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Plantes enthéogènes, « nourriture des dieux »

Ethnobotanique – Plantes enthéogènes, « nourriture des dieux ». Denis Richard, pharmacien du Centre hospitalier Henri Laborit à Poitiers, explore actuellement l’histoire sociologique des plantes psychoactives.

Par Denis Richard. Dessins : Marion Girerd.

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    ethnobotanique
    Plantes enthéogènes «Nourriture des dieux» Denis Richard, pharmacien du Centre hospitalier Henri Laborit à Poitiers, explore actuellement l’histoire sociologique des plantes psychoactives Par Denis Richard Dessins Marion Girerd
    E 1. L’usage de ces plantes, hors de leur contexte culturel, expose à de graves risques pour la santé : des risques somatiques, cardiaques notamment, mais sur tout des r isques psychiques, avec sur venue de troubles d’allure psychotique, hallucinations, agressivité, etc. La plupart de ces plantes sont classées par l’OMS sur la liste des stupéfiants. 30
    nthéogène, du grec entheos, transe de possession ; littéralement : «qui produit dieu(x) en soi», qui «induit Dieu» selon la traduction de Gilbert Rouget : ce néologisme proposé en 1979 par l’helléniste Carl Ruck, l’ethnobotaniste Gordon Wasson et un philosophe, Jonathan Ott, désigne ou qualifie les substances psychoactives capables d’induire des états de transes extatiques ou de possession chamanique.
    Selon ces auteurs, ces produits induisent, utilisés dans leur contexte culturel, une expérience mystique ou spirituelle ineffable, transcendante, qui explique leur consommation dans une perspective visionnaire. Le terme «enthéogène» est utilisé aujourd’hui par les ethnographes et les historiens des religions pour décrire les propriétés des psychotropes naturels utilisés avant tout par les sociétés traditionnelles du Nouveau-Monde. Présentation de quelques plantes parmi de nombreuses espèces que, toujours, l’homme a tenues pour capables de le faire accéder au plus proche des divinités 1. LA LIANE DES MORTS
    L’ayahuasca («liane des morts» en dialecte quechua) ou yagé désigne tout à la fois une liane (Banisteriopsis caapi) mais aussi une préparation largement utilisée dans les pratiques chamaniques des sociétés traditionnelles de l’Amérique du Sud tropicale (notamment au Pérou, en Colombie et au Brésil). Les chamans utilisent un décocté aqueux obtenu par la cuisson prolongée d’une «soupe» composée de tronçons de Banisteriopsis caapi et de feuilles d’un arbuste de la famille du caféier, le chacruna (Psychotria viridis). Les principes psychoactifs de ce breuvage sont des alcaloïdes de la famille des harmanes (harmine, harmaline, etc.), concentrés dans la liane (Banisteriopsis), alors que le chacruna contient, lui, des alcaloïdes du groupe des tryptamines. L’ingestion de l’ayahuasca entraîne une modification des perceptions auditives, affine l’acuité visuelle subjective, augmente la sensibilité olfactive. Largement employé par les guérisseurs amazoniens (ayahuasqueros), l’ayahuasca donne lieu à des pratiques thérapeutiques, divinatoires ou d’intégration sociale.
    ■ L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES ■ N° 64 ■
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    LE CULTE DES CHAMPIGNONS DIVINS
