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Saint-Pierre-aux-liens
La petite église romane de Thaims, village situé non loin de Saintes, a été construite sur les ruines d’une villa gallo-romaine dont les vestiges sont visibles, y compris des fragments de représentations des cultes païens
Par Denis Montebello Photos Marc Deneyer
ux ruines, longtemps, on ne voulut rien entendre. Quand les pierres parlaient, elles ne disaient mot. Pas un traître mot. C’est à peine si l’on distinguait, dans le chaos granitique ou les murs écroulés, le nom de Ganelon. Un nom qui, à peine murmuré, s’en allait rejoindre la troupe anonyme et muette des païens, grossir l’armée des réprouvés. Dans nos régions, c’est à Mélusine que l’on attribuait les principaux monuments. Les dolmens étaient ses enfants difformes, des cailloux tombés de sa dorne (de son giron) et qui donnaient du poids à cette histoire de serpente qui vole, une apparence de vérité. Les voies que l’on qualifie maintenant de romaines, les ponts comme celui de Saintes portaient la griffe de la fée, étaient la marque, d’autant plus indélébile qu’elle était à demi effacée, de son génie bâtisseur. Quant aux châteaux que l’on voyait partout effondrés, ils constituaient des preuves tout aussi éclatantes ; ils proclamaient à l’envi, c’est-à-dire point trop haut ni trop fort, que la grande pourvoyeuse était capable de grandes colères. Parfois le monstre redevenait homme. Ou femme. Chacun regagnait sa peau, retournait à ses tâches. Charlemagne, champion de la chrétienté, se voyait fort logiquement confier la mission d’édifier le plus possible d’églises (en témoignaient les nombreux coquillages fossiles que l’on trouvait sous le sabot de son cheval, et que l’on recueillait comme traces irréfutables de son passage), tandis que sa femme, la belle
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Sarrazine, s’en allait habiter son palais Galienne, autrement dit quelque amphithéâtre ruiné. Voyageons un peu avec Charlemagne, poussons jusqu’à Thaims, où l’on raconte qu’il exerça ses talents. J’ignore ce que Saint-Pierre-aux-liens signifie. Je sais seulement que l’église appartenait, comme celle de Chaniers, au chapitre de la cathédrale de Saintes. Cette difficulté, si difficulté il y a, loin d’entraver ma progression, réveille mon flair et me transforme en fin limier. Mon nez me dit qu’il faut renoncer aux liens horizontaux et creuser, de manière à découvrir ce qui rattache le monument à ceux qui l’ont précédé. Cependant, ce serait se fourvoyer d’une autre manière,
que de songer que cette église porte son nom comme d’autres leur tête, que de chercher, toujours suivant la légende, dans les piliers le chef du saint. Certes, les trois églises portent le nom de Pierre. Toutefois, abandonnée la piste de liens qui seraient de filles à mère, de dépendance sinon de stricte parenté, il serait risqué d’accueillir ce nom comme pure merveille, de se laisser séduire par lui. De passer sans transition de la certitude qu’elles furent construites à la même époque, chacune sur un ancien site galloromain, à l’idée fallacieuse qu’elles s’appellent toutes trois Saint-Pierre parce que sur des ruines elles ont été bâties, avec les pierres de la villa.
La nef était primitivement voûtée en arc brisé. Aujourd’hui ne subsistent plus que les départs de ces voûtes. Au-delà, le carré du transept est voûté en ogives à quatre branches. Dans l’enfilade, deux courtes travées forment un avant-chœur sur lequel repose le clocher. Pour Charles Connoué dans Les églises
de Saintonge,
cette partie date pour le moins du
X Ie
siècle, «si ce
n’est du Xe ou du
I Xe»
en
remarquant des chapiteaux de style carolingien.
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Bien sûr, il y eut des précédents. Saint Pierre lui-même s’inscrit dans une tradition qui remonte au moins à Varron et que perpétuera Isidore de Séville. Mais ce n’est pas parce que le premier pape a bâti son église sur un calembour que nous sommes autorisés à pratiquer, pour les besoins de notre cause, si noble soit-elle, cet art facile et dangereux. Autant les étymologies populaires sont sympathiques et drôles quand elles sont le fait d’un sujet naïf, rapprochant un peu vite, parce qu’ils ont des formes semblables ou voisines, des mots de sens différents, autant les étymologies remotivantes sont terribles quand elles émanent de savants au service d’une croyance ou d’une idéologie. On sait comment cela commence et comment cela finit.
