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L’architecture contemporaine de Poitou-Charentes est totalement en prise avec la production internationale
Vers un éclectisme contemporain
Par Gilles Ragot Photos Sébastien Laval
L’extension de l’hôtel de ville de Niort par Jean-François Milou.
contemporain
L
Gilles Ragot enseigne l’architecture contemporaine à l’Ecole d’architecture et de paysage de Bordeaux. Il est l’auteur d’Architecture du
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a période des «trente glorieuses» a vu le triomphe du mouvement moderne : treize millions de logements construits dressent un paysage homogène où les œuvres de qualité existent, mais où la banalité domine. Au tournant des années soixantedix, en Poitou-Charentes comme ailleurs, les architectes réagissent à ce nouvel ordre dominant ; la contestation prend le nom de «post-moderne». Comme à la fin du XIXe siècle, refusant les effets sclérosants d’un langage unique, les architectes redécouvrent la liberté de création et l’éclectisme. Mais à l’image de l’éclectisme du XIXe siècle qui demeurait profondément attaché aux principes de l’académisme qu’il remettait en cause, celui de la fin du XXe siècle s’articule toujours sur les acquis de la modernité, à savoir une architecture de formes pures dénuées de tout décor, tendant vers l’immatérialité et la transparence. Revivifiés ou réinterprétés, ces codes formels demeurent ceux de ce nouvel éclectisme contemporain. Malgré l’absence de grande métropole et le manque d’identité régionale architecturale forte, le Poitou-Charentes participe pleinement à ce mouvement international de contestation.
RÉINVESTIR L’HISTOIRE
siècle en
P o i t o u - C h a r e n t e s, éd. Patrimoines & médias – Archivecture, 2000. A paraître aux éditions du Patrimoine : L’invention d’une ville. Royan cinquante.
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Il est communément admis que le post-modernisme s’est principalement manifesté par une redécouverte de l’histoire. Réinvestir l’histoire ne se traduit pas par la résurgence de styles du passé tels que le XIXe siècle en avait connu avec les divers courants «néo». Ce mouvement prend des formes multiples, de la vogue d’une nouvelle forme de classicisme, dont Ricardo Boffil fut à l’échelle nationale l’un des protagonistes, au succès de la réhabilitation, en passant par la redécouverte de nouvelles échelles urbaines. A Poitiers, Yves-Jean Laval baptise symboliquement la ZAC qui domine la vallée du Clain du nom d’Acropole Rivaud (1984-1989). Derrière cette dénomination quelque peu prétentieuse se cache une opération d’amé-
nagement concertée dont la formule rompt avec les pratiques de l’urbanisme fonctionnaliste appliqué dans les cités des années cinquante telle la cité du Champ de manœuvre de Louis Simon à Soyaux (1958-1965). Au schématisme de la séparation des fonctions, Laval oppose la complexité d’une démarche qui prend en compte la mémoire du lieu, son urbanité, la richesse des rapports sociaux et la qualité architecturale de l’existant. De cette analyse, il dégage deux objectifs majeurs : premièrement, mélanger et non plus séparer les fonctions et les espaces de qualités différentes (logements, commerces, équipements, services) ; deuxièmement, inscrire le projet dans une double continuité urbaine et historique. Ces choix sont ceux que l’on retrouve dans les nombreuses opérations que dirige alors Laval sur Poitiers, notamment : la réhabilitation de la rue de la Chaîne, la résidence de la Souche, près du boulevard de la Libération, et la rénovation de l’îlot Jean-Macé. L’approche «historique» de Jean-Jacques Morisseau pour le lycée polyvalent de l’image et du son (1987-1990), à Ma Campagne près d’Angoulême, est toute autre. Avec un certain détachement qui tient du collage humoristique, l’architecte emprunte librement ses formes à l’antiquité gréco-romaine et égyptienne pour concevoir une intervention qu’il définit lui-même de clin d’œil. La prise en compte de l’histoire passe encore par le regain d’intérêt pour des échelles urbaines tradition-
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Page de gauche : l’extension de la mairie de Cenon-sur-Vienne par Créa’ture. Ci-contre: la résidence de la Souche, à Poitiers, par Yves-Jean Laval. Ci-dessous: la Direction départementale de l’Equipement, à Poitiers, par Antoine Grumbach associé à Dominique Deshoulières et Hubert Jeanneau.
