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Bertrand Du Guesclin, la reconquête

Article : Bertrand Du Guesclin, la reconquête. Au XIVe siècle, les anciennes provinces du Poitou, de l’Aunis, de la Saintonge et de l’Angoumois étaient couvertes de places fortes que Du Guesclin fit céder les unes après les autres.

Par Anh-Gaëlle Truong, photos : Sachiko Morita.

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    Au XIVe siècle, les anciennes provinces du Poitou, de l’Aunis, de la Saintonge et de l’Angoumois étaient couvertes de places fortes que Du Guesclin fit céder les unes après les autres Par Anh-Gaëlle Truong Photos Sachiko Morita
    Bertrand Du Guesclin la reconquête L ’année 1372 est charnière pour le Poitou, l’Angoumois et la Saintonge. Une année durant laquelle le connétable Bertrand Du Guesclin, chef des armées royales françaises, conduit une guerre de sièges et de harcèlement contre les troupes anglaises. Il parviendra rapidement à faire revenir ces territoires sous l’autorité du roi de France, Charles V. Rappelons qu’en 1360, par le traité de Brétigny, un quart du royaume, en plus d’une énorme rançon, avait été monnayé pour faire revenir le roi d’alors, Jean le Bon, capturé par les Anglais pendant la bataille de Poitiers en 1356. La stratégie de Du Guesclin, après avoir été encensée pendant longtemps par les manuels scolaires, fut récemment décriée par plusieurs historiens qui, comme Edouard Perroy, ne voient en lui qu’un «soudard borné», un vulgaire chef de bande, sans talent et sans valeur stratégique. Mais Georges Minois, auteur d’une biographie de Du Guesclin, s’attache à redorer l’image du «guerrier le plus représentatif et le plus inventif de son époque». Selon lui, le manque de stratégie d’ensemble est dû davantage à l’incohérence des récits du chroniqueur Froissart et du trouvère Cuvelier – ces derniers ne respectent pas la chronologie des faits – qu’à celle des campagnes de Du Guesclin. Mais surtout, la tactique lui paraît simple et efficace : Du Guesclin a privilégié l’assaut des villes secondaires pour intimider les grands centres. Ainsi, Montmorillon, Moncontour, Bressuire et Chizé font l’objet d’assauts rudes et violents où la plupart des garnisons anglaises sont passées au fil de l’épée. Mais Poitiers, La Rochelle, Angoulême ou Niort se rendent sans grande résistance. La méthode est d’autant plus payante qu’elle évite de saccager des villes qui doivent réintégrer le domaine royal. De fait, pendant cette campagne s’étalant de 1370, quand Bressuire fut prise, jusqu’en 1373, date de la bataille de Chizé et de la reddition immédiate de Niort, peu de villes furent effectivement assaillies. Mais le cas échéant, Du Guesclin y déploie ses talents d’assiégeant, mélange de ruse et de force, trait d’union entre les règles de la guerre chevaleresque et la guerre de mercenaires qui annonce la Renaissance. «De la première, il conserve certains traits, la fidélité à toute épreuve […] et le respect des conventions telles que celle de consentir à la reddition d’une forteresse assiégée si les renforts ne sont pas arrivés avant une date fixée à l’avance», écrit Georges Minois. C’est ainsi que Du Guesclin procéda à Thouars alors que la ville accueillait les déçus de la reddition de Poitiers. Au terme de deux assauts meurtriers pour les deux partis, un engagement est pris : si les renforts anglais n’étaient pas arrivés à la Saint-Michel (29 septembre) de l’année 1372, alors le vicomte de Thouars livrerait la place aux Français. A cause d’un vent défavorable, les troupes anglaises n’ont jamais atteint La Rochelle et, selon l’accord, la ville entra sous la domination de Charles V. Si le connétable respecte des conventions chevaleresques, il sait aussi faire preuve d’un pragmatisme et d’une efficacité qui dérogent aux lois de la guerre médiévale. Il ne combat pas comme un chevalier. Souvent à pied, il manie peu la lance et plutôt la hache, son arme favorite, ou la dague comme à Chizé. D’après le récit de Cuvelier, le connétable saisit un Anglais par la visière et, introduisant sa dague, le frappe d’un tel coup qu’il lui traverse l’œil : «Sa dague y va boutant, tellement le feri c’un oil lui va crevant.» Impitoyable, Du Guesclin sait également se faire respecter des mercenaires, de plus en plus sollicités dans les armées de la fin du Moyen Age. Il est néanmoins toujours soucieux de leur verser leur solde, le garant le plus solide de leur fidélité. Il apprécie aussi la ruse, comme pour entrer dans Niort où, semble-t-il, s L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES s N° 57 s 35
