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Littératures d’ailleurs métissage des langues
Bernard Magnier explique la genèse du festival Littératures métisses, créé dans le sillage de Musiques métisses à Angoulême. Cette année sont invités, du 2 au 9 juin, dix écrivains venus de plusieurs pays d’Afrique, d’Europe de l’Est et de l’océan Indien
Entretien Aline Chambras Photo Philippe Dupuich
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our la quatrième année consécutive, le festival Littératures métisses, organisé par l’Office du livre en Poitou-Charentes et l’association Musiques métisses d’Angoulême, aura lieu en juin dans la région. Pendant littéraire des Musiques métisses, l’événement se veut avant tout un espace de rencontres et de débats. Bernard Magnier, spécialiste d e la littérature africaine (il dirige la collection Afriques des éditions Actes Sud) et chargé de la programmation littéraire de cette manifestation, nous parle de cette aventure entre mots et origines.
L’Actualité Poitou-Charentes. – Comment est né ce festival ? Ber nard Magnier. – Ayant
eu la chance de fréquenter depuis longtemps le festival Musiques métisses, d’en apprécier la programmation et la convivialité, j’ai toujours eu envie de greffer une part littéraire à cette manifestation musicale. D’autant que, selon moi, un amateur de musique est aussi un lecteur potentiel. Aussi, dès 1984, à l’initiative du musée municipal et de l’Ecole de musique d’Angoulême, quel-
ques écrivains africains et caribéens ont été invités, au moment du festival Musiques métisses. Maryse Condé, qui venait de publier son roman Ségou, le C o n g o l a i s Tchicaya U Tam’Si, le Malien Massa Makan Diabaté étaient venus et nous avions organisé plusieurs débats. Au cours des années suivantes, plusieurs rencontres ont été organisées en coordination avec la bibliothèque municipale et les opérations Quartiers lumières (tables rondes ou cafés littéraires sur la littérature de l’océan Indien, de la Caraïbe, sur la littérature algérienne, sur l’écriture féminine…). Ces opérations ponctuelles durant le festival ont toujours eu un prolongement tout au long de l’année, en particulier avec les résidences du photographe Philippe Dupuich, du romancier algérien Abdelkader Djemaï ou du dramaturge ivoirien Koffi Kwahulé... En 1998, la manifestation Balcon sur l’Atlantique réunissait à Rochefort, à l’initiative de l ’ O f fi c e du livre en Poitou-Charentes et de la Corderie royale, des écrivains venus de la Caraïbe, en particulier d’Haïti. J’avais été chargé de la programmation de ces manifestations. De ces rencontres est née progressivement l’idée d’un «vrai» festival. Nous voulions garder cette dimension d’interactivité et de découverte. Il ne s’agissait pas de faire venir des écrivains et de les mettre derrière d e s piles de livres en attendant d’hypothétiques acheteurs. Il s’agit de créer des conditions qui permettent d’entendre les auteurs et leurs œuvres, de proposer des rencontres, avec un ou plusieurs écrivains autour d’une thématique, afin de permettre au public de découvrir des écrivains dont ils n’ont guère l’occasion d’entendre parler.
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Qu’entendez-vous par «littérature(s) métisse(s)
?
Q u e l bilan faites-vous de ces quatre premières é d i ti o n s ? Qu’envisagez-vous pour les années à venir ?
Je préfère le pluriel, car cela donne mieux la dimension, primordiale, de diversité. Les écrivains invités au festival viennent des quatre coins du monde. Mais le métissage littéraire n’est pas à entendre dans le seul sens de rencontres noir/blanc ou sud/nord. Le métissage peut être biographique, volontaire, ou contraint, mais aussi linguistique ou purement littéraire. Ce sont les itinéraires d’écriture qui sont intéressants et non la seule destinée des auteurs. Et la création, elle-même, est un métissage. Tout créateur est aujourd’hui redevable à ses prédécesseurs, qu’il s’inscrive dans leur mouvance ou qu’il s’en démarque. De plus, le choix d’accueillir aussi bien des romanciers, des poètes, des dramaturges, des dessinateurs participe à ce désir de métisser, de brasser. Nous aimons amener des rencontres, inédites. Ainsi, cette année, le dessinateur Baudouin rencontrera la romancière algérienne Maïssa Bey dans la librairie du CNBDI. Ailleurs, la Biélorusse Svetlana Alexievitch rencontrera l’Ukrainien Andreï Kourkov, et le Sud-Africain André Brink sera associé à la Mauricienne Ananda Devi...
