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Un roi illetré est comme un âne couronné

Plantagenêt – Article :

Un roi illetré est comme un âne couronné. Dans le contexte de la Renaissance du XIIe siècle, Henri II Plantagenêt a pratiqué la chasse aux cerveaux. Ou, selon l’historien Martin Aurell, comment utiliser et manipuler le savoir pour mieux gouverner.

Entretien réalisé par Jean-Luc Terradillos. Illustration : détail de la peinture de la chapelle troglodyte de Sainte-Radegonde à Chinon.

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    Plantagenêt
    Un roi illettré est comme un âne couronné Dans le contexte de la Renaissance du X I Ie siècle, Dans H e n r i II Plantagenêt a pratiqué la chasse aux cerveaux. Ou, selon l’historien Martin Aurell, comment utiliser e t manipuler le savoir pour mieux gouverner Par Jean-Luc Terradillos Jean-Luc
    D
    ans son livre sur L’Empire des Plantagenêt, 1154-1124 (Perrin, 2003), Martin Aurell explique clairement comment Henri II a réussi à contrôler un territoire très vaste en construisant un Etat «moderne» avant la lettre, très en avance sur les royaumes voisins d’Occident. Professeur d’histoire du Moyen Age à l’Université de Poitiers, membre de l’Institut universitaire de France, Martin Aurell dirige l’équipe «Mondes Plantagenêt» au CESCM ainsi que les Cahiers de civilisation médiévale. L’Actualité. – Que signifie l’expression Renaissance du XIIe
    siècle ?
    Martin Aurell. –
    Longtemps cette notion de renaissance fut, dans l’historiographie, réservée au XVIe siècle. C’est l’historien américain Haskins qui a forgé cette expression, «Renaissance du XIIe siècle», pour qualifier l’essor intellectuel de l’Occident à cette époque. Dans les sciences dites humaines, cet essor se concrétise dans la fascination qu’exercent l’Antiquité et le latin. Le terme de renaissance n’est pas surfait puisqu’il s’agit bien d’un retour aux sources latines romaines. Cicéron est admiré et Jean de Salisbury affirme que le monde n’a rien écrit de plus beau. On cultive donc le genre épistolaire, on imite le style si correct et si pur de Cicéron.
    Il y a aussi un goût pour la morale stoïcienne qui se manifeste dans le comportement face aux événements. S é n è q u e disait : «Quand tu embrasses ta mère, n’oublie pas qu’elle est mortelle.» Ainsi, quand Jean de Salisbury décrit l’assassinat de Thomas Becket – avec lequel il était très lié – dans une lettre écrite un ou deux jours après avoir assisté à ce crime horrible, on est frappé par la façon très détachée dont il parle de cet événement, comme s’il n’était pas impliqué. Cette maîtrise des sentiments est la preuve d’une sensibilité proche des stoïciens. La Renaissance du XIIe siècle possède aussi un versant «progressiste». Après des siècles très durs, le Moyen Age connaît un essor économique. Les conditions de vie s’améliorent et une certaine joie de vivre transparaît chez ces hommes qui sont fascinés par le progrès, par les sciences, par la redécouverte de la beauté du monde. Les intellectuels se mettent à copier ou à imiter ce qui se fait en Orient. Par exemple, dans l’entourage d’Henri II, il y a Adélard de Bath, mathématicien et naturaliste qui est allé au ProcheOrient et qui a introduit le zéro en Occident. Henri II s’intéresse à la zoologie, à la chasse, et serait l’auteur d’un traité de fauconnerie. Des chercheurs lui dédicacent leurs œuvres. Lui même a tendance à se présenter comme un roi qui connaît et qui maîtrise la nature. En ce sens, il y a un détachement vis-à-vis de la connaissance théologique et une sorte de «laïcisation» de la culture de cour ou de gouvernement. D’où cette expression qui apparaît au XIIe siècle en Angleterre et qui revient souvent : «Un roi illettré est comme un âne couronné.» Désormais le roi détient non seulement la sagesse biblique traditionnelle mais aussi une sagesse qu’il obtient de la connaissance empirique de la nature.
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    Cet intérêt pour les lettres et les sciences est-il propre aux Plantagenêt ?
    Aliénor d’Aquitaine a-t-elle joué un rôle dans cet essor intellectuel ?
    Détail de la peinture (fin XIIe
    siècle) de la
    chapelle troglodyte de SainteRadegonde à Chinon où l’on voit Aliénor d’Aquitaine et probablement l’une de ses filles. Trois autres personnages sont représentés, notamment Henri II.
