Quel. Incontestablement, cette revue a apporté une nouvelle façon de voir la littérature. Une œuvre porte sa théorie comme la lame dans le fourreau. Des œuvres tirent la lame, d’autres la gardent dans le fourreau. L’œuvre du critique consiste à tirer la lame sans l’altérer. Comment naît un livre?
    Ecrire pour moi, c’est lire un livre qui n’a pas encore été écrit. J’ai d’abord les mots et un projet vague. Les mots en savent plus que moi sur le livre à venir. J’écarte ceux qui n’entrent pas dans le projet. Sur un grand cahier je note tout ce que je comprends de ce que j’écris. Mes mots sont les souvenirs d’une mémoire qui ne m’appartient pas. Au fur et à mesure que j’avance avec eux, je me rappelle de plus en plus, presque autant qu’eux. Ils ont toujours quinze pages d’avance, même à la fin. Quand j’écris, je sens si la page est prête ou pas. Si elle est prête, elle me donne la suivante. Tout s’engendre comme une matière vivante. J’essaie de raccourcir le temps entre ce que j’invente et le moment de l’invention. Quand j’arriverai au bord de l’invention, comme au bord de la margelle d’un puits, je crois qu’il ne sera plus possible d’écrire car il y aura une trop grande soudaineté. Je fais du cru pas du cuit. Le cuit c’est la rhétorique. Cela peut être beau mais je cherche le cru. Comment choisissez-vous un livre en librairie ?
    Je lis tout ce qui me tombe sous la main. Je regarde si c’est écrit et je vois tout de suite si j’ai affaire à un écrivain. Ce n’est pas une question de goût. Il y a de grands écrivains que je n’aime pas. Comme devant un tableau. A force de regarder les tableaux, vous voyez tout de suite si c’est de la peinture ou du barbouillage. La littérature est entre les mots, pas dedans. La plupart des livres peuvent marquer un certain talent : savoir raconter une histoire, bien banaliser un lieu commun... En général, ces livres-là ont du succès. Mais la littérature c’est le lieu singulier. Je dirais même que si les gens achètent des livres à succès, c’est parce qu’ils les ont déjà lus. Pour ne pas avoir peur. Alors que la grande œuvre, c’est la mise en place de l’inconnu. Elle contient des parts d’illi-
    sible. D’où la nécessité d’avoir des profs pour l’expliquer. Si tout était lisible, on n’aurait pas besoin d’interprètes qui vont nous faire découvrir des richesses insoupçonnées. Ulysse de Joyce est toujours à interroger. La plupart des gens écrivent dans le lieu commun. La valeur d’une œuvre n’est pas dans le lieu commun mais dans l’inattendu. Flaubert dit qu’il rêve «d’écrire un livre sur rien qui ne serait retenu que par l’ébranlement sonore de son style». Je l’ai fait, c’est le Sentiment géographique. s
    Le Clain, un des lieux préférés de Michel Chaillou à Poitiers. De l’autre côté de la passerelle, sa mère tenait un café, qui a été démoli par la suite. Photo Isabelle Fortuné.
    LE CHOIX DE MICHEL CHAILLOU La poésie est inadmissible, Denis Roche,
    «Fiction & Cie» Seuil, 1995 Dit Nerval, Florence Delay, Gallimard,1999 Djann, Andreï Platonov, traduction Louis Martinez,
    «Pavillons» Robert Laffont, 1999 Poésie, Jacques Roubaud, «Fiction & Cie»
    Seuil, 2000 s L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES s N° 53 s 51


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