fermer... L’Acadie plurielle
A Poitiers, l’Institut d’études acadiennes et québécoises est résolument interdisciplinaire et entretient des relations privilégiées avec l’Université de Moncton au Nouveau-Brunswick
Entretien Jean-Luc Terradillos Photo Bruno Veysset
S
ous l’impulsion d’André Magord, l’Institut d’études acadiennes et québécoises de Poitiers développe les relations avec les chercheurs d’outre-atlantique et produit des documents de références, tel le livre L’Acadie plurielle. Un engagement scientifique et humain qu’André Magord vit à double titre puisque c’est un descendant d’Acadiens venus s’installer à Archigny lors du Grand Dérangement. Son ancêtre acadienne a fait souche dans la Vienne. Elle s’appelait Marguerite Doucet.
L’Actualité. – Quelle est la spécificité de l’Ins-
Carte de l’Acadie par Bellin, 1757 (Musée du Nouveau Monde, La Rochelle)
titut d’études acadiennes et québécoises ?
L’activité principale de l’Institut d’études acadiennes et québécoises est scientifique
André Magord. –
et, depuis 1998, résolument interdisciplinaire. Une quinzaine de chercheurs, dans huit départements de l’université, s’intéressent à l’Acadie et travaillent dans des domaines très divers : linguistique, littérature, histoire, géographie, sociologie, anthropologie, droit, sciences économiques. Des relations privilégiées sont entretenues depuis plus de vingt ans avec nos collèg u e s de l’Université de Moncton au NouveauBrunswick. L’institut développe aussi des partenariats dans le domaine culturel et en direction de la société civile, en particulier les associations de descendants d’Acadiens qui légitiment toutes ces activités – sinon nous ferions de la muséologie. L’ouverture interdisciplinaire a permis d’aborder des sujets d’actualité. En effet, le contexte minoritaire acadien rejoint les problématiques de la ruralité et du développement local qui se posent ici. Par exemple, lorsque la notion de pays a été introduite chez nous ce n’était encore pour les collectivités locales qu’une notion administrative ne correspondant pas forcément à une entité territoriale préexistante. L’expérience des Acadiens a montré comment des projets administratifs pouvaient s’articuler dans un pays, notamment à partir d’une envie de la communauté. En créant des
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liens entre le scientifique, le culturel, les collectivités et les associations, l’institut élabore des capacités d’expertise. Nous avons même répondu à des appels d’offre, mais ce champ d’application peut très vite devenir un métier en soi, ce qui outrepasse les compétences universitaires. Si les applications concrètes de la recherche ne sont pas à négliger, notre mission consiste d’abord à dynamiser des liens ancestraux, dans un contexte de confiance – travail délicat puisqu’il existe un passif plus ou moins colonialiste entre Français et Acadiens. Cela passe par l’ouverture, l’échange et les relations humaines. On communique bien sûr via Internet, on s’accueille aussi les uns chez les autres et on prend le temps de discuter autour d’un verre. C’est là que les vrais sujets de recherche se définissent et qu’on parvient à une réelle interdisciplinarité, car les cloisonnements s’expliquent autant par des raisons scientifiques qu’humaines. Comment construire quelque chose ensemble sans nier nos différences, tel est notre objectif. Cela fait évoluer notre façon de travailler.
Existe-t-il des réticences vis-à-vis de la France ?
Les Acadiens ont le sentiment d’avoir été abandonnés par la France. Les séquelles des traumatismes liés à la Déportation et à la dispersion sont encore vivaces. D’autre part, il y a les maladresses des Français qui leur renvoient constamment «vous parlez bizarre», «vous êtes des Américains». C’est perçu comme du rejet et de l’exotisme. La blessure se double alors d’une humiliation. Pourtant la France demeure la référence incontournable puisque les Acadiens veulent exister en français face au groupe dominant anglophone. Ils sont donc pris dans une dualité rejet-fascination. Le même phénomène existe vis-à-vis du Québec. De tels constats peuvent sembler banals mais le décodage est complexe. C’est l’enjeu des recherches actuelles sur le dialogue interculturel, pour rendre la différence constructive, où l’on fait appel à la psychosociologie, voire à la psychanalyse. Nous rejoignons ici l’une des écoles anthropologiques nord-américaines les plus en vogue actuellement.
Quel est le territoire réel de l’Acadie ?