    for teresses même un certain plaisir à tuer. L’épisode de Benon est un bon exemple. Attribuée à Du Guesclin par Froissart ou à Olivier de Clisson par Cuvelier, la boucherie qui a lieu est gratuite. Alors que les Anglais avaient annoncé leur décision de se rendre et s’apprêtaient à sortir de la tour, Clisson «vint à l’uis de la tour, les Englois attendoit, le premier qui yssi de sa hache feroit, a un coup seulement la teste lui fendoit, […] a quinze coups de hache quinze testes copoit», raconte Cuvelier. Tout ça parce que ces Anglais avaient tué un seul de ses hommes ! Tirant parti des ressources défensives naturelles que représentent les éperons rocheux, les méandres d’une rivière, des marécages ou des trois à la fois comme à Poitiers ou Thouars, les forteresses du XIVe siècle ont depuis longtemps abandonné le bois pour la pierre et renforcé les défenses naturelles par des fortifications qui s’étendent sur plusieurs lignes, comme à Bressuire qui compte trois enceintes. A toutes les époques, aux progrès dans l’art des sièges répondent les progrès dans l’art des fortifications et réciproquement. Le but de l’assiégeant étant de pénétrer dans la place, il doit surmonter les obstacles en creux tels que les douves ou les fossés. Il faut donc les combler avec tous les matériaux disponibles. Ainsi à Moncontour, les Français mettent quatre jours à remplir le fossé de branches, troncs d’arbres, paille et terre pour y poser leurs échelles. 400 FORTERESSES CONQUISES EN POITOU ET EN SAINTONGE
    Page précédente : la forteresse de Bressuire. Ci-dessous : la porte de Thouars par laquelle Du Guesclin entra en vainqueur. Page de droite : le donjon de Moncontour.
    il fait revêtir à ses hommes la tunique à croix rouge des Anglais pour tromper l’ennemi. Mais c’est au pied des forteresses qu’il fait le plus montre de son talent tactique et guerrier. Prendre une place impliquait fréquemment le recours à des procédés psychologiques : un mélange de menaces et de clémence, où les assaillants promettent de respecter les vies et les biens ou de massacrer jusqu’au dernier homme, et qui aboutissait fréquemment à la capitulation négociée des assiégés. Ainsi à Chauvigny, relate Cuvelier : «Ceste ville rendés ! Ce vous le refusés, touz destruiz en serés […] se par force on vous prent, vous serés encroés !» dit Bertrand Du Guesclin avant que les quatre châteaux se rendent. A noter que Du Guesclin n’est pas de toutes les batailles et qu’il délègue nombre de phases de reconquête aux seigneurs qui l’accompagnent. Ainsi, le siège de Soubise est confié au sire de Pons qui continue ensuite sa marche vers Saint-Jean-d’Angély, Angoulême, Taillebourg, puis Saintes et même Pons «qui se tenoit encore englece, quoyque li sires fuist franchois», explique Froissart. Toutes ces villes se rendirent rapidement. Mais, quand elles résistent, il faut «tenir ses promesses» et employer la force. Montmorillon fut «vistement et radement» assailli : le connétable accompagné des seigneurs de son camp «le prissent d’assaut et furent mort tout chil dedans estoient». Le connétable et son entourage ne sont guère sujets à la pitié et prennent
    BIBLIOGRAPHIE Froissart, Chroniques, Genève, Droz, 1993. Cuvelier, La chanson de Bertrand Du Guesclin, Editions universitaires du Sud, 1991. Georges Minois, Du Guesclin, Fayard, 1993. «Du Guesclin : une gloire usurpée ?» in L’Histoire, n° 178. La Fontenelle de Vaudore, «Prise de Bressuire par Du Guesclin en 1371» in Revue Anglo-française, 1837. Allonneau, «Puissance des vicomtes de Thouars pendant la durée de l’occupation du Poitou par les Anglais et prise de Thouars par Duguesclin en 1372» in Revue Anglo-française, 1837. 36
