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Rochefort port d’attache
Un jeune écrivain, Olivier Bleys, a redécouvert Pierre Loti en séjournant à Rochefort. Il lui a consacré un livre à paraître. Voici le premier chapitre
Par Olivier Bleys Photos Jean-Louis Schoellkopf
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n «grand passé maritime» : voici la fortune de Rochefort, de l’avis unanime des dépliants touristiques. Pierre Loti, le thermalisme, les bégonias, les savoureux petits-gris qu’on appelle ici cagouilles viennent pêle-mêle derrière ; toujours prévaut la marine, conjuguée surtout à l’imparfait. De fait, pas d’endroit plus pétri de mémoire que cette ville nouvelle du siècle de Louis, fondée sur des terres mouvantes pour servir l’ambition navale du Roi-Soleil.
Rochefort avait commencé par être un bourg sans histoire, comme les donjons en tiennent souvent dans leur ombre, et les fleuves en prennent aussi dans leurs méandres. Ce type d’établissement, avec l’enceinte autour des maisons et l’eau autour de l’enceinte, on en comptait alors maints exemplaires. Le nom de Rochefort n’avait droit sur les cartes anciennes qu’aux lettres minuscules ; dessous, un groupe de trois maisons accolées au fort… Comment une ville peut-elle sortir du rang ? Soit en faisant valoir des atouts naturels – son cont r ô l e d’un fleuve, sa maîtrise d’une route – ; soit e n tirant profit d’un savoir-faire – sa science de l ’ i m p r i m e r i e , son art du tissage – ; soit, cas plus r a re , en éveillant l’attention d’un souverain qui l u i donnera sa préférence, la comblant dès lors d’argent et de privilèges. C’est le sort heureux qu’a
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Pierre Loti
c o n n u Rochefort au mitan du dix-septième siècle. A ce titre, l’intervention de Louis le Grand semble bien tenir du deus ex machina – cette issue providentielle qui n’est plus de mise au théâtre mais reste un recours de l’histoire, pour sortir d’une affaire mal engagée. Il y avait eu Jeanne d’Arc salut de la France, Charles Martel héros de la Chrétienté ; il y aurait, plus modeste mais non moins réussi, Colbert bienfaiteur de Rochefort. Cet acte de fondation mériterait d’être une légende, tant il échappe à la norme du genre. L’art patient des maçons a toujours ignoré la hâte des princes : en dépit d’un effort innombrable, il a fallu vingt ans pour amasser les pierres de la Grande Pyramide ; malgré la piété bourgeoise, cent ont été nécessaires à ériger Notre-Dame. Quant à Rochefort, qui n’est pas un seul monument mais toute une ville – avec ses quartiers où l’on dort, ses quartiers où l’on œuvre, des toits pour une multitude –, son chantier n’a duré qu’une décennie. A peine achevée la taille des pierres pour faire des maisons, on a commencé l’équarrissage du bois pour faire des navires, et l’arsenal a pris son service telle une horloge qu’on met en mouvement. C’est donc ici, dans un marais inculte et puant la fièvre , avec le bois d’ailleurs et les bras de partout, qu’ont été façonnés les galères, les frégates et les vaisseaux de la «Royale». Des siècles durant, des odeurs d’huile chaude et de goudron se sont mêlées aux miasmes de la vase, tandis que les mâts de sapin boisaient l’horizon sans arbre du palud. Que reste-t-il de ce temps ? Des témoins orgueilleux, nobles, magnifiques : l’hôpital maritime, l’arsenal avec sa double forme de radoub et avant tout la Corderie royale, 374 mètres d’un seul jet pour déployer à l’aise, dans toute leur longueur, les cordages en chanvre d’Auvergne – ce dernier bâtiment d’un plan si limpide et néanmoins si hardi que seul un monarque, plaçant sa grandeur devant toute contingence matérielle (la difficulté, la dépense, l’effort de ses sujets), pouvait en former le caprice. A Rochefort, la moindre plaque de rue, la moindre enseigne font souvenir du glorieux passé maritime. Les libraires serrent une foison d’ouvrages ayant trait au sujet, les antiquaires exposent des maquettes navales qui fleurent bon l’encaustique. Derrière chaque belle façade, un musée à trésors. Deux villes cohabitent : celle, concrète, des murs légués par les navigateurs d’autrefois ; celle, immatérielle, des histoires de mer, des grands départs pour explorer ou conquérir. Tantôt les archives, tantôt la légende rappellent qu’ont commencé à Rochefort les voyages du marquis de La Fayette vers l’Amérique insurgée, de René Caillié vers Tombouctou, de Joseph Bellot vers le pôle boréal. La part vivante de cette mémoire, ce sont des magnolias et des tulipiers, espèces acclimatées dont les semences fécondent encore une terre hospitalière. Sérieux sont donc les titres de Rochefort à engendrer des marins et à t’accueillir toi, Julien Viaud dit Pierre Loti, un soir d’hiver 1850. Pierre Loti, né à Rochefort : voilà un couple réussi. Ni la ville passée à la postérité dans le sillage de son grand homme, ni le navigateur quasi déifié par ses concitoyens n’ont eu à s’en plaindre. Cette loyauté réciproque étonne, s’agissant d’un écrivain. La tradition veut en effet qu’un auteur français, né dans une bourgade de province, la délaisse assez tôt pour Paris – puis, s’étant fait là-bas une position, lui dédie dans ses mémoires quelques lignes émues dont le pendant sera, non moins conventionnel, une médaille ou un timbre-poste. Cette histoire est celle de Stendhal le Grenoblois. Loti et Rochefort font exception : d’un côté un écrivain si fortement épris d’une ville qu’il y revient sa vie durant ; de l’autre une ville si obligée d’un écrivain qu’elle lui érige un monument, ouvre un musée dans sa demeure, donne son nom à une rue et à un collège, sans compter l’hommage familier des discours. Toi qui as été de ton passé l’interprète complaisant, toi dont les souvenirs avaient la plasticité de l’argile, tu n’as jamais trahi le lieu de ta naissance.