Ci-contre: le lycée polyvalent de l’image et du son, à Ma Campagne près d’Angoulême, par Jean-Jacques Morisseau. Ci-dessus: l’Ecole supérieure des personnels d’encadrement du ministère de l’Education nationale, sur le site du Futuroscope, par Jean-Pierre Lott (agence Dubus et Lott).
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contemporain
A une autre échelle, la conception de la Direction départementale de l’Equipement de Poitiers (19791988) offre à Antoine Grumbach un champ d’expérimentation pour une nouvelle posture d’intervention en secteur ancien. L’édifice, qui repose sur les ruines de thermes gallo-romains, intègre la logique de sédimentation qui fait la ville. L’objectif de Grumbach fut d’inscrire sans violence son édifice dans ce morceau de ville dont il se considère l’héritier. Cette forme de contestation qui s’appuie sur une réinterprétation plus ou moins libre de l’histoire fut déterminante dans la réaction à la modernité dominante des années cinquante. Moins prégnante aujourd’hui, elle existe cependant toujours, en témoigne la cité HLM néo-classique de Buxerolles (1992) où l’architecte M. de Ryck se livre aux délices de l’imitation.
REDÉCOUVRIR L’EXISTANT
Ci-dessus : le lycée de Cordouan, à Royan, par Archipel et Créa’ture. Ci-contre: le lycée de la Venise Verte, à Niort, par Alain Sarfati.
nelles, voire villageoises, qui traduisent sous d’autres formes ce rejet des formes les plus brutales de la modernité dominante. Il en est ainsi de la restructuration du quartier de l’arc de triomphe à Saintes (1983-1994) conçu par le cabinet d’urbanisme Topos qui, associé à un collectif d’architectes, propose une alternative aux grandes opérations de curetage des îlots insalubres des secteurs anciens tels qu’on les pratiquait à l’heure de la «table rase» de la modernité dans les années 1960 et 1970. Ce type d’intervention repose sur des procédures de diagnostic et de négociation ; la complexité et la richesse de la démarche tiennent dans la prise en compte des qualités patrimoniales du secteur et dans la volonté de créer des espaces urbains de qualité.
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Cette nouvelle prise en compte de l’existant et des strates antérieures de la ville s’est également inscrite durablement dans la pratique des maîtres d’œuvres, comme des maîtres d’ouvrages, à travers le renouveau des procédures de réhabilitation. «Créer dans le créé» fut le titre d’une grande exposition qui se tint à Paris en 1986 et qui devait fonder cette nouvelle approche patrimoniale. Précisément, les commissaires de cette exposition, les architectes Bernard Reichen et Philippe Robert, furent à Angoulême à l’origine du projet de restructuration des anciennes papeteries du Nil (1983-1987). Finalement réalisée par l’équipe de Cuno Brullmann et Arnaud Fougeras-Lavergnolle, la transformation de l’ancienne usine du XIXe siècle en musée et école a été conduite avec modestie et dans le plus grand respect de l’identité des locaux. A proximité, la réhabilitation des anciennes brasseries Champigneulles en Centre national de la bande dessinée, que réalise Roland Castro (1985-1990), montre une autre approche, moins soucieuse du respect de l’identité première du lieu. La rénovation du théâtre d’Angoulême du XIXe par Fabre et Perrottet, la transformation de bâtiments du XIXe et d’une chapelle gothique en conservatoire et auditorium de musique à Poitiers par Dominique Deshoulières et Hubert Jeanneau, ou encore le dialogue noué par Jean-François Milou et Hervé Beaudouin entre l’hôtel de ville de Niort et ses récentes extensions attestent de la diversité des postures et de l’importance accordée désormais au temps et à la mémoire dans le processus de création architecturale. Depuis les années quatre-vingt, le marché de la réhabilitation n’a d’ailleurs cessé de progresser et représente aujourd’hui plus de la moitié de l’activité des architectes français. Paradoxalement, c’est également au nom du respect de l’existant que l’adoption des façades miroirs fut légitimée dans les années quatre-vingt. Renvoyer au passant l’image du voisinage devint le comble de l’in-
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tégration ! Comme nombre de ses confrères, Claude Perrotte choisit cette solution pour la réalisation du nouveau siège social de la MAIF à Niort (1981); les parois de verre réfléchissantes teintées de nuances gris-bleu étaient censées s’accorder à la douce lumière des Deux-Sèvres. Le CNBDI d’Angoulême déjà cité, mais aussi le Conseil général de la Vienne à Poitiers (1989) de Ragonneau, Bodin et Ricard illustrent encore parmi d’autres cette vogue qui connaît un grand succès dans le domaine de l’architecture tertiaire. Pourtant ce dispositif ne permet pas au bâtiment de se fondre dans son environnement paysager ou urbain ; les façades miroirs produisent un effet contraire au discours qui les légitime. Le bâtiment scintille ou brille, parfois jusqu’à l’aveuglement ; il s’impose à son environnement et ne livre rien de son contenu.
