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John Tolan explique comment les chrétiens ont construit dès le VIIe siècle des images polémiques de l’islam
Entretien Jean-Luc Terradillos Photo Sébastien Laval
Les Sarrasins vus par les Occidentaux
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rofesseur d’histoire médiévale à l’Université de Nantes, John Tolan est membre du Centre d’études supérieures de civilisation médiévale, à Poitiers, et du Centre de recherche sur l’histoire internationale et atlantique, à Nantes. Dans son livre sur les Sarrasins, il s’attache à la perception de l’islam en Occident, du VIIe au XIIIe siècle, et aux stratégies développées pour combattre cette religion conquérante et triomphante. Dès les premièrs siècles, les chrétiens d’Orient et d’Espagne réagissent comme une minorité menacée. Ils tentent de saper les fondements de la nouvelle hérésie en forgeant des images négatives de Mahomet et de l’islam. Puis les Occidentaux mènent une guerre idéologique aux multiples facettes, tout au long du Moyen Age.
L’Actualité. – D’où vient votre intérêt pour la civilisation méditerranéenne ? John Tolan. –
J’ai toujours été fasciné par la civilisation méditerranéenne. J’ai commencé mes études de lettres classiques aux Etats-Unis, puis je suis allé en Grèce ; ensuite j’ai vécu en Italie et en Espagne. J’ai vraiment pris la mesure de la culture hispanique médiévale lorsque j’enseignais au lycée américain de Madrid. De là est né le désir d’approfondir mes connaissances sur cette civilisation où se mêlent trois cultures, lieu d’échange et de conflit entre les mondes latin, musulman et juif. Pour l’historiographie traditionnelle, il s’agit d’un choc de civilisations ; d’autres y voient un paradis perdu d’entente entre les trois religions.
aux travaux de Robert Moore, La Persécution. Sa formation en Europe, Xe-XIIIe siècle (Les Belles Lettres, 1991). Pour lui, le fait de définir et d’exclure les minorités (juifs, hérétiques, lépreux, prostituées, homosexuels, etc.) est constitutif de la mise en place d’une orthodoxie au XIIe siècle et de la définition d’un pouvoir alliant, le plus souvent, pouvoir laïc et pouvoir ecclésiastique. Ainsi, tous ceux qui n’acceptent pas cette orthodoxie et le pouvoir qu’elle implique sont diabolisés et exclus. J’ai constaté que ce travail de recherche n’avait pas été fait sur la place de l’islam. Bien sûr, il y a le grand livre de Norman Daniel paru e n 1960, Islam et Occident (Cerf, 1993). Cet islamologue était choqué par l’image donnée de Mahomet en Occident – faux prophète, homme luxurieux et violent, etc. – et de l’islam. Pour lui, les textes polémiques des chrétiens sont le fruit d’ignorances et d’incompréhensions des Occidentaux face à l’islam. Mon travail part des mêmes textes mais dans une problématique posée différemment, parce qu’il n’y a pas une mais de multiples images de l’islam en Occident.
Pourquoi remonter avant l’islam ?
Les Sarrasins. L’islam dans l’imagination européenne au Moyen Age, par John Tolan, 474 p., Aubier, 2003
Dans quelle filiation de recherche vous situez-vous ?
Des travaux récents sur la place des juifs et des hérétiques au Moyen Age montrent comment l’exclusion progressive de ces groupes a joué un rôle dans la formation de la société occidentale. Je pense notamment
Il m’a paru nécessaire de remonter avant l’islam parce que, pour désigner les musulmans, les auteurs latins emploient le mot Sarrasins. Ce terme ethnique est utilisé par les géographes grecs et latins bien avant l’islam pour désigner les Arabes. Le mot Sarrasin n’apparaît pas dans la Bible mais, très tôt, les théologiens ont identifié les descendants d’Ismaël, c’est-à-dire les Arabes, aux Sarrasins. Dans la Genèse, il est dit qu’Ismaël est un âne bâté, que sa main sera contre tous et tous contre lui… Des auteurs du Moyen Age ont vu dans ce texte une prédiction des violences des Sarrasins infligées au peuple «élu», c’est-à-dire aux chrétiens.
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Comment réagissent les chrétiens ?