    Avant d’amorcer l’assaut, les assiégeants montent parfois des palissades comme à Chizé où les Français de Du Guesclin cherchent à se protéger d’une sortie des Anglais de la forteresse mais aussi de l’arrivée d’éventuels renforts. «Quand ils furent tout venu devant Cisek ils […] fissent bons palis deriere yaux par quoy soudainement de nuit ou de jour on ne leur peuuist porter contraire» (Froissart). Quand le temps de l’attaque est venu, arbalétriers et archers tirent alors continuellement sur les défenseurs pour les forcer à se replier derrière leurs créneaux et les empêcher ainsi de déverser toutes sortes de matériaux sur la tête des attaquants. Ainsi Cuvelier énumèret-il la grande variété de projectiles utilisés pour défendre Moncontour : «Mainte pierre furnie ont par dessus François gitté et balancié, chaude eau et vive chaux et auxi pois boulie et tonneles empliz de pierre bien taillie.» Pour s’en protéger, les assaillants se couvrent de panneaux et de boucliers. Certains escaladent les murailles par les échelles mais aussi en y enfonçant dagues et poignards à même la paroi. A cette époque, si Du Guesclin bénéficie de l’apparition de l’artillerie à poudre, il ne fait pas usage de ces canons trop lourds et trop lents. Les assaillants préfèrent le travail de sape et font des brèches comme à Bressuire où, en délo-
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    Des conventions chevaleresques, Du Guesclin garde aussi l’habitude de faire un vœu avant de combattre. Ainsi, à Moncontour, il jure de ne pas se déshabiller, de ne pas dormir dans un lit et de ne pas manger de pain blanc avant d’avoir pendu Jehannequin Louet qui exhibait un mannequin aux armes du connétable, la tête en bas, en l’insultant publiquement. Et ce avec raison, semble-t-il : Du Guesclin n’avait jamais honoré une dette d’argent contractée avec lui en Espagne.
    geant des pierres de l’enceinte avec leurs armes, ils réussissent à se ménager une ouverture vers l’intérieur. A Chizé, Du Guesclin, derrière les palissades qu’il a eu soin de dresser, est pris entre la forteresse et les renforts anglais venus de Niort. Il décide alors d’affecter quatre-vingts de ses hommes aux portes de la ville pour contrer une sortie. Et quatre-vingts autres iront discrètement se poster sur les flancs des renforts pour les prendre à revers, une technique rare pour l’époque mais qui se révèle efficace. La bataille, longuement relatée par les chroniqueurs, se fait à pied. «Forte fu la bataille merveilleuse et puissante», écrit Cuvelier. «A destre et a senestre [les Français] sur Englois acouroient et de haches qu’il ont tellement les batoient que testes et espaules et les braz leur fendoient.» Finalement, la sortie de la garnison est contenue et la prise à revers finit de décourager les Anglais. «Tous furent mis à mort
    assez vilainement», note encore Cuvelier. Les effets de cette victoire sont immédiats : Niort se rend six jours plus tard. Lusignan, Morthemer et La Roche-sur-Yon tombent sans grande résistance. Avant cette reconquête «étaient [en Poitou] les villes et les châteaux entrelacés les uns dedans les autres, les uns Anglais, les autres Français, qui couraient, rançonnaient et pillaient l’un sur l’autre», décrit Froissart. Au terme des campagnes de Du Guesclin «se rendirent français bien jusqu’à 400 forteresses tant en Poitou qu’en Saintonge» (Chronique des quatre premiers Valois). Quand le connétable rentre à Paris, le roi très satisfait «tint cour ouverte deux ou trois jours et donna grands dons et beaux joyaux là où il les sentoit bien employés», note Froissart avant d’enchaîner sur les autres conquêtes de l’efficace et atypique connétable Du Guesclin. s
    Sachiko Morita, qui a réalisé ces photos pour L ’ A c t u a l i t é, expose ses tableaux chez Bien Etre de Ségeron à Poitiers, en juillet.
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