    Henri II a pratiqué une chasse aux cerveaux en essayant d’attirer à sa cour les meilleurs intellectuels de son temps, principalement pour des raisons politiques. Pour se donner les moyens d’une administration efficace, il a besoin de gens capables de rédiger des lois et de transmettre des ordres très précisément écrits, en latin, langue universellement connue et stable. Pour bien gérer le trésor royal, il a aussi besoin de mathématiciens. Ce n’est pas un hasard si, d’un point de vue fiscal et financier, le système le plus perfectionné en Occident est alors celui de l’Echiquier. Donc Henri II utilise le savoir et le manipule pour mieux gouverner, de sorte qu’il est à la tête de la monarchie la plus moderne et la plus efficace de l’Occident, avec une trentaine d’années d’avance par rapport au roi de France et à l’empereur romano-germanique.
    C o m m e toutes les femmes de l’aristocratie du XII e s i è c l e , Aliénor a reçu une éducation cléricale très s o i g n é e mais pas seulement. N’oublions pas qu’elle a pu connaître son grandpère, Guillaume IX d’Aquitaine, le premier troubadour connu. Elle fréquenta les troubadours de l’entourage de son père, en particulier Cercamon e t Marcabru qui ont effectué de longs séjours à P o i t i e r s , puis Jaufré Rudel qui l’accompagna en croisade. Des poèmes en langue d’oc sont attribués à Aliénor mais aucun ne nous est parvenu – restent ceux de son fils Richard Cœur de Lion. Aliénor n’était peut-être pas aussi rayonnante qu’on l’a dit parfois en exagérant – au XIXe siècle – mais elle possédait une culture exceptionnelle et nul ne peut affirmer qu’elle n’eut aucune influence dans la
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    littérature de son temps. Dans le domaine architectural, il est indéniable qu’elle a joué un rôle. Les historiens de l’art lui attribuent de plus en plus le patronage de certains édifices, comme la cathédrale Saint-Pierre et le palais des ducs d’Aquitaine à Poitiers. Cette réévaluation est notable dans les travaux d e l’historienne israélienne Nurit Kenaan-Kedar («The Impact of Eleanor of Aquitaine on the Visual Arts in France», in Culture politique des Plantagenêt, CESCM, 2003).
    Mariée à Henri II, Aliénor apporte l’Aquitaine en dot à la couronne d’Angleterre. Pourquoi cette région demeure-t-elle aussi troublionne ?
    COLLOQUES PLANTAGENÊT Martin Aurell a organisé plusieurs colloques internationaux consacrés aux Plantagenêt publiés en trois forts volumes dans la collection «Civilisation médiévale» du CESCM : «La cour Plantagenêt» (2000), «Noblesses de l’espace Plantagenêt» (2001), «Culture politique des Plantagenêt» (2003). En novembre 2003 à Poitiers, il organise un colloque sur «Le médiéviste et la monographie familiale : sources, méthodes et problématiques».
    Cette question soulève un double aspect très important : d’une part les querelles internes à la famille des Plantagenêt, d’autre part les relations avec les principautés territoriales. A l’époque, l’Aquitaine recouvre le Poitou, le Limousin, la Gascogne et une partie de l’Auvergne. L’aristocratie locale veut préserver et perpétuer ses libertés, ses privilèges, en particulier ses seigneuries, sans immixtion de la part des officiers royaux. Cer goût pour l’autonomie génère des révoltes à répétition contre le roi, en moyenne une tous les trois ans. La littérature de l’époque insiste donc sur la traîtrise et l’infidélité des Poitevins ou des Aquitains, lieu commun appliqué aux peuples périphériques. Il y a une part de vérité dans la mesure où les nobles Aquitains ont très vite compris qu’ils pouvaient jouer sur les deux tableaux en passant des alliances tantôt avec le roi d’Angleterre, tantôt avec le roi de France, afin de surenchérir et d’obtenir davantage de libertés en échange d’une promesse de fidélité à l’un ou à l’autre roi. Ce double jeu ambigu a été pratiqué y compris par Aliénor et ses fils. s
    L’EMPIRE DES PLANTAGENÊT
    Sébastien Laval
    Derniers livres publiés de Martin Aurell :
    L’Empire des Plantagenêt 11541224, Perrin, 2003. Actes de la famille Porcelet d’Arles (972-1320), CTHS, 2001. La Noblesse en Occident (Ve-XVe siècle), Armand Colin, 1996. Les Noces du comte. Mariage et pouvoir en Catalogne (785-1213), Publications de la Sorbonne, 1995. La Vielle et l’Epée. Troubadours et politique en Provence au XIIIe siècle, Aubier, 1989.
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