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Denis Roche
Temps terrien en Poitou
Considérations de l’écrivain et photographe sur le Poitou, qui l’a séduit, et sur la photographie
Entretien Jean-Luc Terradillos
On dit les Poitevins fermés sur eux-mêmes.
trois ans et demi seulement, et dans un périmètre assez restreint, entre Poitiers, La Roche-Posay et Châtellerault. J’aime la campagne profonde.
I
nvité à Poitiers par l’Université et l’Office du livre, Denis Roche a présenté une sélection de sa «photoautobiographie». «Il n’y a aucun rapport entre la littérature et la photographie, dit-il à cette occasion. Ce sont deux esthétiques différentes. L’acte photographique se distingue des autres activités humaines parce que c’est un instantané. En une fraction de seconde, la photo est pleine, il n’y a rien à compléter.»
L’Actualité. – Qu’est-ce qui vous a attiré en Poitou ? Denis Roche. – Je suis venu dans le Poitou parce que
Pas du tout, en tout cas dans la campagne. J’ai même été surpris par la gentillesse des gens. Je connais bien l’Auvergne et la Provence, des régions où l’on est assez mal accueilli. Ici, je m’attendais à une réserve légitime vis-à-vis de Parisiens possédant une résidence secondaire, et des étrangers installés à l’année. Au contraire, je suis stupéfait par le côté débonnaire des gens, des paysans, des commerçants. Il est vrai que c’est une région de passage. Des Sarrasins, des Anglais ont fait souche. Près de chez moi il y a des Barbarin et des Tartarin. Les gens me disent que c’est la déformation du mot sarrasin. Ils en rient. C’est très bien.
Pourquoi faites-vous peu de photos dans le Poitou ?
Denis Roche a publié récemment
Le Boîtier de mélancolie (Hazan,
1999). Gilles Mora lui a consacré une importante monographie, Denis Roche. Les Preuves
du temps, publiée
lors de l’exposition à la Maison européenne de la photographie en 2001.
je voulais acheter une maison de campagne. Cela s’est fait par hasard. Des amis avaient une maison en Touraine du sud, près de Preuilly. Comme ils se sentaient un peu seuls, ils nous incitaient à chercher pas loin de chez eux. Aux yeux de nos amis parisiens, Touraine du sud ou Poitou, c’est très différent – le pire étant l’été que nous avions passé dans le Cantal, alors que d’habitude nous allions au Mexique, en Inde… Le bide le plus éclatant. Un agent immobilier a attiré, le premier, notre attention sur la frontière entre la Touraine et le Poitou. Il nous faisait visiter des maisons abominables et, à un moment donné, nous avons traversé la Creuse. «Vous verrez, c’est autre chose», dit-il. La Touraine, c’est la vieille terre royale, quand la France était toute petite. Le Poitou fut longtemps une terre anglaise et cela se sent encore. Un de mes voisins, un paysan, m’a dit «ils se sentent chez eux» en parlant des Anglais. La différence se perçoit dans le paysage. Quand on est dans un vallon – notre cas – on est beaucoup plus planqué que dans une vallée de la Touraine. Ma vision du Poitou est cependant limitée. J’y viens depuis
Peut-être ai-je besoin d’être un peu agité pour faire des photos, d’être ailleurs. Quand je viens ici, je suis chez moi, dans la tranquillité. Je vaque à mes occupations de terrien. D’ailleurs j’ai mis très longtemps avant de comprendre que je pouvais faire des photos chez moi, à Paris. Je ne sais pas pourquoi. Je suis un bureaucrate à plein temps aux éditions du Seuil. J’écris des livres, je publie de la littérature contemporaine, j’ai affaire à des écrivains. Donc quand je deviens photographe, je passe dans un autre monde. Je suis quelqu’un d’autre. Je ne fréquente pas les mêmes personnes. C’est probablement la raison pour laquelle la photographie a longtemps coïncidé avec les vacances, quand j’étais ailleurs.
La photographie n’est pas une discipline ?
Pas du tout. Je peux rester des mois sans faire une photo.
Vous êtes donc un amateur ?
Oui. Totalement.
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Quand glissez-vous dans «l’autre monde» ?
Quand je vois quelque chose. J’arrive dans une chambre d’hôtel, il y a un reflet étrange dans la fenêtre… Je photographie ce qui se trouve devant moi – ce qu’on appelle la «vision directe». Je n’invente rien.
Est-ce dans un moment heureux ?
Pas forcément. A une époque, je rêvais de faire un petit texte sur l’ennui, mais c’est très difficile de rendre hommage à la photo en parlant de l’ennui. Il m’est arrivé aussi de faire des photos dans des moments intenses d’ennui. Je tournais en rond avec mon appareil photo dans un endroit où il ne se passait rien, où je savais qu’il ne se passerait rien. Moment de creux total, pas d’envie. La photo n’est pas pour autant toujours formidable.
sauf dans les pays musulmans. Depuis, ça s’entasse. C’est inouï. Ça va beaucoup plus vite que ce que les gens écrivent. C’est ça le vrac. Exaltant. Par exemple, il a toujours été de bon ton de mépriser les touristes japonais qui descendent de leur autocar devant la tour de Pise et qui font immédiatement la photo. Ils n’ont vu la tour qu’à travers leur appareil photo. Et ils rient. Sans la photo, ils n’auraient pas ce sourire ravageur. Cela me remplit de plaisir. C’est une façon jubilatoire de fonctionner. Et quand le polaroïd a été inventé, les gens se sont mis à faire des photos cochonnes. Voilà le vrac : une production d’imaginaire illimitée, jour et nuit. Il y a là quelque chose d’intense aulaquel aucune autre agitation n’est comparable parce que c’est gratuite, pour le plaisir.
L’exposition des photographies de Denis Roche eut lieu à la Médiathèque de Poitiers en mars, dans le cadre de «L’œil écrit», manifestation organisée par l’Université de Poitiers et l’Office du livre en PoitouCharentes.
Courtesy Galerie Le Réverbère
«20 juillet 1989. Waterville, Irlande. Butler Arms Hotel, chambre 208»
Vo s avez écrit que «la photographie est empreinte de profondeur [...] due à la rencontre du Temps et du Beau»1. Personne n’ose plus parler de Beau aujourd’hui.
Comme vous, les gens font leur autobiographie.
Ce mot ne sert plus beaucoup. A l’inverse, on devrait oser dire que dans quantité d’expositions – et pas seulement de photographies – il y a des choses d’une extrême laideur. Pour moi, le Beau signifie accomplissement. Dans le résultat, il se passe quelque chose de l’ordre de l’invention, du formel, du sensible.
«Avec la photographie, nous sommes en présence du premier vrac de l’histoire de l’homme.»2 Qu’entendez-vous par vrac ?
J’y participe mais ils ne se posent pas la question du chef-d’œuvre. Aucune raison de le leur reprocher, d’ailleurs. La création est forcément arrogante, dans quelque domaine que ce soit. Si vous commencez un livre sans vous dire, même inconsciemment, qu’avant vous personne n’a rien compris, vous allez tartiner une histoire tranquille. Tous les photographes se posent la question du chef-d’œuvre, à chaque prise de vue, mais ils ne le disent pas. Je sais qu’il y a des photos où j’étais très près du chefd’œuvre. Quelques-unes qui surnagent, en trente ans, qu’on peut voir toutes seules sur un mur. s
1. Conversations avec le Temps, Le Castor Astral, 1985 2. La Disparition des lucioles. Réflexions sur l’acte photographique, Editions de l’Etoile, 1982
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Dès son invention, la photo a connu un succès immense. Le monde entier s’est mis à faire des photos,
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