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Le pôle Malaurie

Dossier Témoin – Article :

Le pôle Malaurie. Entretien avec Jean Malaurie, forte personnalité de la science qui a passé sa vie à étudier les peuples arctiques, et à les défendre, écrivain et fondateur de la prestigieuse collection « Terre Humaine » chez Plon.

Par Dominique-Anne Villéger. Photos de la collection Jean Malaurie.

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    A Back River en 1963, Jean Malaurie et Tounee, doyen des Utkuhikhalingmiut.
    Le pôle Malaurie Entretien avec Jean Malaurie, forte personnalité de la science qui a passé sa vie à étudier les peuples arctiques, et à les défendre, écrivain et fondateur de la prestigieuse collection «Terre Humaine» chez Plon Par Dominique-Anne Villéger Photos collection Jean Malaurie
    a n t h ro p o l o g i e
    «J’ai orienté peu à peu ma pensée dans une inquiétude intérieure, soucieux de comprendre le projet caché de la nature»
    J
    ean Malaurie, fondateur et directeur de «Terre Humaine», a lié sa vie d’intellectuel à cette célèbre collection à la couverture rouge, noire et jaune, mais aussi à sa grande œuvre scientifique, à l’Ecole des hautes études en sciences sociales et au CNRS, d’anthropogéographe et d’ethnologue. De ses origines normande et écossaise, de sa prime enfance en Allemagne, il a gardé la nostalgie des espaces brumeux. A la fois chercheur et arpenteur des neiges, il a engagé sa vie d’écrivain dans la reconnaissance des peuples des immenses toundras et banquises arctiques. L’Actualité. – Qu’est-ce qui a contribué à faire de vous un écrivain ?
    J’ai suivi des études classiques et malgré quelques bons maîtres en grec et en latin, je n’étais qu’un élève moyen sauf en grec, histoire, géographie et en anglais pour des raisons psychologiques faciles à saisir : mon père était agrégé d’histoire et ma mère d’origine en partie britannique. J’étais un élève docile et sans bonheur. Je n’approuve pas l’enseignement scolaire que j’ai reçu, qui refoulait des forces vives. Un jour, dans le train que je prenais pour aller au lycée Condorcet à Paris, un inconnu est venu vers moi, il m’a dit «mon petit, lis ceci» et il m’a tendu un livre de Katherine Mansfield. Un autre jour ce fut Tchekov, des nouvelles, puis Gorki (Les Vagabonds). J’avais quinze ans. J’ai découvert, alors, que les mots mis les uns à côté des autres donnaient libre cours à mon imaginaire retenu et même le fécondaient. Par le livre, j’ai découvert l’intelligence. Ce qui est import a n t chez un homme c’est éveiller son esprit de réflexion, donner des instruments d’interrogation. Jean Malaurie. –
    28
    John Foley / Opale
    s L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES s N° 54 s
    Etudier, lire, c’est se mettre à l’école des très grands maîtres. Pourquoi Théodore Monod est-il toujours resté jeune ? Parce qu’il s’est posé des questions toute sa vie en visant le haut ; il relisait chaque jour à midi les Béatitudes. J’ai orienté peu à peu ma pensée dans une inquiétude intérieure, soucieux de comprendre le projet caché de la nature. La classe de philosophie a été ma première grande classe. La philosophie est une discipline capitale ; elle vous permet d’élaguer et de dynamiser une réflexion en la construisant. C’est alors que j’ai vraiment commencé à lire, c’est-à-dire tardivement. Je suis d’une génération où les lectures de l’enfant n’étaient pas encouragées, hormis celles au programme. A 16 ans, j’étais donc affamé de connaissances. Avancer dans la vie sans connaître Bergson, Spinoza, Kant, Bachelard, Simone Weil, Balzac, Flaubert, Melville (et je devrais poursuivre), c’est vivre en infirme. J’ai compris l’importance de l’agencement des mots et leur pouvoir singulier. Vous aviez 17 ans en 1939, comment les années de guerre vous ont-elles transformé ?