Ci-contre : le lycée Saint-Jacques-deCompostelle, sur la Zac de SaintEloi à Poitiers, par Espace 3 et Créa’ture.
Ci-contre: le Technoforum, au centre du campus universitaire de La Rochelle, par Christian Menu. Ci-dessous: le laboratoire des sciences de l’Université de La Rochelle, par Duclos architectes associés.
UNE ARCHITECTURE D’ASSEMBLAGE
Le post-modernisme a permis de remettre en cause une certaine forme d’académisme issu de l’avantgarde des années vingt. Cependant, tout l’héritage ne fut pas rejeté ; il s’est agi le plus souvent de développer des pistes jusque-là inexploitées et de refuser tout dogmatisme et tout langage unique. Dans l’ensemble, les formes simples, la quête de l’immatérialité, le refus du décor qui fondaient profondément la modernité du XXe siècle furent conservés et renouvelés. Plus fondamentalement, face au règne de l’angle droit et de la trame, les architectes post-modernes, que l’on pourrait souvent qualifier de néo-modernes, ont proposé une approche plus souple où les parties ne se
Ci-dessus: l’Ecole nationale supérieure de mécanique et d’aérotechnique (Ensma), sur le site du Futuroscope.
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véritables morceaux de ville contrairement à certains dispositifs réussis de ZAC, comme celle de SaintEloi à Poitiers confiée à Alexandre Melissinos (19812002). Tous les styles, tous les matériaux se côtoient ou se mêlent au sein des mêmes œuvres. A l’architecture de maçon s’est substituée une architecture d’assembleur, faite de la combinaison de tirants, de voiles métalliques, de résilles et de panneaux de verre. Les volumes géométriques primaires s’y effacent derrière les articulations de formes plus com-
A droite : bibliothèque de la faculté de droit sur le campus de Poitiers, par Dominique Deshoulières et Hubert Jeanneau, et la résidence Gulf Stream, à La Rochelle, par Michel Dufour.
Ci-dessus : la résidence Antinéa, sur le campus de La Rochelle, par Eric Cordier, Jean-Pierre Lahon et Jacques Gonfreville. A droite: le lycée pilote innovant du Futuroscope, par Architecture Studio.
