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François Bon : Le confin de la mer glaciale

Dossier Aventure polaire :

Icy est le confin de la mer glaciale. Le mystère partiellement éclairci du Cinquiesme livre de Rabelais.

Texte par François Bon, photos : Marc Deneyer.

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    Icy est le confin de la mer glaciale Le mystère partiellement éclairci du Cinquiesme livre de Rabelais Par François Bon Photos Marc Deneyer
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    armi les mystères de Rabelais, d’une part ce très long temps qu’il lui fallut pour passer de Gargantua (1534) au Tiers livre (1546), d’autre part que son Quart livre (1552) n’accomplisse pas la promesse d’un voyage jusqu’à l’oracle promis de la Dive Bouteille, mais s’interrompe là, où nous entrons en mer Glaciale. Le Quart livre invente, à mesure qu’on avance sur l’océan, des îles utopies, Chiquanous, île des Vents, îles des Macraeons (gens qui ont des ans beaucoup) qui sont comme une suite de satires creusées à rebours dans le monde laissé en arrière. Rabelais, pour le préparer, s’est même invité quelques mois à SaintMalo chez Jamet Brayer, le pilote de Jacques Cartier : celui-ci avait vu l’immensité blanche du grand nord. Fascinante, la carte du Saint-Laurent remonté par Cartier, long entonnoir blanc, avec d’autres entonnoirs blancs qui s’y greffent, et de l’inconnu partout au bout. Rabelais fait partir son expédition des Sables-d’Olonne (est-ce là que, moine à Fontenayle-Comte, il a vu pour la première fois la mer ? il connaissait aussi La Rochelle : Phares : haultes tours sus le rivaige de la mer, esquelles on allume une lanterne on temps qu’est tempeste en mer pour addresser les mariniers, comme vous povez veoir à la Rochelle & Aigues Mortes…), et envoie ses navigateurs vers ce mystérieux passage rêvé du grand nord…
    MARC DENEYER À ILULISSAT En 1994, Marc Deneyer est allé au Groenland, à Ilulissat, pour photographier les icebergs. Ce travail a donné lieu à des expositions, notamment à Poitiers et à Paris («La conquête des pôles», 1997), et à un livre,
    On a longtemps supposé que le Cinquiesme livre était la suite prévue du Quart, et longtemps buté sur ces contradictions : textes laissés en chantier, et d’autres qui semblaient dans le Cinquiesme livre avoir été pillés et aboutis… par le Tiers et le Quart livres. Simplement, les analyses des grammairiens maintenant le confirment, parce que le grand voyage circulaire, qui permettait, dans l’envers du monde qu’est le monde de l’autre côté de la terre, de toucher l’utopie, a été ébauché dans ces douze ans d’avant le Tiers livre, dont on sait qu’il est, en son premier et son dernier chapitre, le récit du seul embarquement, et tout le livre fait d’une enquête de dernier moment, à travers les strates de la parole. Le mystère du Quart livre c’est sa fin, dans ce renoncement à la navigation circulaire qui en devait être le but. Dans Rabelais, quand le nouveau s’ébroue et émerge, il laisse à la surface du texte la croûte des premiers états qu’on a secoués et fissurés. La fin officielle du Quart livre c’est une farce autour d’un chat, Rodilardus, avec une de ces échappées opaques dont
    tence réelle, sans locuteur. Et si la parole a existence hors de l’homme, plus besoin d’utopie, qui ne serait qu’une figure de plus parmi toutes figures nées de l’homme. Sauf que voilà : la langue que parlent ces mots, une fois échauffés non par la bouche, mais par la main, est inaudible, hors du sens – hin, hin, h i n , hin, his, ticque torche, lorgne, brededin, brededac, frr, frrr, frrr, bou, bou, bou, bou, bou, bou, bou, bou, traccc, trac, trr, trr, trr, trrr, trrrrrr, On, on, on, on ououououon : goth, mathagoth, & ne sçay quels aultres motz barbares… Dans cet océan fissuré qu’est le Quart livre, une fois approchant ce confin de la mer Glaciale, cesse la possibilité des îles satires, des îles utopies, de toute médiation de l’homme devant l’inconnu du monde. Il reste à Rabelais cet étonnant, terrible chapitre avec cette petite poignée de personnages dérivant sur l’immensité silencieuse de la mer. Plus de vent, plus rien que le silence et le froid. Et lui se met à énoncer cette liste, dite par ordre alphabétique (la première des listes de Rabelais à être par ordre alphabétique) de tou-
    Ilulissat (éd. Le temps qu’il fait). Pour la première fois, Marc Deneyer montre les photographies en couleur de ce voyage. A l’Espace Mendès France, dans le cadre de «L’aventure polaire», du 16 avril au 1er septembre . Un choix des photographies d e son séjour au J a p on sera exposéa à la Maison de la culture du Japon à Paris, durant l’été 2002.
    Rabelais est l’empereur : Ho, ho, hie. C’est saphran d’Hibernie, et toute suite serait possible, sauf qu’on n’a pas trace, dans les dix-huit mois qu’il lui reste à vivre, que Rabelais l’ait entreprise. Mais la véritable fin du Quart livre, c’est, approchant la mer Glaciale, ce très haut, très grand récit dit des paroles gelées : Lors nous iecta sus le tillac plènes mains de parolles gelées, & sembloient dragée perlée de diverses couleurs. Nous y veismes des motz de gueule, des motz de sinople, des motz de azur, des motz de sable, des motz dorez. Les quelz estre quelque peu eschauffez entre nos mains fondoient, comme neiges, & les oyons realement. Approchant le mystère du monde en son nord, les mots ont exis-
    t e s bêtes, larves, insectes, que recèle l’homme : l’homme peuplé, habité, l’homme monde, quand tout le reste est ouvert, mais vide. La rencontre avec le monde polaire met un terme à la quête de Rabelais, parce qu’enfin elle pose l’homme en avant, sans plus de conflit qu’avec lui-même. Arrivé en mer Glaciale, il n’y avait plus à reprendre le Cinquiesme livre : l’œuvre avait son terme, dans cette figure ouverte. Faites le voyage… s
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    s L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES s N° 56 s
    «& en bonne heure feirent voile au vent Grec levant selon lequel le pilot principal nommé Iamet Brayer, avoit designé la routte, & dressé la Calamite de toutes les Boussoles. Car l’advis sien, & de Xenomanes aussi feut, veu que l’oracle de la dive Bacbuc estoit près le Catay en Indie superieure, ne prendre la routte ordinaire des Portugualoys : Les quelz passans la Ceincture ardente, & le cap de Bonasperanza sus la poincte Meridionale d’Africque, oultre l’Aequinoctial, & perdens la veue & guyde de l’aisseuil Septentrional, font navigation enorme. Ains suyvre au plus près le parallèle de ladicte Indie : & gyrer au tour d’icelluy pole par Occident : de manière que tournoyans soubs Septentrion l’eussent en pareille elevation comme il
    est au port de Olone, sans plus en approcher, de paour d’entrer & estre retenuz en la mer Glaciale. Et suyvans ce canonique destour par mesme parallèle, l’eussent à dextre vers le Levant, qui au departement leurs estoit à senestre. Ce que leurs vint à profict incroyable. Car sans naufrage, sans dangier, sans perte de leurs gens, en grande serenité (exceptez un iour près l’isle des Macraeons) feirent le voyage de Indie superieure en moins de quatre moys: lequel à poine feroient les Portugualoys en troys ans, avecques mille fascheries, & dangiers innumerables.»
    D’après l’édition originale du Quart livre, Michel Fézandat, Paris, 1552 s L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES s N° 56 s 31


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