    du verbe, des idéologies creuses et de la lâcheté. Au lendemain de la guerre, je suis un homme différent, orphelin de père et de mère. Sans ressource, je gagne ma vie depuis trois ans. Mon esprit critique s’est affiné, soucieux de penser en homme libre. Je décide, sans la moindre hésitation, de poursuivre ma recherche personnelle commencée en classe de philosophie en devenant chercheur de profession. J’ai ainsi décidé d’être l’architecte de ma pensée en commençant par le commencement : la pierre, l’invertébré, la géologie, la géomorphologie dynamique. Je voulais être naturaliste pour comprendre l’ordre de la nature, mais historien de vocation, j’inscrivais la géographie physique dans une réflexion plus vaste dans l’organisation des sociétés et particulièrement les peuples premiers. Et c’est ainsi, qu’année après année, j’ai construit une méthode d’anthropogéographie que j’enseigne depuis cinquante ans à l’EHESS à des générations d’étudiants français et étrangers, y compris des étudiants inuit.
    Page de gauche : Chasse à la baleine, pétroglyphes de Pegtymel (Ier millénaire av. J-C). Extrait de Hummocks.
    UNE NOUVELLE DISCIPLINE : L’ETHNOPHOTOGRAPHIE Eviter l’enfermement de l’anthropologie, en relançant avec de nouvelles questions et de nouveaux documents, comme l’est précisément la photographie. L’ethnophotographie est une discipline qui cherche à établir plus précisément ses règles. Trop longtemps, la photographie a été considérée en sciences sociales comme une illustration, un art ludique. C’est beaucoup plus. C’est un document qu’il faut interroger. Distinguons bien : il y a les conclusions qui paraissent dans les revues scientifiques, et il y a, pour le grand public, les journaux de route, les livres dits de littérature ou de récits de voyage. Hummocks et L’Appel du Nord , c’est l’un et l’autre ; dans le droit fil de tous les livres de la collection «Terre Humaine», ces ouvrages ont voulu rompre avec ce positivisme ethnographique, accentué par un marxisme mal compris et l’expression d’une fausse rigueur, à la recherche d’une modélisation dans le cadre d’une structure universelle. La photographie peut aider à formuler de nouvelles interrogations, j’en suis convaincu, dans la recherche, mais aussi à réconcilier l’enquêteur et l’autochtone, à partir de documents dont ils seront les premiers lecteurs. Tout doit être fait, et la photographie est un puissant ambassadeur, pour permettre cette collaboration vitale de l’anthropologue avec l’autochtone.
    Je voulais élargir mon champ d’études, j’ai donc préparé le concours de l’Ecole normale supérieure. Interne au lycée Henri IV à Paris, j’ai côtoyé sans le voir Jean Duvignaud qui allait devenir, vingt ans plus tard, un de mes collègues et un ami. J’étais déjà sur le qui-vive. J’ai senti que l’enseignement était biaisé, un enseignement totalement occidental ! Spinoza, Kant d’accord, mais enfin pourquoi ignorer le shintoïsme, le bouddhisme, les théologies hébraïques, chrétiennes et musulmanes, le panthéisme des peuples premiers et de la préhistoire ? Le laïcisme est anesthésiant ; la religion c’est aussi une pensée. L’Occupation fut un désastre pour tous mais particulièrement pour les jeunes. Du fait de la politique de collaboration du gouvernement de Vichy, la classe 42 devait aller travailler en Allemagne pour le honteux service du travail obligatoire. Celui qui refusait le STO était considéré comme déserteur. Je n’ai jamais accepté cette défaite trop totale pour ne pas susciter un esprit de sauvage revanche. Dans cette période très confuse où l’on n’avait confiance en personne, où la délation régnait, je suis devenu réfractaire, résistant et clandestin. Ma mère a été harcelée par la police. «Où est-il ?» lui était-il demandé régulièrement. Peutêtre est-ce la cause de sa mort brutale. C’était une période difficile, nous étions vraiment de pauvres gamins devant une armée, une police sur-organisée. Jeune réfractaire, je suis heureux d’avoir choisi cette voie de l’honneur. Qu’ai-je appris ? Que Corneille est un grand écrivain. Je ne l’ai jamais tant lu que durant ces années d’Occupation : «La honte de mourir sans avoir combattu.» J’ai appris de la guerre la détestation
    Quel rôle l’écriture a-t-elle joué dans votre formation ?
