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Patience de dinosaure
Les dinosaures de Cherves-Richemont, près de Cognac en Charente, attendaient depuis 130 millions d’années qu’on veuille bien les découvrir
Par Emmanuel Touron Photos Jean-François Tournepiche
L
a France a encore des histoires à raconter aux paléontologues. Sauf qu’à les voir filer vers les strates inexplorées des grands déserts lointains ou de quelque chaîne de montagne inhospitalière, le grand public a fini par croire que nos pâturages n’avaient plus grand-chose à leur offrir. En rappelant que «cela
fait deux siècles qu’on connaît le sous-sol français», JeanMichel Mazin, paléontologue à l’Université de Poitiers (EP 1596), justifie aisément l’expatriation de ses pairs à l’étranger. Sous-entendu, le Gobi est a priori plus prometteur qu’une anonyme carrière d’extraction de gypse plantée au fin fond du Poitou-Charentes. Mais si la majorité des professionnels boudent l’Hexagone, les amateurs, eux, continuent de lui consacrer du temps. Leurs fouilles n’ont pas la même ampleur, certains se lancent dans la prospection avec le zèle d’un pêcheur de coques à marée basse. Néanmoins, aussi modeste soit leur démarche, ce sont ces fouilleurs du dimanche qui, parfois, révèlent des merveilles.
PREMIER SIGNALEMENT
Thierry Lenglet est de ceux-là. Géologue de formation, prof de maths dans un lycée d’enseignement professionnel en Charente-Maritime, il traque le din o s a u r e depuis des lustres. La carrière de Champblanc, à Cherves-Richemont en Charente, il la pratique depuis les années 90. Il sait que, dans l’Antiquité déjà, on exploitait ses bancs de gypse. Surtout, il sait que ce gypse s’intercale avec des couches d’argile noire emprisonnant des vestiges préh i s t o r i q u e s . Dès le milieu du XIX e siècle, Henri Coquand avait signalé les potentialités fossilifères du site (Description physique, géologique et minéralogique du département de la Charente). Mais il a fallu attendre les années 80 pour que les amateurs et collectionneurs viennent y mettre le nez, s’immiscant entre les pelleteuses de la société Garandeau. La cohabitation avec les bulldozers est tranquille. L’exploitant, Alexander Garandeau, fils, petit-fils et arrière-petit-fils de carrier, est lui-même ingénieur des Mines. Du coup, il ne cache pas la sympathie bienveillante qu’il nourrit à l’égard des fouilleurs.
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LE «OUI, BOF !» BORDELAIS
Années 90. Lenglet va donc gonfler le rang des amateurs. Comme tout le monde, il exhume des restes : dents, écailles, ossements de dinosaures carnivores et herbivores. Mais, plus que les autres, il mesure l’importance de ses trouvailles. En 1994, il entend ne plus se limiter aux seuls fronts de taille de la carrière. Et prend l’initiative d’une fouille à plat. Avec quelques copains et pendant de longues semaines, il gratte une centaine de m2 libérés par les engins de Garandeau. Le matériel qu’il extrait le conforte dans son idée. Il se tourne alors vers des enseignants de Bordeaux, des spécialistes rencontrés quand il était étudiant. Il leur présente quelques pièces. Mais son enthousiasme ne reçoit pas les encouragements qu’il espérait. «Pour eux, c’était juste des découvertes isolées !» Thierry Lenglet est déçu, mais reste persuadé que Champblanc renferme un formidable gisement. Alors, il poursuit sa quête. Seul. Sans se douter que sa tentative en direction du milieu savant va porter ses fruits. Un jour de 1999, il est contacté par le conservateur du musée des Beaux-Arts d’Angoulême. Comme Lenglet, Jean-François Tournepiche a une formation de géologue. Son musée vient justement de consacrer une exposition au sous-sol charentais. C’est un géologue bordelais qui lui a parlé de ses recherches. Tournepiche veut en savoir plus. Lenglet raconte. Le conservateur est moins dubitatif qu’on l’a été à Bordeaux : «Nous prêtons attention à toutes les informations, insiste-t-il. Même les plus fantaisistes !» Et le récit de Thierry Lenglet n’a rien de fantaisiste. Du coup, Jean-François Tournepiche fait remonter l’information jusqu’au laboratoire de Jean-Michel Mazin. A l’époque, Mazin consacre son temps aux ptérosaures de Crayssac, dans le Lot. Mais quand son copain Tournepiche lui parle de Cherves, il n’hésite pas longtemps. Il connaît les écrits de Coquand, mais n’a jamais pris le temps de les vérifier. Le moment semble venu. Quelques mois plus tard, en mai 2001, Mazin, Tournepiche, Lenglet et Garandeau se retrouvent à Champblanc. Avec le soutien du musée d’Angoulême et du Conseil général de la Charente, une zone-test est libérée à quelques centaines de mètres de la carrière, au milieu d’un champ de maïs.
