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histoire des sciences
Les nombres
de Rabelais
Comment ne pas soupçonner quelque cohérence cachée dans le jeu savant de Rabelais avec les nombres ?
Par Jean Céard
T
out lecteur de Rabelais a plaisir à apprendre que, pour nourrir le petit Gargantua, il fallut le lait de 17 913 vaches ou qu’une partie du revenu de Panurge, châtelain de Salmigondin, était incertain et pouvait, d’une année à l’autre, varier de 2 435 768 à 2 435 769 pièces d’or. Ces nombres n’ont sans doute nulle valeur particulière, pas plus qu’il ne faut en attacher au nombre de victimes de Gargantua, arrivant à Paris et noyant dans son urine 260 418 badauds parisiens «sans les femmes et petits enfants». Est-ce à dire qu’il ne peut arriver à Rabelais de jouer subtilement avec les nombres ? En plusieurs endroits, il semble bien convier le lecteur à en faire une lecture symbolique, ou, pour employer un terme d’époque, «mystique». Nous apprenons au Tiers Livre que le quinaire, c’est-à-dire le nombre 5, est le nombre nuptial, parce qu’il est composé de 3, premier nombre impair, et de 2, premier nombre pair, «comme de mâle et de femelle couplés e n s e m b l e » . Après bien d’autres penseurs, c o m m e Plutarque, c o m m e le célèbre
Ci-contre : Orontii Finaei,De re et praxi geometrica, libri tres, Parisiis, apud Aegidium Gorbinum, 1586 (1re éd. 1556), Médiathèque de Poitiers.
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Marsilio Ficino, le Cinquième Livre s’intéresse longuement au nombre platonicien de l’âme, qui est 108, et qui, pour lui, est formé de la tétrade pythagoricienne, c’est-à-dire des quatre premiers nombres, dont chacun est multiplié par la somme des quatre premiers nombres (1 + 2 + 3 + 4 = 10), soit 10 + 20 + 30 + 40 = 100, augmenté du premier cube, c’est-à-dire de 8. C’est donc par un escalier de 108 marches que Panurge se dirige vers le Temple de la Dive Bouteille. Et on le voit s’arrêter soudain à la 78e marche, pris de peur. Nombre insignifiant ? Pourtant Rabelais se plaît à l’employer, invitant même le lecteur, sur la page de titre du Tiers Livre, à se réserver à rire au 78e livre. Comment ne pas soupçonner là quelque cohérence cachée ?
UNE LECTURE «MYSTIQUE» DE L’ABBAYE DE THÉLÈME
Nous ne sommes pas démunis pour l’interpréter. Platon, Pythagore : voilà les sources prestigieuses de cette arithmétique, qui a fort intéressé des écrivains comme Nicomaque de Gérasa ou le philosophe Boèce, avant de passionner tant de penseurs de la Renaissance. Déjà saint Augustin, commentant les six jours de la Création et le septième jour du repos de Dieu, voyait dans le sénaire la perfection des œuvres divines et dans le septénaire le nombre de Dieu. Cette arithmétique cherche à retrouver partout la trace de l’unité, qui a un statut particulier, en ce qu’elle est, non pas proprement un nombre, mais la source et l’origine de tous les nombres : en ce sens, il est légitime de considérer le 3 comme le premier nombre impair. D’autre part, si certains nombres reçoivent, en raison de leur histoire ou de leur composition, une signification propre, ce n’est cependant pas chacun d’entre eux qu’il faut le plus souvent interpréter, mais la constellation qu’ils constituent, même si Rabelais s’ingénie à en disperser les éléments. Une fois au moins, pourtant, il les a réunis. L’Abbaye de Thélème est un célèbre épisode du roman rabelaisien, et la critique s’y est largement intéressée. Mais on en a surtout commenté la règle. Pour ce qui est de son architecture, on a tenté d’y retrouver les exigences de beauté et d’opulence de l’architecture de la Renaissance, non sans avouer que sa forme hexagonale n’avait guère d’équivalent réel. Or, ce n’est pas un trait seondaire de cette construction : le sénaire est partout présent à Thélème, avec ses six étages, ses six bibliothèques, ses tours de 60 pas de diamètre, ses escaliers à vis de six toises de large et que peuvent gravir de front six hommes d’armes. Mais ce n’est pas tout. D’autres nombres s’y cachent, plus discrètement indiqués, et notamment le septénaire : l’épisode, en effet, comporte sept chapitres ; l’inscription en vers de la grande porte compte sept couples de strophes, disposés d’une manière d’abord surprenante