    Les champignons sacrés du Mexique sont essentiellement des Psilocybes. Ils étaient vénérés par les sociétés précolombiennes et les Aztèques les appelaient teonanacatl, la «nourriture» ou la «chair des dieux». Les conquérants espagnols en interdirent l’usage et le culte des champignons divins, devenu clandestin, sembla être perdu pendant plusieurs siècles. Ce n’est qu’à partir de sa redécouverte dans les années 1950 que des anthropologues, des mycologues et des chimistes percèrent le secret des champignons «magiques», riches en un alcaloïde psychoactif puissant, la psilocybine. Ces champignons sont utilisés lors de cérémonies divinatoires chez de nombreux peuples : Mazatèques, Chinantèques, Zapotèques, Mixtèques et autres. Les guérisseurs mazatèques absorbent les champignons hallucinogènes à la nuit tombée car l’obscurité est indispensable à la genèse des visions éclairant les mystères de la nature. Les champignons sont mangés crus ou secs, par paire : homme/femme, ou, si l’on préfère, procréation/création. Le guérisseur psalmodie des chants pendant la durée des visions, invoque les esprits, rythme de son corps ses visions en battant des mains et en se frappant. Ces rites ont une valeur cathartique : ils sont destinés à conjurer un mal individuel ou social puis à le traiter.
    populations indiennes locales. La tige, sectionnée au ras du sol, est coupée en fines tranches séchées au soleil. Cette drogue, utilisée par les chamans, constitue les mescal buttons (ou mescal beans), rondelles brun-rougeâtre à grises, ridées, de 2 à 5 cm de diamètre sur 0,5 à 2 cm d’épaisseur. Les principes actifs du peyotl sont des alcaloïdes dont la mescaline qui est, pour des doses comprises entre 200 mg et 500 mg, à l’origine de l’action psychoactive du cactus. Le peyotl est généralement mâché, parfois bu sous forme d’infusion. Il induit des troubles psychiques importants, accompagnés d’illusions sensorielles : c’est la «plante qui fait les yeux émerveillés» comme le soulignait l’un des spécialistes de son étude, le pharmacien français Alexandre Rouhier dans les années 1920.
    Denis Richard est aussi chargé d’enseignement dans diverses universités et l’auteur de nombreux ouvrages consacrés notamment aux drogues et aux dépendances. En mai 2004, il publie en collaboration avec J.-L. Senon et M. Valleur : Dictionnaire des
    drogues et des dépendances, Larousse, coll. «In Extenso».
    LA SAUGE DIVINATOIRE
    LE CACTUS DU MEXIQUE
    Le peyotl, terme nahuatl signifiant «soyeux», «blanc», p a r référence à l’aspect du cactus (Lophophora williamsii), est un cactus globuleux dont la tige peut atteindre une vingtaine de centimètres de hauteur sur une dizaine de diamètre. Il pousse de façon isolée ou en groupes, dans les zones désertiques d’altitude du Mexique et de l’extrême sud des Etats-Unis. Le peyotl est utilisé au Mexique depuis les temps les plus reculés : des fouilles archéologiques ont permis d’en retrouver des restes dans des sites datés de plus de 3 000 ans avant notre ère. La récolte du cactus fait l’objet de rites religieux spécifiques de la part des
    Originaire du Mexique, la sauge divinatoire est probablement connue de ces sociétés depuis des siècles, mais c’est en 1952 que l’anthropologue R.J. Weitlaner rapporta l’utilisation de la plante par les curanderos d’un village de la région d’Oaxacàn. Pour les sociétés traditionnelles, la sauge divinatoire est une incarnation de la Vierge Marie. Dans son contexte d’usage traditionnel, c’est la moins puissante des plantes enthéogènes connues des sociétés mazatèques et elle est largement utilisée comme plante médicinale. Les feuilles fraîches de la sauge peuvent être mastiquées, chiquées ou infusées ; une fois séchées, elles peuvent être fumées grâce à une pipe à eau ou en mélange à du tabac, ou elles peuvent être réhydratées puis mâchées. L a sauge divinatoire contient des composants terpéniques spécifiques : les salvinorines. Seule la salvinorine A manifeste une activité psychotrope significative. La salvinorine A, à l’état pur, est la substance hallucinogène naturelle la plus puissante connue à ce jour : elle agit en effet à des doses aussi faibles que 200 µg en inhalation – des doses qui en font un produit d’une puissance comparable à celle du LSD. ■ ■ L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES ■ N° 64 ■ 31
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