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Les différentes fonctions des châteaux bâtis par les Plantagenêts permettent de mieux comprendre les enjeux politiques de cette période clé de l’histoire de notre région
Entretien Aline Chambras Photos Sachiko Morita
Forteresse, palais et prison
Les châteaux au temps d’Aliénor
M
arie-Pierre Baudry est membre de l’équipe de recherche en castellologie au Centre d’études supérieures de civilisation médiévale de l’Université de Poitiers (FRE 2792). Le Comité des travaux historiques et scientifiques a publié une version remaniée de sa thèse sous le titre : Les fortifications des Plantagenêts en Poitou 1154-1242 (CTHS, 2001, 384 p.). Marie-Pierre Baudry s’appuie sur l’analyse d’une centaine de châteaux et concentre son étude sur une douzaine de places fortes attribuées aux Plantagenêts. Dans la dernière partie de l’ouvrage, elle produit un inventaire des châteaux du Poitou (XIe -XIIIe), soit près de deux cents sites classés par ordre alphabétique des communes.
L’Actualité. – Quel est l’intérêt de la castellologie ?
pas oublier que, pour Aliénor, ces châteaux étaient des lieux de vie, des résidences. Aussi la question est de savoir comment elle a pu les aménager non pas dans un but militaire mais dans un but résidentiel. Le site du palais des comtes à Poitiers est très intéressant à explorer car c’est ici qu’Aliénor et Henri II avaient leur cour. Par la suite, Aliénor et son fils Richard ont fait construire la salle des pas perdus qui est la plus grande salle palatiale du XIIe siècle conservée en France. La seule comparaison est Westminster en Angleterre. Cette immense salle romane sert à l’origine, comme aujourd’hui, à accueillir le pouvoir de la justice mais aussi à organiser de grandes fêtes. En somme à travers les différentes fonctions des châteaux qu’ils ont bâtis, on peut avoir une image un peu plus précise de l’action des Plantagenêts en Poitou.
Sur le plan architectural, quelles sont les spécificités du
e
XIIe
Donjon du château de Montreuil-Bonnin (fin
XIIe
siècle).
A Mirebeau, ce qui reste de la motte féodale, derrière les remparts.
L’étude des châteaux pose la question du rôle et des limites du pouvoir d’Aliénor d’Aquitaine, par rapport à son époux, le roi Henri II. En effet, si, à un certain moment, il est avéré qu’Aliénor a une certaine autonomie, notamm e n t au sein du duché d’Aquitaine, tout ce qui relève du pouvoir militaire, tel le contrôle des châteaux et des armées, revient toujours au roi ou à ses fils. Cela est significatif a priori des limites de pouvoir de la reine. Il est également intéressant de ne
Marie-Pierre Baudry. –
siècle ?
La fin du XII siècle, en particulier le demi-siècle couvert par le règne d’Aliénor (1154-1204), est une période majeure dans l’évolution des châteaux. On assiste alors à la multiplication des constructions de pierre. Les fortifications évoluent et l’on voit réapparaître la tour de défense. C’est vraiment une époque charnière : on passe du château roman dont l’élément prin-
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cipal est une haute tour – le donjon – à de grandes enceintes de pierre défendues par des tours à archères. Cette émergence de nouveaux organes de défense est liée au contexte de guerres que se livrent le roi d’Angleterre et le roi de France. C’est donc dans cette période d’affrontement que l’on construit des forteresses. Les croisades jouent aussi un rôle dans l’apparition de nouveautés architecturales. Alors que pendant très longtemps dominait une vision nationaliste des chercheurs français qui tendait à montrer que les croisés avaient tout inventé, tout apporté aux musulmans, aujourd’hui on arrive à une approche beaucoup plus nuancée. Ainsi, il est certain qu’il y a eu des échanges et que les croisés ont importé c e r t a i n e s spécificités architecturales du ProcheOrient. C’est surtout une époque d’intense émulation car il ne faut pas oublier l’enjeu des croisades en termes économiques.
En Orient comme en Occident, les rois français et anglais ont recruté des ingénieurs dotés de moyens financiers considérables et dont la mission était de perfectionner armements et techniques de fortifications.
Comment appeler ce style nouveau ?
Pendant longtemps, on a parlé de style Plantagenêt ou anglais. Certes, ce sont effectivement Henri II et les Plantagenêts qui ont favorisé sa diffusion, mais les mêmes caractéristiques ne se retrouvent pas en Angleterre. Certaines innovations, dans les formes des archères ou sur les voûtes d’ogives par exemple, apparaissent uniquement dans les domaines continentaux du roi d’Angleterre. Aussi parle-t-on aujourd’hui, pour les châteaux comme pour les édifices religieux, du style gothique angevin, c’est-à-dire d’Anjou. La croisée d’ogives angevine apparaît dans les années 1160. Le premier exemple est la cathédrale SaintPierre de Poitiers avec des voûtes qui, dans leur mode de construction, sont différentes de celles des domaines d’Ile de France.