Sur quels critères faites-vous la programmation ?
En quatre éditions, 45 invités seront venus de quelque 30 lieux du monde et une centaine de rencontres auront été organisées. En 2000, pour la première édition, trois villes ont reçu le festival (Angoulême, La Rochelle et Saintes). En 2001, elles étaient dix. En 2002, quatorze. Cette année, une vingtaine de villes. Il y a donc eu, en quatre ann é e s , un développement considérable des lieux d’accueil, du nombre de rencontres proposées et du public. L’augmentation répond à l’adhésion du public et à la demande des partenaires qui souhaitent s’associer à cette opération. Pour les prochaines années, je souhaite que ce festival se développe tout en gardant sa convivialité qui fait que les écrivains sont véritablement des “invités” et que les rencontres avec les lecteurs ont vraiment lieu. J’aimerais aussi que les bibliothèques qui reçoivent les écrivains constituent un fonds qui réu-
Bernard Magnier en compagnie d’Ahmed Abodheman, écrivain saoudien, et d’Axel Gauvin, écrivain réunionnais, à la bibliothèque de La Crêche, dans les Deux-Sèvres.
Des coups de cœur, des élans et le souci de constituer un plateau d’invités susceptibles de participer à l’ensemble des rencontres. Il faut des écrivains qui acceptent de se livrer, de répondre aux questions, de partager leur temps avec d’autres. Je respecte complètement les écrivains qui refusent ce type de rencontres et qui considèrent que leur travail s’arrête au seuil de la publication mais ce ne sont pas ceux-ci qui viendront à Littératures métisses.
Lors de l’édition 2002 a paru Babel heureuse, l’anthologie de littératures métisses. Comment ce recueil a-t-il vu le jour ? Aura-t-il un successeur ?
Dès la première édition, nous avions demandé aux auteurs invités d’écrire un texte avec pour seules contraintes la longueur (moins de cinq feuillets) et le sujet : «évoquer un lieu métis». Nous voulions garder une trace de leurs passages et il nous paraissait intéressant de les amener à écrire sur un même sujet. L’idée de les réunir allait de soi et, au bout de trois années, nous avions un ensemble de textes suffisant. Les réponses, dans leur diversité et dans leur originalité, ont dépassé nos attentes. Une ligne de métro, un quartier de Paris ou de New York... on pouvait s’y attendre mais la pizzeria Michel Platini à Stockholm évoquée par une dessinatrice iranienne... C’était au-delà de notre imagination ! Cette année, Le Paresseux [revue littéraire créée en 1993 par des écrivains et des dessinateurs à Angoulême] publiera l’ensemble des textes de cette quatrième édition mais rien n’empêche de penser à une autre Babel heureuse... dans quelques années.
nirait les auteurs reçus de façon à constituer dans les lieux de lecture de la région une bibliothèque «littératures métisses». Il serait important aussi que des échanges avec les enseignants soient développés, que les élèves et les professeurs bénéficient du passage des écrivains, en les recevant dans leurs classes, à la condition qu’ils aient au préalable lu leurs livres et préparé la rencontre. En somme, que le festival Littératures métisses devienne un rendez-vous, que le public sache qu’il pourra rencontrer à cette occasion des écrivains de talent, connus ou reconnus mais aussi plus rares à découvrir. Bien sûr, pour tout cela, quelques moyens supplém e n t a i r e s sont nécessaires. Ils permettraient en outre d’être encore plus audacieux dans la programmation et de faire venir davantage d’écrivains géographiquement éloignés. s
Babel heureuse, préface de Bernard Magnier, 25 textes inédits, coédition Office du livre en Poitou-Charentes et de L’esprit des péninsules, 196 p., 18 e
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GASTON-PAUL EFFA KOFFI KWAHULÉ
Entre-deux
prix, de Cette vieille magie noire (1993) aux plus récents, Jaz (1998), Petite souillure (2000) et Big Shoot, tous publiés aux Editions Théâtrales. En résidence d’écriture à Angoulême, il a participé à la création de la première anthologie de littérature métisse, Babel heureuse. Pour lui, cette manifestation, à laquelle il participera pour la première fois cette année, offre la possibilité à des écrivains d’origines différentes de confronter leurs horizons, leurs travaux et leur spécificité. Néanmoins, il reste prudent quant à l’utilisation du terme de «métissage». «Le risque est d’ethniciser l’art. Pour moi, un écrivain n’est pas d’un pays, il est du pays de sa langue, celle qu’il imprime à ses textes, c’est-à-dire son souffle. C’est le souffle qui donne l’identité.» Lui qui écrit «pour se dépayser» lui-même, préférerait le terme de littérature «alien», parce qu’inclassable. Par crainte de voir rentrer dans le genre «métisse» tout ce qui ne serait pas «purement français». «Je n’écris pas en tant que noir, africain ou ivoirien, mais en tant qu’homme. Mon histoire particulière sert mes œuvres, les influence mais ne les détermine pas.»