combinent plus selon des schémas géométriques préétablis mais selon des liens plus organiques et contextuels. Ainsi à la notion de composition, héritée de la tradition Beaux-Arts et à laquelle les architectes modernes étaient largement restés attachés, s’est substituée la notion d’assemblage. A l’heure du «tout est possible», les quartiers des Minimes près de La Rochelle et celui du Futuroscope à Jaunay-Clan, ou encore le campus de Poitiers présentent un échantillonnage édifiant de cette nouvelle p h a s e de liberté créatrice qui touche le PoitouCharentes comme le reste de la France. Ces quartiers sont composés d’œuvres disparates et singulières dont la juxtaposition ne forme pas cependant de
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plexes, où le fractionnement, la discontinuité, le jeu de pleins et de vides l’emportent sur les notions de composition et de masse. Les toits traditionnels, ou les toit-terrasses, disparaissent au profit des couvertures en forme d’aile d’avion inclinée ou de grande casquette ondulante qui protègent et unifient ces assembla ges hétérogènes. L’architecture contemporaine y gagne en diversité et richesse formelle, ainsi qu’en légèreté, mais au risque de l’éparpillement et de l’incohérence. Parmi les témoins de cette nouve l l e orientation figurent le pôle analytique de Ragueneau et Roux ainsi que l’ensemble de logem e n t s pour étudiants (résidence Antinéa) d’Eric Cordier, Jean-Pierre Lahon et Jacques Gonfreville ( 1 9 9 5 ) implantées aux Minimes. Le lycée du Futuroscope (1986-1987), œuvre d’Architecture Studio, les Archives départementales de la Vienne à P o i t i e r s de Nicolas Bonnin, Bernard Feyppel et Edward Zoltrowski (1994-1997) et le musée des tumulus à Bougon du Studio Milou (1991-1993) figurent également parmi les œuvres exemplaires de cette nouvelle architecture d’assemblage. Cette liberté retrouvée n’exclut évidemment pas les inévitables effets de mode qu’entretiennent les revues d’architecture. Le comble de l’éclectisme contemporain est atteint par le monumental ensemble de logements de la Porte Océane aux Minimes (1995-2000).
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Premiers croquis de Laurent Beaudouin sur la médiathèque de Poitiers. Ou comment l’idée d’un bâtiment vient : en dessinant.
Cette réalisation du cabinet Roger Taillibert, plantée face à la mer, est le fruit d’un incroyable collage des poncifs architecturaux de la fin du siècle, comme l’est dans son ensemble le site du Futuroscope. A l’opposé, quelques architectes font entendre une voie dissonante. Les réalisations d’Hervé Beaudouin attestent parmi d’autres d’une démarche personnelle. La salle des fêtes de Gournay-Loizé ou la maison des associations de Saint-Romans-les-Melle (19941 9 9 6 ) , recouvertes de cette belle pierre du pays Mellois sont des œuvres éminemment contemporaines. La médiathèque de Poitiers qu’Hervé Beaudouin signe en 1993-1996 avec son frère Laurent et Sylvain Giacomazzi montre d’autre part que l’héritage des grands maîtres de la modernité, particulièrement celui de Le Corbusier, est encore une source d’inspiration vivante à la fin du XXe siècle. L’architecture contemporaine de Poitou-Charentes est aujourd’hui totalement en prise avec la production internationale. Certes, quelques grandes signatures de l’architecture contemporaine, telle Architecture Studio, Wilmotte, Castro ou Grumbach sont intervenus en Poitou-Charentes où ils ont laissé des œuvres de qualité. Mais comme dans la première moitié du siècle, le paysage architectural du Poitou-Charentes est davantage le fruit du talent d’architectes inscrits durablement dans leur territoire. s
L’architecture trace des lignes directionnelles dont certaines ne sont pas des contours, elles dessinent des surfaces qui ne sont pas bordées, qui s’échappent, se poursuivent au-delà d’elles-mêmes. La surface tracée par ces lignes n’est pas limitée par sa bordure, elle ne s’arrête pas à sa périphérie, elle se prolonge au-delà de sa dimension. D’autres, qui sont des lignes dimensionnelles sont à la mesure de l’espace, elles lui donnent sa taille et sa proportion. La dimension n’est pas une quantité, elle est une qualité. La dimension et la direction sont des effets rarement simultanés de chacun de ces traits. Les formes qu’ils composent peuvent parfois se superposer ou se replier l’un sur l’autre, pour former ce qui nous apparaît comme un ensembles unitaire, une surface finie et cohérente. L’art de l’espace est de rassembler toutes ces lignes dans un seul trait, celui que le peintre chinois Shitao appelle “l’unique trait de pinceau”.
Extrait d’un texte de Laurent Beaudouin sur le dessin.
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Claude Pauquet
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