puisque les annonceurs du Saint Evangile prennent place entre les nobles chevaliers et les dames de haut lignage et se trouvent ainsi l’objet du sixième couple de strophes. Une hypothèse se dessine, pour peu qu’on se souvienne des analyses de saint Augustin : l’abbaye de Thélème ne serait-elle pas une cité terrestre en marche vers la cité céleste à laquelle la prépare et la destine l’annonce de l’Evangile, une cité qui, dans sa structure, conjugue la perfection des œuvres divines et l’attente de la cité d’en-haut ? Une telle hypothèse exige qu’on ne néglige aucune indication. Comment comprendre, par exemple, que les marches des escaliers aient 22 pieds, ou plutôt «xxii. piedz», pour écrire comme Rabelais qui, curieusement, dans ces pages qui transcrivent tous les nombres en lettres, réserve à celui-ci l’emploi de la notation dite romaine ? Depuis Archimède, on cherche des approximations du nombre irrationnel π : la première «réduite» de ce nombre qu’a proposée le grand mathématicien est 22/7 ; elle répond à un cercle dont 22 mesurerait la circonférence et 7 le diamètre. Ainsi les «xxii. piedz» de Rabelais pourraient bien suggérer que l’hexagone de Thélème aspire à s’inscrire dans un cercle – le cercle qui, ayant 7 pour diamètre, désigne la divinité, l’Unité divine. On apprend encore que Thélème compte six escaliers dont chacun est formé de 6 ensembles de 12 marches, ponctués par des paliers. Qui veut gravir 12 marches doit poser 13 fois le pied (c’est un classique problème d’intervalles). Et qui veut franchir 6 fois 12 marches doit poser 78 fois le pied. Or, 78 résulte de l’addition des douze premiers nombres : il est ce qu’on appelle le douzième nombre triangulaire. Faut-il alors rappeler que la Jérusalem de l’Apocalypse comporte douze portes et que son rempart repose sur douze assises ? Le nombre de 78 se cache ailleurs encore dans Thélème, dont les tours sont distantes entre elles de 312 pas, c’est-à-dire du quadruple de 78. Cette lecture «mystique» de Thélème donne certes le vertige, et le lecteur peut très bien n’y voir qu’un jeu de Rabelais avec les spéculations arithmologiques chères à ses contemporains. Mais c’est une autre histoire. Pour l’instant, réservons-nous à rire au 78e livre. s
LES SCIENCES AU TEMPS DE RABELAIS
Jean Céard est l’auteur d’une édition critique du Tiers Livre. A Poitiers, il est responsable scientifique du séminaire d’histoire des sciences et des techniques à la Renaissance (janvier-mars 2002).
Cette exposition, conçue par l’unité de recherche Adoni, dresse un inventaire de la culture scientifique acquise par Rabelais au cours de sa formation en Touraine, en Anjou et en Poitou. L’iconographie provient d’ouvrages du XVIe siècle de la médiathèque et de la bibliothèque universitaire de Poitiers. Produite par l’Espace Mendès France avec le soutien de l’Université de Poitiers (Action culturelle), l’exposition circulera cette année dans les facultés de la cité.
LES GRANDS JOURS DE RABELAIS EN POITOU
Ce colloque international eut lieu cet été à l’Université de Poitiers (L’Actualité n° 53), avec le soutien de la Région Poitou-Charentes (Com’science). De grandes figures savantes ont été évoquées, en particulier Jean Bouchet. Parution des actes en 2002.
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