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L’autoroute des oiseaux
Rouler de Rochefort à Saintes sur l’une des plus belles autoroutes du monde
Par Raymond Bozier Photos Franck Gérard
artir de la Parabole des aveugles. D’après le tableau de Brughel : «Un aveugle peut-il guider un aveugle ? Ne tomberont-ils pas tous les deux dans un trou ?» Dire que nous allons pareillement sur les autoroutes, les uns derrière les autres, confiants dans ceux qui nous précèdent ou nous suivent, insouciants des dangers, persuadés que le déplacement suffit à toute chose. Mais qu’un maladroit soudain perde le contrôle de son véhicule et voilà tout un monde qui chavire, des cris de douleur, des curieux qui s’agglutin e n t , des secours qui s’organisent, le sang qui déborde l’existence, l’urgence de nos vies fragiles. s Le conducteur enfoncé dans son Raymond Bozier vit à La Rochelle. siège, sanglé par sécurité, fait Livres récents : Lieu-dit, Calmann-Lévy, mine d’ignorer qu’il se conduit 1997 (prix du premier roman et comme un aveugle, qu’il est déprix du livre en Poitou-Charentes), placé dans l’espace et non qu’il Bords de mer, Flammarion, 1998, se déplace, que son intelligence Rocade, Pauvert, 2000. ne l’empêche nullement d’être
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asservi à la machine et à sa vitesse, qu’il lui faut régler ses yeux sur la route, qu’il n’a droit, comme un automate, qu’à un nombre limité de gestes, que son regard ne peut guère déborder des cadres définis par le pare-brise et les vitres latérales. Paradoxe d’une immobilisation dans le mouvement. Le conducteur enfoncé dans son siège. Bras demi-tendus. Jambes demi-pliées. Le ciel par morceaux. Les accotements qui défilent, vert, vert. Les panneaux qui défilent. La route qui défile. Les silhouettes pétrifiées qui le rattrapent, accrochées elles aussi à leur volant, qui passent, disparaissent empêchant toute reconnaissance. Les voitures elles-mêmes, blocs monochromes comme lancés sur l’asphalte par une main invisible. Puissance divine de l’humanité. Les hommes, les femmes, les enfants, tout puissants face aux destins pitoyables des insectes écrasés sur le verre, des hérissons interrompus dans leur exploration innocente du macadam, des oiseaux à trajectoire malheureuse.
QUITTER LA ROCHELLE
Emprunter la quatre voies conduisant à Rochefort. Déplacement du monde urbain. Penser que les autoroutes sont les appendices des villes, qu’elles les prolongent autant qu’elles les relient, et que les voitures ne sont ni plus ni moins que des petits immeubles en mouvement. Jeter un coup d’œil rapide par la fenêtre du passager sur les marais de Saint-Laurent-de-laPrée. Se rappeler cette promenade un soir d’automne avec sa fille Lucie, le long de la Charente aux eaux boueuses. Le soleil rouge et le bruit derrière nous venu. Comme un mouvement de palmes d’hélicoptère au ralenti. D’avoir vu ces grands cygnes blancs passer tout près, au-dessus des roseaux, cous tendus, ailes immenses brassant les dernières couleurs du jour. Les regarder pour ne plus jamais les oublier. Ne plus ja-
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mais oublier d’avoir vécu cet instant inutile, hors des trépidations du monde moderne, hors de toute urbanité. Se souvenir aussi d’avoir découvert, une autre fois, toujours par la vitre d’une voiture, sur la route conduisant de Marennes à Rochefort, deux masses blanches allongées dans l’herbe d’une prairie, sous les fils d’une ligne à haute tension. Passer outre. O u b l i e r la mort des cygnes électrocutés. Se repositionner dans le cadre. Jeter un œil sur le compteur. Jauges. Vitesse. Heure. Voyants. Constater que le bruit des roues sur l’asphalte est plus fort que celui du moteur et qu’il varie selon la texture du goudronnage. Rouler. Se faire rouler. Etre roulé par une force plus puissante que soi. S’amuser d’un langage dans l’habitacle de la voiture.
EMPRUNTER L’A 837 ROCHEFORT SAINTES, AUTOROUTE DITE DES OISEAUX
Invisibles oiseaux de plein jour. Mensonges des manipulateurs de mots et de ceux qui les lisent. Entrevu malgré tout une aigrette (egretta) sur les bords de la Charente. Plumage blanc. Long bec noir. Pattes noires et pieds jaunes. Lors de la saison des amours, el-
les portent de longues plumes ornementales à l’arrière de la tête. Puis, quelques kilomètres plus loin, dans un champ de maïs coupés, un héron cendré (ardea cinera), placide pêcheur de poissons qui ne dédaigne pas la chasse aux mulots. Maudit soit La Fontaine et son long bec emmanché d’un long cou ! Se rappeler qu’un jour un Conseil général, une Ligue de protection des oiseaux et une Compagnie des autoroutes se sont associés pour faire connaître et protéger les richesses du patrimoine naturel sur lequel on roule sans remords. Que la Compagnie a acquis, en compensation, une quinze d’hectares de prairies humides habitées par le râle des genêts (rallus), oiseau rare et menacé. Se dire qu’après avoir coupé un territoire en deux par de larges bandes goudronnées, bordées de glissières de sécurité et de grillages, certains se donnent bonne conscience à moindres frais. Retour des Indulgences pour effacer les fautes. Puissants achetant le droit de polluer. Observer aussi que si l’on a eu plusieurs fois l’occasion d’apercevoir des râles d’eau (rallus), on ignore tout des râles des genets et qu’il faudra, au retour, aller vérifier à quoi ils ressemblent.