    Je ne voulais pas être enseignant mais chercheur, c’està-dire effectuer des études précises, prendre des mesures, observer puis réfléchir en dialoguant avec la nature, les maîtres et les collègues. Je suis entré au CNRS à 25 ans. Pour mon doctorat d’Etat j’ai choisi d’étudier l’éboulis, j’ai inventé «l’éboulologie», en termes plus simples, l’érosion quantitative des pierres dans les formations au pied des falaises. Je me s L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES s N° 54 s 29
    Ci-dessous : Chasse à l’ours. Extrait des Derniers Rois de Thulé .
    choisis homme des déserts. On ne peut pas comprendre si on ne compare pas. Pour comparer, je suis donc allé au Nord (Groenland) et au Sud (Hoggar saharien et sud-marocain sur les bords du Drâa). Mon bonheur ? Faire un compte rendu sommaire à l’Académie des sciences !, c’est-à-dire une note de 23 lignes ! Pour moi le summum de la dignité c’était un article dans le Bulletin austère de l’illustre Société géologique de France ! Lorsque j’ai fait mes recherches avec les Esquimaux au Groenland, je ne pens a i s qu’à ça, à ma thèse. Relever une carte au 1 : 100 000 sur 300 km de côtes en terres d’Inglefield et d’Ellesmere ; procéder à des mesures de géo-
    «Penser, c’est faire penser et le lecteur s’interrogera sur ce qu’il y a entre les mots» cryologie. Je ne voulais pas écrire pour le grand public, activité que je jugeais indigne, triviale. Je ne voulais pas devenir un écrivain-voyageur. En écrivant Les Derniers Rois de Thulé, aviezvous l’idée de la collection «Terre Humaine» et comment concevez-vous votre rôle de directeur de collection ?
    1. Chant des Erinyes dans Eschyle, Les Euménides. Traduction de Paul Claudel. Gallimard, Bibl. de la Pléiade, 1956. 30
    En immersion complète avec les Inuit au cours de 31 missions en solitaire avec eux, j’ai vécu des scènes d’une extrême brutalité, des chasses d’une rare férocité, des moments de très grands périls. Enfin il m’a été donné, en juin 1951, d’être le témoin d’un choc de civilisation inouï entre le peuple le plus septentrional de la terre, les 302 Esquimaux polaires, et 5 000 Américains de la US Air-Force, construisant dans le plus grand secret une base offensive nucléaire. De retour à Paris, s’est imposé à moi le devoir de témoigner pour défendre ce peuple, mais aussi de lui donner, devant l’opinion, sa stature. Il m’était donc nécessaire de revivre ce que j’avais vécu sur la piste blanche et dans la nuit polaire, en compagnon de route. Ma vocation d’écrivain est née de la force d’évocation que ces scènes revécues ont fait vibrer en moi. Il a été dit au début de cet entretien que j’avais la nos-
    talgie de la brume. A mieux dire, c’est une profonde nostalgie de la nuit polaire, vécue sur mon traîneau dont les chiens, de temps à autre, avaient un cri agonistique de loup, la gueule tournée vers la lune. «Taaq !» Il fait sombre. «Mère qui m’enfantes, Ô Nuit, Ô Nuit, ma mère, Peine de ceux qui voient et de ceux qui à Toute lumière sont sourds, Ecoute !»1 Loin de mes amis inuit, je n’ai de cesse de retrouver dans ma mémoire cette voûte, ouverte sur le cosmos, et comment ne citerais-je pas ces vers si singuliers et inquiétants de Gérard de Nerval : «En cherchant l’œil de Dieu, je n’ai vu qu’un orbite Vaste, noir et sans fond d’où la nuit qui l’habite Rayonne sur le monde et s’épaissit toujours Un arc-en-ciel étrange entoure ce puits sombre Seuil de l’ancien chaos dont le néant est l’ombre Spirale engloutissant les mondes et les jours !» J’ai créé en 1954, aux éditions Plon, la collection «Terre Humaine» avec Les Derniers Rois de Thulé, pour obvier au courant scientiste si réducteur des années 1950, en souhaitant restituer toute sa place au récit du témoin, dans un esprit d’anthropologie réflexive. Il est essentiel que l’individualité du regard s’exprime à travers le filtre de la personnalité. L’auteur s’affirme au cours de son enquête dans son tempérament et ses doutes. Aussi le récit connaît-il un balancement constant entre les faits relatés et la personnalité de celui qui observe et analyse ; le récit n’est donc plus seulement anthropologique mais littéraire. Lorsque l’on écrit, il ne faut jamais oublier le lecteur. Penser, c’est faire penser et le lecteur s’interrogera certainement sur les mots, sur ce qu’il y a entre les mots, sur ce qui a été tu et ce qui aurait pu être dit. C’est ici que j’interviens. La fonction maïeutique du directeur de collection est délicate, désintéressée et parfois ingrate ; elle est celle d’un «homme de l’ombre» qui cherche à déstabiliser l’auteur afin qu’au fil de l’écriture, il prenne davantage conscience de sa liberté d’être, de sa force créatrice et acquière la distance nécessaire pour juger de sa pensée et de son expression au nom d’un groupe social dont il est le témoin privilégié. Ce dialogue n’a évidemment de sens que dans la mesure où l’auteur le souhaite. En dehors des données scientifiques que vous avez recueillies, qu’avez-vous appris au contact des Inuit ?
