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Héritage grec et arabe

Sciences – Articles : Héritage grec et arabe. Entretien avec Danielle Jacquart, directrice à l’Ecole pratique des hautes études.

Réalisé par Jean-Luc Terradillos, illustration : portrait d’Avicenne (980-1037).

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    sciences
    Entretien J e a n - L u c Terradillos Jean-Luc
    L’héritage grec et arabe D anielle Jacquart est directrice d’études à l’Ecole pratique des hautes études. Elle a publié notamment La Médecine médiévale dans le cadre parisien (XIeXVe siècle), chez Fayard en 1998. A Poitiers, le séminaire d’histoire des sciences et des techniques au Moyen Age, organisé par l’Espace Mendès France et le CESCM, est placé sous sa responsabilité. L’Actualité. – Comment, au Moyen Age, la médecine devient-elle une science ? Danielle Jacquart. – Le cheminement est assez complexe. Tout d’abord, de grands médecins de l’Antiquité grecque comme Hippocrate ou Galien ont écrit des œuvres de haut niveau intellectuel, liées à la philosophie, mais la profession de médecin n’avait pas de statut bien défini et la médecine ne trouvait aucune place dans l’organisation générale du savoir – elle était considérée comme un art mécanique. Pendant le haut Moyen Age, du fait de l’érosion générale des connaissances due à la perte du grec (la langue «scientifique» de l’Antiquité), la médecine était pratiquée surtout dans les monastères. Il s’agissait d’une médecine sans substrat théorique mettant en œuvre des recettes, traitements, etc. Ce sont les traductions des textes arabes, à la fin du XIe siècle, qui ont permis de considérer la médecine non plus comme un art mécanique mais comme une discipline intellectuelle, reliée à la philosophie naturelle et ayant une utilité pratique. Le praticien devait alors avoir reçu une formation théorique. A partir de ce moment-là, et surtout à partir du XIIIe siècle avec l’avènement des universités, n a î t le médecin tel qu’on l’entend aujourd’hui, c’est-à-dire quelqu’un qui doit nécessairement avoir fait des études et dont les connaissances ont été contrôlées. En ce sens, on peut dire que la médecine est devenue une discipline scientifique en Occident latin. Quelles sont, pour la médecine, les grandes étapes de la transmission des textes arabes ?
    Dans le dernier tiers du XIe siècle, Constantin l’Africain est à la recherche de l’héritage grec. C’est pourquoi il traduit en latin une encyclopédie médicale écrite en arabe dans la Perse du Xe siècle, qui fournit les fondements du galénisme arabe, fortement inspiré par les théories de Galien mais enrichies de s y s t é m a t i s a t i o n s et d’apports dus à l ’ é c o l e tardive d’Alexandrie et aux médecins arabes. Cette première encyclopédie traduite a donné un cadre conceptuel et une masse d’informations qui avaient été élaborées en Afrique du Nord, autour de Kairouan. Il a aussi traduit les commentaires de Galien aux Aphorismes et aux Pronostic d’Hippocrate inconnus jusqu’alors en latin. La deuxième entrée massive de la médecine arabe tient à l’entreprise de Gérard de Crémone qui, entre 1150 et 1180, a traduit les textes majeurs des Xe et XIe siècles, comme le Canon d’Avicenne. Les traductions de l’arabe se font rares à partir du arabe ? XIIIe
    Avicenne (980-1037).
    siècle. Est-ce
    le signe du déclin de la science
    C’est une question historiographique assez complexe. Sans parler de déclin, disons que le rayonnement de la science arabe est géographiquement plus éclaté. L’idée de déclin a été confortée parce qu’après Averroès, on cesse de traduire de l’arabe. Pourtant de grands savants arabes écrivent aux XIIIe et XIVe siècles en astronomie, en mathématique et en médecine. Du fait de circonstances politiques et religieuses, la science arabe est très développée dans certaines régions, inexistante dans d’autres. En Europe, les Arabes sont cantonnés dans le royaume de Grenade avec lequel il n’y a plus beaucoup de communication. Désormais, seuls les savants juifs connaissent cette langue
    et sont susceptibles de la traduire. En outre, l’accès aux textes devient de plus en plus difficile. Ainsi, le roi de Sicile, Charles Ier d’Anjou, obtient le grand œuvre du médecin ar-Razi après que son ambassadeur eût mené de longues négociations. D’autre part, les universités occidentales ont certainement donné la priorité à l’interprétation des textes déjà transmis et à l’éclosion d’une pensée occidentale originale. C’est pourquoi des pans entiers de la science arabe sont restés ignorés, que les historiens actuels redécouvrent. T r o p longtemps, les historiens ont travaillé dans une perspective européocentriste. Il fallait étudier la science arabe en tant que telle et pas seulement comme une transition vers la science occidentale. J’aimerais encourager les jeunes à apprendre l’arabe car il y a encore des découvertes formidables à faire.
    Extrait d’entretien publié dans L’Actualité Poitou-Charentes n° 43 (janvier 1999), précédé d’un entretien avec Guy Beaujouan («Il n’y pas une pensée médiévale»).
    s L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES s N° 61 s
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