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(Qu’il est écrit quelque part que l’oiseau est difficile à observer. Qu’il a la taille du râle d’eau. Que son bec jaune est court et solide. Qu’il se tient souvent dressé. Que le dessus de son corps est jaune chamoisé et rayé de brun sombre, ses couvertures alaires rousses bien visibles en plein vol, son ventre blanc brunâtre. Chez le mâle, le bandeau d’œil, les joues, la gorge, le haut de la poitrine sont gris bleuté. La femelle est moins grise, les immatures lui ressemblent, avec les flancs moins rayés. L’oiseau doit son nom scientifique au chant raclé à deux notes sans cesse répétées par le mâle au moment des nids. Qu’il revient à la mémoire que cet oiseau court très vite devant les chiens de chasse, comme la bécasse, au point que les chasseurs s’imaginent parfois avoir débusqué un lièvre ; et que son envol est fait de zigzags surprenants). Puis arriver sur les carrières à ciel ouvert de Crazannes. Apparence, sur deux kilomètres et demi, de rochers sculptés sur les conseils d’un créateur éclairé. L’importance des jardins, des territoires, des paysages pour nos vies. Blancheur de calcaire traversé par de l’ocre. Blocs de pierre surmontés d’arbustes et de végétation. Grands talus explosés à la dynamite puis découpés. Successions d’espaces perpendiculaires vus à la vitesse de deux ou trois dixièmes de seconde par mètre. Suffisamment pour se rappeler une promenade un dimanche dans les carrières, avant leur fermeture définitive au public. Plaisir d’avoir marché là où des générations de carriers dessinèrent à la scie, à la barre à mine, à la masse, les contours en complet abandon d’une ville inattendue. Logements creusés dans la roche. Gigantesques galeries. Ouvertures aux géométries variées. Piliers. Fenêtres. Portes. Bassins. Bancs de pierre. Arcades. Porches. Tombeaux. Simulacres de rues tapissées de feuilles mortes et menant, par des passages étroits, vers de nouvelles architectures. Eboulis. Serpents qui se défilent. Magnifiques suintements d’ombres et de lumières. Parois abruptes escaladées par des lierres, dévalées par les racines des arbres en surplomb. Lianes. Ronciers foisonnants. P r o f u s i o n de fougères, de scolopendres dont les feuilles vert foncé et coriaces ressemblent à de longs rubans. Carcasses d’animaux dévorés par les renards. Essieux abandonnés, citernes rouillées, brancards en bois submergés par les mousses… Beauté mystérieuse d’un vieux site de travail dont les extraits servirent à ériger, en d’autres lieux, des églises, des maisons, des châteaux véritables…
Passer. Laisser les carrières derrière soi. Quitter le tronçon d’autoroute pour se jeter dans le fleuve de l’A10 à hauteur de Saintes. Camions. Voitures. Motos. Cars. Camions, voitures… A n’en plus finir. Roulez, roulons !
REVENIR LA NUIT PAR LE MÊME TRAJET
LE CHOIX DE RAYMOND BOZIER
Ennuis de noce, Stig Dagermann, éd. Nadeau, 1982 La leçon d’allemand, Siegfried Lenz, 10/18, 2001 Rashômon et autres contes, Akutagawa
Ryûnosuke, Gallimard/Unesco, 1986
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Lors de la conduite de jour, dans les lignes droites, le paysage donne l’impression de s’ouvrir devant soi et de se refermer à l’arrière dans le lointain ; les parebrise jouant le rôle d’écrans panoramiques. Le conducteur se trouve dans la position idéale d’un observateur déterminant le point de fuite autour duquel s’organise la représentation du monde, autrement dit la perspective. La nuit il en va tout autrement. Le monde qui s’abat sur soi est éparpillé, incertain, on n’en finit pas de creuser dans sa noirceur, de l’approfondir, de le révéler. La geste du pilote devient celle d’un mineur de fond qui utiliserait les phares comme des piolets, piocherait dans l’anthracite, arracherait des blocs, les précipiterait autour de lui. Conduire devient un exercice d’autant plus vertigineux que l’avancée se fait entre des lignes blanches qui se dévident à l’infini comme des bobines. Captif de l’asphalte, on s’obstine à suivre une trajectoire en même temps que son regard est bombardé d’images subliminales. On frôle des ombres, s’accroche à des panneaux phosphorescents, surveille les petits délinéateurs oranges qui pointillent sur la glissière de partage de l’autoroute. Outre la signalétique traditionnelle du réseau routier, on lit successivement Bois des lisières, Plaine des carrières, Aire d’arrêt de la Plaine des carrières. Le détour permet d’apercevoir un espace féerique planté d’une multitude de petits lampadaires coniques qui diffusent des lumières vertes et blanches, et, derrière un léger rideau de végétation, le musée des carrières illuminé d’ocre. L’effet est saisissant. On se demande quelle folie s’est emparée de la Compagnie pour qu’elle concède autant de soins et d’argent à l’aménagement des lieux et l’on repart sur l’autoroute des oiseaux. On longe des blocs de pierres fantomatiques, on poursuit, pénètre dans le Val de Charente, franchit le fleuve invisible au-delà duquel paraissent, suspendues dans les airs, d’étranges lueurs bleues à forme arrondie. On découvre le Péage de Cabariot, ses grands mâts dressés vers le ciel avec leurs cônes de lumière blanche spiralée et leurs pointes halogènes couleur cobalt, son dos de baleine bleue à demi enfouie dans l’obscurité et flanqué de bouées rouges et vertes (mais l’on pourrait tout aussi bien penser à quelque soucoupe volante stationnant au ras du sol). On regarde, éberlué. On paye aussi, cher, comme à l’habitude, mais l’on se dit que cette fois quelque chose de plus est venu percuter notre conscience d’automobiliste, quelque chose qui s’apparente à de l’esthétique. s
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