    La civilisation esquimaude multiface (continentale avec les chasseurs caribous, maritime avec les chasseurs de baleine, de morses, de phoques de la culture littorale, dite de Thulé) s’avère toujours plus inconn u e et complexe pour l’anthropologue et le géohistorien. Ses racines sont pré-esquimaudes, c’est-
    s L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES s N° 54 s
    à-dire antérieures à 10 000 ans et plongent dans un temps de migration et de contacts avec des peuples semi-nomades de l’Asie, aux confins de l’Altaï, et peut-être même de la Chine. Le temps long, très long, de la paléoanthropologie rendra compte dans les années à venir d’une longue maturation en ce carrefour de l’histoire nordique qu’est la mer de Behring, d’une pensée sauvage du paléolithique supérieur beaucoup plus élaborée qu’on ne le supposait. «L’art ne reproduit pas le visible, il rend visible», dit Paul Klee. Il y a 2 500 ans, les sociétés esquimaudes ont atteint leur stade sans doute le plus accompli qui se révèle avec des objets d’une beauté stupéfiante. L’Allée des Baleines n’est que la partie immergée d’un grand iceberg civilisationnel, c’est la pensée Old Behring Sea (O.B.S : 1er millénaire av. J-C – 500 ans ap. J-C) au temps d’Ipiutaq et d’Okvik qu’a permis le recours au fer, venu selon toute vraisemblance des littoraux lointains de la mer du Japon. Les ivoires ouvragés et sculptés de cette période représentent des animaux anthropomorphes mais aussi des géométries (cercles démultipliés et dilatés, triangles, tiretés, pointes, parallèles) qui ont pour fonction, dans leur beauté et leur pouvoir, d’aider le chasseur à attirer le gibier. Ces géométries renvoient à une interprétation du
    HUMMOCKS : RELIEF DE MÉMOIRE L’année de naissance du Nunavut (1 avril 1999), l’année de la reconnaissance de l’autonomie politique des Inuit du Canada, correspond grâce à un hasard éditorial à la parution du volumineux er
    Hummocks (terme désignant des blocs déchiquetés de glace, s’élevant de plusieurs mètres au-dessus de la banquise). Jean Malaurie entreprit son travail de défenseur acharné des peuples du Nord en 1955 avec
    Les barrières d’hummocks entre le Groenland et la Terre d’Ellesmere, 1951. Coll. Jean Malaurie.
    Les Derniers Rois de Thulé. La somme de réflexions qui paraît quarante-cinq ans plus tard n’a rien perdu de cet acharnement. Les souvenirs de l’explorateur audacieux et entêté traduisent la complexité de la pensée Inuit, ces «Fils de la pierre, de la glace et du vent», centrée sur la compréhension et l’appréhension de l’environnement. L’ouvrage en deux volumes témoigne de ce qui a déjà commencé de disparaître et qu’il faut sauver. Au lecteur s’offrent la nuit polaire, propice à la vie familiale et sociale calfeutrée dans l’intimité de l’igloo où se murmurent les mythes ; le long jour estival favorable à la chasse où l’homme se libère des contraintes du groupe et renoue avec son instinct de chasseur sur l’inquiétante banquise, terre-mer nourricière. D.-A. V. s L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES s N° 54 s 31
    Ci-dessous : Chasse à la baleine. Dessin préhistorique, musée de Provideniya, septembre 1990. Extrait de Hummocks.