CONFIRMATION
mes bien dans le Berriasien.» Autrement dit, dans les tout premiers étages du Crétacé. Et là est le scoop. Car, de l’aube du Crétacé, on ne sait que très peu de choses. Au point que l’apparent effondrement de la biodiversité de la fin du jurassique a conduit à imaginer une crise planétaire majeure. La découverte tombait à point. D’autant que depuis des années, JeanPaul Billon-Bruyat, l’un des étudiants de Mazin, cherchait – sans trop y croire – la matière d’une thèse sur cette fameuse crise. Jean-Michel Mazin en rigole encore : «Avec Cherves-Richemont, on a eu un coup de chance magistral.» De quoi relativiser une histoire vieille de 135 millions d’années. s
Pendant deux semaines, les paléontologues amateurs et professionnels raclent la couche d’argile. «Et là, l’extase !» s’enflamme Jean-Michel Mazin. Cette discrète campagne de fouille permet de dégager quelque quatre cents pièces. Mieux, ces ossements présentent tous un cachet Crétacé. Analysés à Bordeaux, les ostracodes (minuscules crustacés) et charophytes (organes reproducteurs d’algues d’eau douce) libérés par les chercheurs confirment la datation : «Nous som-
Pourquoi le gisement de Cherves-Richemont est-il si précieux ? Trois raisons. D’abord, c’est une incroyable mine à fossiles. En quinze jours de fouille seulement (c’était en mai 2001, sans préparation particulière et par un temps épouvantable), JeanMichel Mazin et une poignée de chercheurs ont exhumé quelque quatre cents pièces : os, écailles, dents, griffes de dinosaures herbivores et carnivores, de ptérosaures, de poissons, de tortues, etc. Ensuite, les premières observations ont soulevé une énigme scientifique. Certains ossements reposent, en effet, à la verticale. Et non à l’horizontale, comme tout fossile qui sait se tenir. Pourquoi cette hérésie paléontologique ?
Raz-de-marée, glissement de terrain ? A creuser. Enfin, et surtout, si la couche fossilifère de Champblanc intéresse tant les paléontologues, c’est parce qu’elle date du Berriasien, l’aube du Crétacé. Jusqu’à présent, cet étage n’a livré que de très rares fossiles. Du coup, de
l’effondrement brutal de la biodiversité tel qu’observé entre la fin du Jurassique et le début du Crétacé, les scientifiques ont fini par admettre que, il y a 135 millions d’années, une crise planétaire majeure a bouleversé l’ordre écologique en place. Visiblement, Cherves-Richemont pourrait les faire mentir et une page de l’histoire de la planète être remaniée depuis la Charente. Mais Jean-Michel Mazin se garde bien des pronostics hâtifs. Il sait juste qu’il vient d’en prendre «pour cinq ou six ans». Et semble convaincu d’une chose : «Là-bas, on va se faire plaisir.» Heureux homme.
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