Aline Chambras
Le souffle de la langue
Auteur, comédien, metteur en scène, Koffi Kwahulé quitte la Côte d’Ivoire en 1979 après une formation à l’Institut national des arts d’Abidjan. A Paris, il intègre l’école de théâtre de la rue Blanche, tout en poursuivant des études théâtrales à la Sorbonne nouvelle. Auteur d’une quinzaine de pièces, il voit se succéder les
Camerounais d’origine, Gaston-Paul Effa s’installe en France à l’adolescence. Après des études de théologie et de philosophie à Strasbourg et à Paris, il devient professeur de philosophie et se met à écrire. «L’écriture commence lorsque, exilé en France, le cœur de l’Afrique s’est mis à battre en moi. L’écart a fait naître les mots, en m’absentant de ma terre, elle a repris ses droits.» Son enfance au Cameroun, vécue entre deux cultures, a marqué son imaginaire : élevé par des religieuses, il «apprend l’Occident», avec son grandpère paternel, le féticheur, il «apprend l’Afrique». C’est dans cet «entre-deux» qu’il s’installe et se positionne, comme dans on roman Le Cri que tu pousses ne réveillera personne (Gallimard, 2000). Souvent étiqueté écrivain «de la double culture, du métissage», Gaston-Paul Effa se méfie pourtant de ce terme «métisse». «C’est peut-être un lieu commun du XXIe siècle, qu’il faut utiliser avec précaution. Métissage ne signifie pas le mélange de tout avec n’importe quoi, car c’est alors souvent le n’importe quoi qui l’emporte. Ce n’est pas non plus une hésitation entre deux cultures, entre deux modes de vie. La vérité du métissage est dans l’écartèlement. L’éthique du métissage est dans l’approfondissement des différences. C’est une tension irrésolue. Le métissage est ce qui ne finit pas… le devenir, telle est la dynamique, vibrante et fragile du métissage.» A. C.
ANDRÉ BRINK
L’expérience sud-africaine
Pour André Brink, né en 1935 en Afrique du Sud d’une famille blanche, la France reste le pays de la prise de conscience. En effet, c’est dans les années 60, alors qu’il étudie à la Sorbonne, que le déclic se fait. Lui, le «blanc», commence à prendre acte du racisme institutionnalisé de son pays natal et comme il l’écrira plus tard : «Je suis né sur un banc du Luxembourg, à Paris, au début du printemps 1960.» De retour dans son pays, il n’a de cesse de dénoncer le système de l’apartheid. Son combat politique passe par les mots. Ses romans, notamment Une saison blanche et sèche (Livre de poche, 1992), témoignent de cette injustice, de ce racisme honteux,
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perpétué par des générations de colons. Aussi n’est-ce pas une surprise de le voir participer à Littératures métisses, lui qui avoue, ironique, se servir «de n’importe quel prétexte pour venir en France». Et puis, le concept de littérature métisse ne lui est pas indifférent. «Une conception de la littérature comme une expérience qui dépasse l’individu, le groupe ou la nation m’intéresse particulièrement. Le mélange des cultures, des points de vue, des façons de vivre ou de voir le monde me passionne. C’est un peu la projection de l’expérience sud-africaine de ces dernières années. Voici une raison pour vouloir assister à ce festival.» A. C.
Svetlana Alexievitch, Maïssa Bey, André Brink, Ananda Devi, GastonPaul Effa, Lorand Gaspar, Mohamed Kacimi, Andreï Kourkov, Koffi Kwahulé, Alberto Manguel, soit dix écrivains, ainsi que l’animateur du Parlement international des écrivains et directeur de la revue Autodafé, Christian Salmon, le cinéaste Jean Rouch et le dessinateur Edmond Baudouin sont les invités de Littératures métisses. Du 2 au 6 juin, ils interviendront dans une vingtaine de villes de la région puis se retrouveront à Angoulême pour une série de rencontres, lectures et débats du 7 au 9 juin. Office du livre en Poitou-Charentes : 05 49 88 33 60
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