Quels sont les vestiges de châteaux aujourd’hui en Poitou-Charentes qui portent la trace du passage d’Aliénor ?
Il y a les restes des fortifications dans les jardins de Blossac à Poitiers, le donjon de Niort, le château de Montreuil-Bonnin, l’enceinte de Surgères, les sites de Mirebeau et de Loudun... Bien sûr cette liste ne concerne pas strictement des endroits où Aliénor a
La tour du Haut-Clairvaux, à ScorbéClairvaux. Sa construction est attribuée à Richard Cœur de Lion en 1182. Une chapelle castrale romane jouxte cet édifice. A droite : A Poitiers, enceinte fortifiée sur le front sud, visible près de la porte de la Tranchée. Sa construction peut être attribuée aux Plantagenêts. La salle des pas perdus du palais des ducs d’Aquitaine et comtes de Poitiers. Ce palais a été bâti dans les années 1200.
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A Saint-Rémy-sur-Creuse, vestiges d’une tour bâtie par Richard Cœur de Lion dans les années 1182-1184 pour défier l’autorité de son père, Henri II.
vécu mais les châteaux que le roi possédait directement. Le donjon de Niort est l’une des places principales de la région avec Poitiers et La Rochelle. Dès la fin du XIIe siècle, c’est en effet un port de commerce important, dont les Plantagenêts ont favorisé le développement économique en y créant des marchés et des foires. Le donjon est un édifice majeur (un des plus grands conservés en France) datant de la fin du XIIe siècle, que j’ai identifié comme étant une forteresse. On peut d’ailleurs le mettre en opposition avec le palais comtal à Poitiers qui n’est pas une forteresse mais vraiment un lieu de cour, protégé par l’enceinte gallo-romaine de la ville. D’autant qu’en étudiant l’architecture du donjon, on s’est rendu compte qu’il était percé d’archères face à la ville. Il se présente donc, pour moi, comme une sorte d’arsenal dont la fonction est de protéger l’entrée du port, de stocker vivres et armement, et qui était ainsi une des bases d’expédition du roi d’Angleterre. Quant aux deux tours qui composent ce donjon, j’y vois une portée symbolique : une tour représentant le pouvoir de Richard, quand il n’était encore que comte de Poitou, l’autre représentant le pouvoir royal d’Henri II. Ce n’est qu’une hypothèse d’interprétation, mais il n’est pas étonnant au Moyen Age de trouver une forte identification entre la tour – expression du pouvoir – et son constructeur. Le château de Montreuil-Bonnin appartenait également au comte de Poitou. Les chroniques nous disent qu’Henri II et Richard allaient y chasser parce qu’il y avait une immense forêt. On sait aussi que Richard y avait un atelier monétaire. L’énorme tour ronde qui domine encore le village aujourd’hui a peut-être été bâtie par ce prince à la fin du XIIe siècle. Mirebeau, alors en Anjou, est une place fortifiée qui est étroitement associée aux combats que se livrent les rois de France et d’Angleterre. On connaît l’épisode durant lequel Aliénor, réfugiée à Mirebeau, est assiégée par son petit-fils Arthur, en 1202. Ce fut un siège important au cours duquel plus de 200 chevaliers ont été faits prisonniers. Il ne reste aujourd’hui qu’une muraille avec des tours rondes de défense entourant l’ancienne motte portant le donjon.
Dans la Vienne, les châteaux de Saint-Rémy-surCreuse et du Haut-Clairvaux (à Scorbé-Clairvaux) sont davantage liés au comte Richard, qui les construit dans les années 1182-1184. Le Haut-Clairvaux présente une tour très haute, toute en pierre de taille, apparaissant comme l’affirmation faite par Richard de contrer son père qui lui refuse une certaine autonomie. Ce château imposant est décrit dans les chroniques comme un vrai défi à l’autorité d’Henri II. Les châteaux témoignent donc du contexte dans lequel ils ont été construits et reflètent les enjeux politiques de cette période clé de l’histoire de notre région. ■
Derniers livres publiés de Marie-Pierre Baudry : Les fortifications des Plantagenêts en Poitou 1154-1242, CTHS, 2001 Les fortifications dans les domaines Plantagenêt XIIe-XIVe siècles, dir. actes du colloque international de Poitiers 1994, coll. Civilisation médiévale, CESCM, 2000
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Sébastien Laval
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