Le livre d’Olivier Bleys sur Pierre Loti paraîtra en 2003 aux éditions de L’Escampette. L’écrivain était invité à Rochefort par la ville et l’Office du livre en Poitou-Charentes. Livres récents : Le Voyage, avec Wang yi Pei, Desclée de Brouwer, 2002, Pastel, Folio, 2002, Le Fantôme de la tour Eiffel, Gallimard, 2002.
A quoi bon ? Le cadre est idéal… On le croirait composé exprès, sinon sous ta plume : Rochefort et ses cordages lovés sur les quais humides, ses pavillons claquant dans l’air écumeux, ses coques barbues au fil de la Charente. Rien ne manque au décor sauf, derechef, la mer – trait bleu à mi-hauteur du tableau, pour compléter d’une échappée bienvenue le premier plan des vergues et des mâts. Hélas ! Patrie de la marine, Rochefort ne l’est pas de la mer.
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Elle ignore le secret de faire ces hommes de plein vent, à l’œil bleu abysse, au pied ferme sur un pont torché d’écume, que les petits ports bretons mûrissent en quantité depuis le fond des âges. Là-bas naissent les matelots, ici les officiers. Les enfants de Rochefort apprennent l’océan dans des livres, les courants sur des cartes. A ces marins d’apparat, les galons poussent plus vite que le poil. Sous les gants blancs, leurs mains ne savent pas la rudesse des cordages mais ont un tact de dentellière pour les sifflets de manœuvre, les compas à pointe sèche et tels instruments délicats. Des hommes d’intérieur, oui, plus souvent assis dans leur cabine que debout dehors, là où griffe le vent et fouette la vague ! Toi-même, Loti, c’est bien à l’abri que tu as vu le jour ! Dernier enfant d’un couple qui n’en voulait plus, tu as grandi entouré de grandes personnes. La plus jeune figure penchée sur ton berceau était ton frère Gustave, de quatorze ans ton aîné ; ensuite ta sœur Marie, âgée de dix-neuf ans. Mais Nadine, ta mère, avait la quarantaine lorsqu’elle t’a mis au monde, et ton père six ans de plus. Dans cette famille déjà mûre, tardivement élargie par ta naissance, les aïeules étaient en majorité : c’est une
doyenne née avant la Révolution, «grand’tante Berthe», qui t’a chanté des berceuses ; quand tu quittais ses bras s’ouvraient ceux d’autres femmes : tante Clarisse, tante Corinne, tante Lalie, tante Eugénie… Un cénacle douillet, fleurant bon la camomille et la dentelle à plis, éclairé chaudement par un feu de bruyère : voilà quelle image un peu surannée, prenant vie d’une gravure du siècle passé, a été ta première école de nostalgie. Je songe à la vie neuve d’un enfant parmi ces vies avancées, dont beaucoup déjà faites. Je songe à l’esprit qui s’oriente au milieu d’autres tournés vers le passé et le souvenir. Comment ton âme, Loti, n’y aurait-elle pas pris ce pli mélancolique dont tes pages sont si souvent froissées ? De qui, sinon de ces grands-mères, tiendrais-tu l’épouvante du temps qui passe et de la mort qui vient ? Toi l’enfant gâté, tu as reçu de caresses et de baisers plus que ton compte. Or il n’y a guère de l’étreinte qui berce à celle qui oppresse. Il fallait sous peine d’étouffer abattre les cloisons, repousser les murs, élargir à tout prix le ciel dont tu n’as connu longtemps qu’une découpe pâle dans un carreau de fenêtre. Cette liberté conquise serait pour toi la mer. s
LOTI PHOTOGRAPHE
Outre l’écriture, la musique et le dessin, Pierre Loti aimait aussi la photographie. Le château de la Roche Courbon accueille jusqu’au 3 novembre une
L’église Saint-Louis à Rochefort. La rue Thiers et, au fond, l’ancien château d’eau.
exposition qui dévoile ainsi cette facette de l’écrivain voyageur dont le regard forme ici une «étonnante chronique planétaire au début du XXe siècle». Tél. 05 46 95 60 10
QUAND LA MARINE RÊVAIT ROCHEFORT
Un Versailles de la mer, tel était le rêve de Louis XIV lorsqu’il entreprit l’édification du grand arsenal de Rochefort. Une impressionnante série d’ouvrages fortifiés, échelonnés sur des kilomètres le long de l’estuaire de la Charente, de Fort Boyard à la Corderie royale, pour construire, entretenir et abriter les vaisseaux. Alors que le dernier marin d’active quitte Rochefort, l’exposition du Centre international de la mer, présentée à la Corderie royale jusqu’au 3 novembre, évoque le patrimoine légué par la Royale, au travers d’une balade au fil de la Charente, au temps de la marine à voile. Corderie royale de Rochefort, tél. 05 46 87 01 90
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