    cosmos, à une lecture du ciel, à une science ésotérique transmise par une chaîne ininterrompue d’initiés. Les parentés stylistiques pourraient laisser penser qu’au cours de la si brillante culture O.B.S, la création artistique s’inscrit, comme le suggèrent S. A. Arutiunov et W. W. Fitzhugh, dans une pensée asiatique qui renvoie «à un art scytosibérien, shang et chouoriental». Si l’on examine cet art inuit O.B.S si complexe, qui s’achève au cap Punuk (an 800 de notre ère), on peut s e demander si les Esquimaux de Behring (Tchoukotka, îles Saint-Laurent et Diomède) et de la côte alaskienne n’ont pas été un trait d’union entre les cultures semi-nomades du néolithique de l’Asie centrale et celles des Indiens de la côte nord-ouest du Canada. C’est retrouver le fonds commun de l’art asiatique que Joseph Campbell a magistralement démontré dans son superbe «atlas» historique de la mythologie mondiale. L’histoire a établi que l’aristocratie russe ignorait le génie de son propre peuple, sève de cet empire, c’està-dire la pensée du paysan russe. Qu’est-ce qu’un moujik en 1840 ? Un serf, soumis au bon vouloir de son maître. Et si l’on s’interrogeait sur l’Occident et son regard sur les peuples premiers ? Il fallut l’intui-
    homme nouveau, en annihilant des civilisations et des empires. Je songe à l’Essai sur le don de Marcel Mauss, et aux propos de Claude Lévi-Strauss, après l’avoir découvert. Evoquant Malebranche, lors de sa première lecture de Descartes, il juge sans doute «nombreux ceux qui ont lu ce texte admirable sans avoir le cœur battant, la tête bouillonnante, et l’esprit envahi d’une certitude encore indéfinissable mais impérieuse : d’assister à un événement décisif de l’évolution scientifique». La Russie soviétique a prolongé le retard ethnologique russe par un marxisme athée, niant le chamanisme et tout ce qui est contraire à la pensée léniniste. Les chamans sont envoyés au goulag ou fusillés dès 1926 et 1930. Les régions polaires ont été explorées avant vous, comme vous l’expliquez dans Ultima Thulé, étudiées après et grâce à vous. Pensez-vous que l’on puisse encore y découvrir quelque chose ?
    «Et si l’on s’interrogeait sur l’Occident et son regard sur les peuples premiers ?» tion d’un Gauguin, d’un Sydney Bechet, d’un Duke Ellington (avec le jazz découvert en France et magnifié par les surréalistes) pour entrevoir, après Emile Durkheim, Lucien Lévy-Bruhl, Marcel Mauss, qu’il y avait d’autres civilisations que la civilisation occidentale ; ce que l’on appelle les civilisations d’outremer, les civilisations exotiques. Christophe Colomb a fait, certes, découvrir l’Amérique à des conquérants ; mais ils étaient assez aveugles et cupides pour massacrer physiquement, spirituellement et au nom du Christ des peuples entiers et tenter de faire naître un 32
    Tout récemment au Kremlin, le président Poutine a d é c i d é le développement de l’Académie polaire d’Etat, dont je suis le président et un des fondateurs, et où nous formons avec 800 élèves, fils de bergers, de chasseurs nenetses, tchouktchis, evenkis, esquimaux, les cadres supérieurs autochtones de la Sibérie de demain. C’est bien de protester ; encore faut-il tenter d’ouvrir la route. Je vais donc vers les puissants de ce monde qui, seuls, peuvent changer le cours de l’histoire. C’est la Russie visionnaire de son intelligentsia inspirée qui, sur l’initiative du gouvernement de Gorbatchev et soutenu alors par le président Mitterrand, a vu mieux et plus loin pour le Grand Nord. Avec le président Poutine et le président Chirac, le 2 juillet 2001 à Moscou, pour faire aller de l’avant cette Académie polaire d’Etat, nous avons décidé une «seconde expédition russo-française en Tchoukotka» en 2003, à bord d’un brise-glace russe, devant étudier les climats, la pollution, la crise identitaire des peuples autochtones, de grands problèmes archéologiques autour de l’Allée des Baleines, avec des savants chinois et des régions de l’Altaï. L’originalité de cette expédition, c’est que les diplômés de l’Académie polaire d’Etat seront à égalité avec les savants russes et français, transformant le brise-glace en université nomade. L’Allée des Baleines est le Stonehenge inuit, découvert tardivement en 1976 par l’éminent archéologue soviétique, mon ami Sergei Arutiunov, et que je suis le premier Occidental à avoir pu étudier sur place, sur le plan du chamanisme et des nombres ésotériques, en 1990. Tout ceci est amplement décrit dans Hummocks . s