Dans la première partie de mon livre, j’essaie d’expliquer comment les réactions des chrétiens dans les premiers siècles de l’islam ont déjà fondé les bases d’une vision polémique de l’islam. En Syrie et en Espagne, à un siècle d’écart, se produit le même phénomène : les Sarrasins sont perçus comme d’énièmes envahisseurs infidèles qui, comme leurs prédécesseurs, finiront tôt ou tard par disparaître ou par se convertir. Les chrétiens se soucient donc peu de leur religion. Mais les musulmans ne se convertissent pas. Au contraire, leur religion s’étend, la culture s’arabise et les chrétiens sont en train de devenir minoritaires dans ces régions. Alors des auteurs chrétiens commencent à attaquer le prophète, à présenter l’islam comme une hérésie. Ces textes ne sont pas destinés aux musulmans – de tels blasphèmes étant passibles de la peine de mort – mais aux chrétiens. Contrairement à Norman Daniel, j’estime que ces auteurs connaissaient assez bien l’islam, d’autant qu’ils vivaient côte à côte avec des musulmans. Cette connaissance est perceptible dans nombre de textes. En fait, s’ils refusent toute légitimité à la religion rivale, c’est qu’ils ont peur de se fondre dans la masse. Ils cherchent donc à convaincre les chrétiens qu’ils ont raison de rester chrétiens, en dépit de la domination politique, culturelle et militaire de l’islam. Ces textes seront ensuite traduits et lus en Europe du Nord – au nord des Pyrénées – à partir du XIIe siècle, époque où l’Occident commence vraiment à s’intéresser à l’islam. En effet, l’Occident vit alors un moment d’insécurité intellectuelle et culturelle, notamment face aux sciences arabes et aux richesses d’Orient ramenées par les marchands italiens et catalans. C’est aussi l’époque des croisades et de la reprise de la Reconquista. La volonté de justifier le pouvoir chrétien sur les musulmans en Espagne, en Sicile et en Terre Sainte passe en partie par le fait de nier toute légitimité de l’islam, donc du pouvoir politique aux mains des musulmans. Affronter l’islam de manière polémique répond à un besoin de se défendre et de justifier l’expansion de l’Occident.
Comment la polémique se développe-t-elle ?
(qui commanda ensuite une traduction latine du Coran), et utilisé au XIIIe siècle par les mouvements missionnaires des franciscains et des dominicains.
Comment agissaient ces missionnaires ?
Ils ont adopté deux stratégies distinctes. Les franciscains tentent de recréer la vie apostolique jusqu’au martyre. François d’Assise va en Egypte en 1219 pour prêcher les infidèles mais il est aimablement reçu par le sultan. L’année suivante, quatre franciscains sont mis à mort à Marrakech pour avoir insulté Mahomet. D’autres suivront ce chemin de «glorieux martyrs». Les dominicains sont plus pragmatiques et font preuve d’une érudition incroyable. Pour convertir les juifs et les musulmans, ils apprennent l’hébreu et l’arabe, étudient le Talmud et le Coran. Avec l’appui de Jacques Ier, ils obligent les infidèles à débattre avec eux et à écouter leurs sermons dans les synagogues et les mosquées. Cette stratégie n’aboutit pas pour autant à la conversion. Elle provoque même l’hostilité.
Pierre Alphonse, auteur du XIIe siècle auquel j’ai consacré ma thèse à l’Université de Chicago, est un témoin intéressant. C’est un juif d’Espagne converti au christianisme qui travaille comme médecin vraisemblablement dans les cours d’Alphonse Ier d’Aragon et d’Henri Ier d’Angleterre. Traducteur d’ouvrages d’astronomie, d’arabe en latin, il est aussi l’auteur, vers 1110, d’un texte polémique, Dialogues contre les juifs, dans lequel est inséré une brève réfutation de l’islam où il reprend les arguments des chrétiens d’Orient. Ce texte connut un grand succès. Il fut beaucoup lu, notamment par Pierre le Vénérable, abbé de Cluny
Votre étude fournit aussi des clés pour comprendre l’actualité.
Effectivement, les préjugés sur l’islam et les musulmans, de même que le sentiment de supériorité des Occidentaux, ne datent pas de la colonisation. Je montre qu’ils prennent racine au Moyen Age. D’autre part, mon étude permet de comprendre comment une minorité se définit par opposition à la majorité. L’hostilité envers la religion dominante est jugée nécessaire pour préserver son identité, pour éviter la conversion, la dispersion et la disparition. s
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