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L’intime atlantique

Article : L’intime atlantique. C’est dans l’île de Ré, où il habite depuis treize ans, que Thierry Girard a entrepris son prochain périple photographique, « Histoires de limites », autour de la région Poitou-Charentes. Entretien avec le photographe Thierry Girard par Jean-Luc Terradillos, photos : Thierry Girard.

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    L’intime atlantique C’est dans l’île de Ré, où il habite depuis treize ans, que Thierry Girard a entrepris son prochain périple photographique, «Histoires de limites», autour de la région Poitou-Charentes Entretien Jean-Luc Terradillos Photos Thierry Girard
    Page précédente : retour de pêche à l’écluse du phare des Baleines, île de Ré. Ci-contre : la plage des Gollandières au Bois-Plage, et la conche des Baleines, île de Ré. Page de droite : l’écluse du phare des Baleines. Les photograhies de Thierry Girard seront exposées en 2003 à l’Abbaye aux Dames de Saintes (été) et au Moulin du roc à Niort (automne).
    T
    hierry Girard voyage beaucoup mais sans hâte. Voyager est son travail : parcourir un territoire pas à pas, pour le saisir à sa juste mesure et le restituer en images, voire le réinventer. Après de longs périples en Europe centrale, au Maroc, au Japon (La route du Tôkaïdô, éd. Marval, lire L’Actualité n° 44) et en Chine, le photographe vient d’achever une traversée de la France en diagonale, «de la Méditerranée à la mer d’Iroise». Ce travail photographique est publié avec son journal de voyage par les éditions Marval sous le titre : D’une mer l’autre (208 p., 127 ph.). Pendant plusieurs mois, Thierry Girard va arpenter à nouveau les frontières du Poitou-Charentes (avec le soutien du Conseil régional et de la Drac), son territoire générique. L’Actualité. – Ce retour en Poitou-Charentes répond à quel désir ?
    A chaque fois, cela suppose une remise en question. Ce nouveau projet en Poitou-Charentes, intitulé Histoires de limites, est autant pour moi un défi qu’un projet en Chine ou à l’autre bout du monde. En faisant un long périple le long des limites administratives de la Région, je retrouve mes vieilles lanternes : la frontière, le passage, le franchissement, le seuil, auxquelles se rajoute, de manière plus précise, un questionnement sur la diversité des paysages qui nous entourent et sur leur identité, c’est-à-dire sur la justesse de leur représentation. Il s’agit notamment de pouvoir distinguer, nommer, des paysages anonymes qui sont justement dans la non-représentation, parce qu’ils n’ont pas eu jusqu’à présent d’histoire visuelle. Par rapport au voyage à travers la France que je viens de terminer, je me situe dans une problématique proche mais j’espère pouvoir y inclure plus de présence humaine. Je vais aussi traverser de très nombreux villages et en tenir compte. Sur un plan strictement urbain, ce sera limité à Royan et La Rochelle. Pourquoi n’avez-vous jamais montré de photos, ou si peu, de l’île de Ré ?
    J’ai toujours essayé d’alterner les projets qui me mettaient en situation de dépaysement, d’éloignement physique et mental, et ceux qui me ramenaient vers des territoires plus proches géographiquement, plus intimes, territoires qui ne concernent pas d’ailleurs la seule Région Poitou-Charentes, mais globalement tout ce qui est atlantique. Les voyages lointains sont toujours des aventures où l’esprit de curiosité est particulièrement aiguisé, où la rupture géographique permet d’engendrer, comme au J apon, de vraies avancées esthétiques. Parce que l’aventure n’y est pas a priori aussi vive, mes périples atlantiques, ou occidentaux, nécessitent un effort particulier pour recréer de la distance, là où il y aurait parfois trop d’affect, et pour recréer de la curiosité là où le regard peut être affaibli par l’habitude. C’est pourquoi j’ai toujours saisi les opportunités qui m’étaient offertes dans la région pour tenter des aventures esthétiques, au risque d’être mal compris. C’est ici que j’ai fait mes premières marches photographiques ou photographié mon premier fleuve dans sa continuité. C’est ici que j’ai fait mon seul travail strictement urbain publié à ce jour (La Pallice). C’est ici que j’ai fait mon premier travail en couleur (Brouage). C’est ici que j’envisage, un jour, de faire un travail conséquent de portraits... Thierr y Girard. – 72
    Je vais justement profiter de ce périple pour trava i l l e r de manière un peu plus conséquente sur «mon» île. La proximité, la pression du quotidien et de son prosaïsme, font que j’ai du mal à m’engager sur un travail qui nécessite détermination et concentration... Et puis il y a le trop grand succès de l’île de Ré et les inévitables clichés, le plus sou-
    s L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES s N° 57 s
    vent médiocres, qu’il engendre : il n’y a rien de plus affligeant que la littérature ou les photographies qui «vantent» et vendent la beauté de l’île. Mais finalement, c’est peut-être mieux de relever le défi et de proposer quelque chose qui puisse être une réelle contribution photographique, à la fois sur la question de la couleur et sur la question du sujet, un peu comme Joël Meyerowitz le fit il y a trente ans sur Cape C o d . J’ai quand même accumulé, au fil des ans, parcimonieusement, quelques petites pierres précieuses... Comment se nourrissent vos projets, avec quels livres?
    Xingjian s’est trouvée amplifiée par le fait d’avoir séjourné auparavant en Chine. Même chose pour nombre d’écrivains japonais qu’il me plaît de lire et relire régulièrement. Comme une invitation aussi à repartir. Quels auteurs pour ce périple en Poitou-Charentes?
    Certains auteurs ou un livre précis (par exemple le Danube de Claudio Magris) peuvent être à l’origine d’un projet, le nourrir et en être le référent constant. Dans mon dernier livre, j’évoque constamment ce lien, et si je suis parti en ayant déjà une idée précise de la plupart des auteurs et des livres que je voulais citer, ce n’est que dans la progression du voyage que s’affirment certaines affinités électives, du côté de Flaubert et de Gracq notamment. J’aime suivre, croiser ou traverser des itinéraires ou des territoires d’écrivains. S’il m’est nécessaire de trouver, surtout pour les voyages lointains, les livres qui vont m’aider à préciser mon regard, j’aime aussi en réserver pour mon retour, lorsque, à l’aune de ma propre expérience, je peux encore mieux mesurer leur épaisseur. Ainsi la lecture de Gao
    Pour la région Poitou-Charentes, je n’ai pas eu jusqu’à présent de lecture décisive et il est possible que cela ne soit pas nécessaire. En tout cas, ici comme ailleurs, j’évite la littérature béate et enracinée du genre j’habite-le-plus-beau-paysdu-monde... Il me faut certes du lyrisme, de la jouissance mais le plaisir du lieu passe aussi par la distance, la mélancolie, l’âpreté. C’est en fait aussi ce que je cherche à concilier dans mon travail photographique. Qu’est-ce qui fait le charme de l’île de Ré ?
    Je dis souvent aux gens qui viennent me voir que l’île de Ré est une île méditerranéenne en Atlantique. Pas trop soumise aux grandes fureurs océaniques, elle n’est pas non plus dans l’accablement livide des chaleurs estivales, elle est entre les deux, comme un seuil entre le Nord et le Sud. Est-ce là son charme ? Parfois j’aimerais qu’elle soit plus excessive, plus océanique mais quoi qu’il en soit, ce qu’il y a de plus beau ici, c’est le lien entre la mer, sa couleur, sa forme et les états du ciel, d’un bout à l’autre de l’année. s s L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES s N° 57 s 73


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