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L’animateur du Pôle info-santé souligne ce qui l’a surpris depuis dix ans : l’étonnante nécessité de conférences en ville pour pallier les déficiences de la relation médecin-malades
Par Hervé Brèque Photo Thierry Aimé – CHU
Il y a encore du boulot
I
l y a des années que je n’avais pas relu Pierre Desproges. Et puis j’ai eu ces quelques lignes à écrire. Pour parler de ces dix ans, où, bipède en relativement bonne santé, j’ai servi d’intermédiaire entre plus de deux cents médecins et des milliers de malades avérés ou potentiels. Il me trottait dans la tête quelques phrases, érodées par le temps, mais dont la virulence m’accompagne depuis au moins vingt ans. Il y était question de la toute puissance du médecin sur le malade. «Le médecin est debout, le malade couché», décrivait-il. Il savait de quoi il parlait, on l’a découvert plus tard. J’ai relu tout Desproges, mais n’ai pas retrouvé les lignes exactes. Alors j’associe ce souvenir à d’autres, situations cent fois vécues, cent fois racontées. On a tous été témoins d’une scène similaire, avec un parent, un ami. Un médecin debout qui assène au malade couché des verdicts jargonnesques et définitifs avant de s’en aller sans plus d’explications, entouré d’un essaim d’étudiants buvant les paroles du maître. Et le malade couché, intimidé, se rabat sur la brave fille qui vient vider son bassin et fait toujours des sourires. «Il a dit quoi le docteur ? Je vais sortir bientôt ?» C’est une bien longue introduction pour montrer à quoi sert le Pôle info-santé. J’ai la ferme conviction que ceux qui ont inventé le concept ne voulaient plus qu’on leur rapporte cette image-là de leur hôpital. C’est de la même veine que la prise en compte de la douleur, ou l’affirmation des droits du patient. La volonté que l’hôpital ne soigne plus des maladies (la prostate du 12, le cancer de la 3), mais des malades (M. Dupond ou Mme Durand). J’en sais qui vont hurler en lisant cela. Dire que les choses ont changé, que l’hôpital s’est humanisé. Dire qu’ils ne se reconnaissent pas dans leur pratique quotidienne. Je sais. C’est aussi ce que je dis. Avec une nuance. Les choses sont en train de changer. Il y a encore du boulot. Le Pôle info-santé est l’une des illustrations concrètes de cette volonté de donner une nouvelle tournure aux rapports entre le malade et le médecin. Au risque de me faire taxer de vil flatteur, j’en suis arrivé à la conclusion qu’au fil de ces dix ans, nous avons reçu, au Pôle info-santé, des médecins composant une élite de l’humanisme médical dont on rêve tous.
DES CONTRAINTES INHABITUELLES
Parce qu’en fait, qu’est-ce qui les obligeait à venir ? Qu’avaient-ils à gagner ? On accuse toujours les médecins de rechercher leur propre intérêt. Mais ici ? Pas d’argent, une notoriété toute relative limitée à la sphère locale. Surtout pas mal de temps perdu et une soirée de vie familiale sacrifiée, alors qu’elles ne sont pas nombreuses. Et malgré leur facilité apparente, beaucoup d’efforts. Car nous leur fixons des contraintes inhabituelles. Ils doivent expliquer en moins de dix minutes des phénomènes dont un congrès d’une semaine ne suffirait pas à faire le tour. Ils doivent oublier leur vocabulaire médical pour être compris de tous. Ils doivent habilement répondre à des questions qui sont de l’ordre de la consultation, sans se prononcer sur un diagnostic, mais en fournissant néanmoins des informations utiles à tous. Ils ne doivent pas dire du mal de leurs confrères quand quelqu’un dans la salle vient à se plaindre de son médecin. Ils doivent écouter. Et ils doivent faire tout cela hors du cocon protecteur du cabinet. S’ils sont mauvais, ça se voit. J’en ai vu certains meilleurs vulgarisateurs que les autres. J’en ai vu d’autres paralysés par le trac. A leur tour en position d’infériorité par rapport à un public pourtant bon enfant. Exposés, totalement à nu, dépourvus de leur auréole. D’autres étaient drôles, émouvants, précis ou