UN LIEU VOUÉ À LA DÉESSE EPONA OÙ L’ON CÉLÉBRAIT BACCHUS
«On rencontre rarement un édifice aussi complexe sous d’aussi petites dimensions», écrit René Crozet dans son Dictionnaire des églises de France. Classée monuments historique en 1916, l’église de SaintPierre-aux-liens à Thaims a été construite sur une villa gallo-romaine dont certains des murs sont encore visibles dans la partie nord jusqu’à 2,50 m de haut. Chacune des portions restantes comporte une arcade retombant sur un pilier en octogone d’où part l’amorce d’une seconde arcade. Au-dessus des restes antiques
s’élèvent les murs carolingiens d’une tour carrée. La première travée du chœur est de haute époque romane tandis que le reste de l’église date du XIIe siècle. Autre originalité : l’église a deux façades, l’une est régulièrement orientée, la seconde vers le midi. En effet, autrefois la route passait derrière l’église. D’après l’abbé Tonnelier qui se base sur le cartulaire de Vaux, l’église de Saint-Pierre-aux-liens aurait été donnée à l’abbaye de Vaux en 1096 par Boson Bérenger et Guillaume Bernard en présence de l’évêque de Saintes. Anh-Gaëlle Truong
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D’abord on s’arrête à Thaims, on s’apprête à visiter la belle église romane qui domine ce qu’on suppose être ou avoir été le marais. La mer. On se dit, parce qu’on a lu Pétrarque, que la vie est une traversée, qu’on est enfin arrivé au port. On entre dans Saint-Pierreaux-liens, on essaie vainement de percer le mystère de ce nom. On en ressort fou à lier. C’est bien ici le temps qui nous mange. Ce temps qu’on a voulu soumettre aux nouvelles règles de l’orthographe et qui apparaît aujourd’hui comme une graphie étymologique : la réfection, d’après le latin, de ce qui s’écrivait au Xe siècle tens ou tans. Ainsi vivent les mots. Une existence posthume. Comme celle du mot posthume, que l’on croit issu de humus, que l’on veut absolument sortir de terre, forcer à vivre «après la terre». Le cadavre exhumé, il faut qu’on l’exhibe. Qu’on le mette en scène. Qu’on monte, pour l’expliq u e r, pour répliquer à CADAVER, tout un petit drame : CAro DAta VERmibus, «la chair livrée aux vers». Voilà, nous dit-on, un nouveau miracle de la science, le corps délivré de la charogne, rendu à sa gloire. La chair sortie de terre, arrachée aux vers, promise à quelque vie posthume. Et même à l’éternité. Dieu sait, ou le diable, à quels délires conduit la rationalisation a posteriori, combien facilement l’on passe de la fantaisie pompéienne au tissage paranoïaque. La frontière est mince et quasi invisible. Comme entre le poursuivant et le poursuivi, le prédateur et sa proie. Un moment de distraction, une passion coupable, et le chasseur se retrouve dans la peau du gibier qu’il traquait. Le démon de l’analogie le conduit fatalement en forêt, dans quelque bois des pas perdus, et à errer sans fin dans le labyrinthe de la folie. On a vu à quoi l’étymologie, quand elle était mal maîtrisée ou sciemment pervertie, pouvait mener. La toponymie réserve, elle aussi, des surprises. Si elle permet, dans certains cas, d’établir avec certitude (et le concours des archéologues) la filiation villa-village,
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le passage du temple privé puis de l’oratoire – ou de la chapelle funéraire – à l’église paroissiale, il faut éviter de généraliser. A Thaims, je n’ai pas eu besoin de recourir à la toponymie ni d’attendre d’hypothétiques fouilles de sauvetage pour constater de visu ces mutations. L’église est construite sur les ruines de la villa et le chœur occupe, à peu près, les restes d’un autel ou du temple, en tout cas d’un lieu voué à la DIVA EPONA, la déesse dont les images peintes fleuraient bon l’écurie. Mais on ne jurait pas que par elle. On célébrait également le culte de Bacchus, comme l’atteste le fragment de stèle exposé dans la petite vitrine. Les têtes sont brisées, mais il demeure quelques rosettes de la frise, un ou deux instants du thiase (de la danse en l’honneur du dieu, de son cortège). Si de ces deux morceaux de pierre on peut raisonnablement déduire, ou plutôt induire que l’on cultivait alors, en cet endroit, la vigne, qu’on y élevait ânes et chevaux, il faut se garder de l’erreur qui consisterait à conclure que c’est aussi l’origine du cheval qui transporta Charlemagne jusqu’ici, et du vin utilisé dans l’église qu’il a bâtie. Poussons plus loin et ne craignons pas le paradoxe. Affirmons que seules sont lisibles les villas qui gisent
a u j o u r d ’ h u i , enfouies dans les champs : lisibles d’avion et accessibles à la fouille. Abandonnées, la plupart furent volontairement détruites pour faire place aux cultures. Ou bien elles servaient de carrières de pierres et la récupération des matériaux de construction y était presque systématique. Pour l’édification des églises (on l’a vu à Thaims) ou pour les demeures privées. Il a même été découvert des fours à chaux installés sur place pour la fabrication de mortier à partir de la calcination des pierres. Du calcaire, mais aussi d e s marbres, dont les plus beaux donnaient la meilleure chaux. Pourtant, certaines ont subsisté encore quelques siècles, à l’état de ruines, ce dont témoignent les noms mazières ou chirons. L’archéologie aérienne confirme en général la présence, sous ce toponyme, d’une villa gallo-romaine, et les fouilles permettent d’observer carrières et fosses de récupération, ainsi que les «murs fantômes» dont ne subsistent, vides, que les tranchées de fondation. Et si ce ne sont pas les archéologues, ce sont les «travaux d’extension d’une carrière» qui ont révélé un bâtiment, comme à Cram-Chaban j’irai voir, au lieudit Les Chirons, avant que les noyers ne poussent. s
Denis Montebello a publié récemment Archéologue d’autoroute , Fayard, 2002. Dans chaque édition de L’Actualité, il écrit sur une saveur de Poitou-Charentes.
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