    s L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES s N° 54 s
    ULTIMA THULÉ Le titre sonne comme une sentence, comme un adieu. C’est bien d’un adieu en effet qu’il s’agit. La fin d’un monde duquel explorateurs et autres découvreurs de déserts glacés ont, chacun à leur tour, contribué à repousser les limites géographiques. Jean Malaurie retrace l’histoire de cette pernicieuse découverte des territoires englacés et de leurs habitants discrets. Les dix-neuf explorateurs qui ont précédé Jean Malaurie étaient, à divers titres, animés d’objectifs différents : soif d’aventure, gloire personnelle ou nationale, ou recherche scientifique. Certains ont trouvé dans ces terres boréales le repos éternel, d’autres des épouses, voire des réponses au mystère de la vie ; tous y ont laissé une part de leur âme. Ainsi Jean Malaurie paie sa dette à ses prédécesseurs, il leur offre dans ce superbe volume, richement illustré en une mise en page magnifique, un écrin digne de leur folie intérieure. Cette deuxième édition paraît revue et augmentée d’une postface en forme de cri d’alarme. Les Inuit subissent de plein fouet les conséquences de la pollution. Ainsi poissons, phoques et ours sont-ils atteints dans leur chair ; la chaîne alimentaire est fragilisée. L’arrivée brutale du monde «civilisé» déstabilise ce peuple qui pourtant a résisté aux assauts impitoyables du climat. Jean Malaurie nous offre ici une dernière chance de comprendre le message de survie envoyé par ces peuples premiers, «sentinelles de la planète». D.-A. V. Ivoire de morse gravé, Ouélen, 1990.
    DES RÉCITS ET DES HOMMES Au-delà des Inuit, ce récit commence une longue histoire entre Jean Malaurie, directeur de «Terre Humaine», et les soixante-huit auteurs, connus ou inconnus, instruits ou analphabètes, qui racontent, au fil des volumes, leur vie, celle de leurs semblables, ceux à qui on a enlevé le pouvoir de parler. Avec «Terre Humaine», c’est la parole donnée aux déshérités, aux laissés-pour-compte. C’est le triomphe du «je», élément-clé du succès de la collection. L’ouvrage de Pierre Aurégan analyse dans le détail ces quarante-cinq années d’édition, véritable reflet de l’histoire des mentalités, à l’écart du ghetto des publications savantes et universitaires. Etude littéraire
    La première édition des Derniers Rois de Thulé, éditée et imprimée par la Librairie Plon en janvier 1955.
    autant qu’historique et sociologique, Des récits et des
    hommes apporte un regard sur les sciences de l’homme telle que la collection «Terre Humaine» les a développées.
    Des récits et des hommes : Terre Humaine, un autre regard sur les sciences de l’homme, par Pierre Auregan. Nathan, 482 p., 2001.
    BIBLIOGRAPHIE DE JEAN MALAURIE Le Hoggar. Journal d’une exploration dans le massif de l’Ahaggar et avec les Touaregs, Nathan, 1954 Thèmes de recherche géomorphologique dans le nord-ouest du Groenland, Ed. du CNRS, 1968 Les Derniers Rois de Thulé. Avec les Esquimaux polaires, face à leur destin, Plon «Terre Humaine», 5e éd., 1989 Ultima Thulé. De la découverte à l’invasion, Ed. du Chêne, 2e éd. revue et augmentée 2000 Hummocks 1 (Nord Groenland - Arctique central canadien). Hummocks 2 (Alaska - Tchoukotka sibérienne), Plon, «Terre Humaine», 1999 L’Appel du Nord. Une ethnophotographie des Inuit, du Groenland à la Sibérie : 1950-2000, Ed. de La Martinière, 2001 L’Art du Grand Nord, Préfacé et dirigé par Jean Malaurie. Ed. Citadelles et Mazenod, 2001 s L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES s N° 54 s 33


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