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parfois confus. Mais aucun n’a jamais été hautain ou méprisant. J’ignore comment ils se comportent dans leur cabinet, mais j’ai la faiblesse de penser que, pour avoir accepté de prendre des risques ainsi, ils étaient sincères dans leur comportement. Dans la salle, un public généralement nombreux, fidèle, attentif. Concerné. Le Pôle info-santé, ce n’est pas une conférence ordinaire. Quand on parle de cancer, de sclérose en plaques, d’alcoolisme, de douleur, on sait qu’en face une majorité de gens sont directement touchés. Avant qu’ils ne choisissent de se dévoiler, par leurs questions, on ignore qui. La plupart du temps, cela ne se lit pas sur les visages. On mesure alors la responsabilité du médecin dans chacune de ses paroles. A ma grande surprise, ce n’est pas forcément de l’espoir que viennent chercher ici des gens qui souffrent depuis longtemps. Je pensais naïvement que les questions tourneraient essentiellement autour des nouveaux traitements, des solutions miracles. Non, en fait, ce que viennent chercher tous ces gens, c’est simplement de l’information. Je suis toujours surpris de constater à quel point ils ne connaissent rien de la maladie dont il souffrent, ou dont souffrent leur proches. Depuis le début, je me demande de quoi ils parlent avec leur médecin. Ou simplement s’ils parlent avec leur médecin. Et par rebond, je me demande pourquoi leur médecin ne leur parle pas. Ne leur explique pas. Qu’est-ce qui peut donc se jouer, ou ne pas se jouer, dans l’intimité du cabinet ? Quelle est la part de timidité du malade face à son médecin ? Pourquoi, quand on est malade, se pose-ton les questions à contretemps, quand le médecin est
parti ? Pourquoi les patients donnent-ils l’impression d’une soumission aveugle en présence du médecin, et d’une rébellion râleuse quand il n’est plus là ? Pourquoi aussi peu de dialogue ? Pourquoi le médecin n’informe-t-il pas systématiquement les malades ? En a t’il le temps ? Estime-t-il que le malade n’est pas toujours en mesure de recevoir ou de comprendre l’information ? Relation complexe, qui met en présence deux êtres humains, avec leurs failles personnelles, et des décennies d’attitudes culturelles qu’ils reproduisent probablement, chacun dans son rôle. Au bout de dix ans, je n’ai toujours que des questions.
DANS UNE RELATION DÉDRAMATISÉE
Le résultat, c’est une affluence soutenue au Pôle infosanté, qui est seulement l’une des illustrations de ce besoin d’information. On sait également que les émissions sur la santé sont parmi les plus regardées. Que la presse santé est l’une des plus vendues après les programmes télé. Tout cela justifie l’existence du Pôle info-santé, qui met en présence médecins et malades dans un lieu neutre ou la relation est dédramatisée. Mais pourquoi s’émerveiller devant un cycle de conférences qui n’a finalement rien de très exceptionnel ? Des gens qui parlent ensemble, dans leur ville, d’un sujet qui touche à leur vie, il y a des décennies que cela se pratique avec d’autres sujets de société. Pourtant, Poitiers reste un cas unique. Il n’existe pas d’exemple similaire au Pôle info-santé en France, où l’on mette systématiquement en présence, de manière organisée et renouvelée, des médecins et du public. C’est bien la preuve qu’il y a encore du boulot. s
Pour célébrer les 10 ans du Pôle infosanté, deux conférences sont organisées à l’Espace Mendès France (20h30). Le 14 mai : «Profession médecin», avec Roger Gil, doyen de la faculté de médecine et pharmacie, Bertrand Demondion, medecin conseil à la CPAM 86, Pierre Corbi, chirurgien au CHU, Eliane DessertBerrard, médecin généraliste, Agnès Le Mesle, médecin généraliste, Wayan Hébrard, interne au CHU. Le 15 mai : «Patient : le droit de savoir», avec Emilie Bérard, directrice des usages, des risques et de la qualité au CHU de Poitiers, Jacques Ariès, médecin anesthésiste au CHU et maître de conférences à l’Université de Poitiers, Bernard Gavid, médecin généraliste, Alain Rabot, représentant de l’Union régionale des associations et familles de malades.
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