En dehors de ce territoire, il existe une filiation, lien beaucoup plus fort qu’un souvenir, extrêmement subjectif et complexe à étudier. En 1994, le premier congrès mondial acadien – les Grandes Retrouvailles – a réuni des familles qui ne s’étaient pas revues depuis la Déportation. Il y avait des Louisianais s’appelant White, et non plus Leblanc, qui ne parlaient pas un mot de français, pourtant cette filiation ne s’était pas perdue depuis huit générations. Néanmoins, les Acadiens du Nouveau-Brunswick ont encore du mal a accepter l’idée de diaspora parce qu’un Louisianais qui vit en Acadien le dimanche et en Américain le reste du temps n’aurait pas la même légitimité. S’ils ont refusé la candidature de Poitiers, des régions Poitou-Charentes et Pays de la Loire pour accueillir le congrès mondial acadien en 2009, c’est dommage mais pas étonnant. Diaspora signifierait ouverture, et risque de dilution d’une identité spécifique. Ils ont raison d’être prudents mais, à mon avis, face à la mondialisation qui t e n d à marginaliser les minorités, la dynamique identitaire acadienne serait renforcée par la création des réseaux et partenariats au sein de la diaspora. Cela ouvrirait des perspectives stimulantes aux jeunes. D’autant que ce peuple sans Etat dessine aussi son territoire dans l’abstrait – ce qui fait tripper actuellement les géographes – mais un abstrait humainement constitué. Quand ils se présentent entre eux, la plupart des Acadiens ont ce type d’échange : «Bonjour, Antoine Landry.» «Oui, mais à qui ?» «A Jean, à Marcel…» Et ils remontent ainsi jusqu’à l’ancêtre. Il y a là un territoire qui se dessine parce qu’ils évoquent en même temps tout ce qui s’est vécu dans cette lignée-là. C’est comme un disque dur. Ici aussi, en Poitou, le fait acadien s’est transmis au sein des familles. Par exemple, au marché de Chauvigny des gens se saluent discrètement par un «bonjour cousin» «bonjour cousine». Personne ne le remarque mais eux, ils savent à quoi ça correspond. ■
L’Acadie du cœur, concrète, celle qui fait référence, est celle du Nouveau-Brunswick. Il y a là un noyau de population suffisant pour peser au plan structurel, politique, provincial. Depuis quarante ans, les Acadiens ont négocié, avec une vigueur nouvelle, leur survie avec le groupe dominant. La politique officielle de bilinguisme et de biculturalisme résulte de ces négociations avec les institutions fédérales et provinciales. Ainsi, la minorité acadienne se maintient au Nouveau-Brunswick alors que toutes les autres minorités franco-canadiennes déclinent.
André Magord, maître de conférences en civilisation canadienne, dirige l’Institut d’études acadiennes et québécoises de l’Université de Poitiers, structure de recherche interdisciplinaire et transversale de la Maison des sciences de l’homme et de la société.
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L’Institut d’études acadiennes et québécoises L
e Centre d’études acadiennes de l’Université de Poitiers a été créé par l’historien Jean Tarrade en 1982, parrainé notamment par l’ambassade du Canada et le Centre d’études acadiennes de Moncton. Dirigé ensuite par Jacques Marcadé et André Maindron, il est devenu Institut d’études acadiennes et québécoises en 1992. Cette structure est membre des réseaux d’études acadiennes au niveau national et international. De ce
fait, la plus riche bibliothèque acadienne d’Europe a pu être constituée à Poitiers (disponible au sein de la bibliothèque de la MSHS, http//catabu.univ-poitiers.fr/ cgi-bin/abweb/X5506/ID6959/GO). Grâce aux aides des institutions de coopération franco-canadiennes et des coll e c t i v i t é s territoriales du PoitouCharentes, l’institut bénéficie de bourses de recherche sur le terrain pour des enseignants et des étudiants.
L’accord de coopération entre le Conseil général de la Vienne et la province du Nouveau-Brunswick comporte un volet universitaire incluant le soutien à des projets de recherche et le financement annuel de six bourses à des étudiants poitevins. Depuis dix ans, plusieurs colloques internationaux ont été organisés : «Acadiens, mythes et réalités» au Futuroscope en 1994 ; «Frontières et limites, élites, territoires et identités, histoire et mémoire» à Poitiers en 1998 et à Moncton en 2000 (rencontres entre chercheurs du Ghresum de Moncton et du Gerhico de Poitiers) ; «L’Acadie plurielle en l’an 2000» à la MSHS de Poitiers. Ce colloque a donné lieu à la publication d’un ouvrage collectif dirigé par André Magord : L’Acadie plurielle. Dynamiques identitaires et développement au sein des réalités acadiennes, coédité par l’IEAQ de Poitiers et le CEA de Moncton (2003). Il réunit en 980 pages une cinquantaine d’articles, collectifs pour une bonne part, en six thèmes : histoire des migrations et lieux de mémoire ; langues et identités ; littératures et identités ; pluralité et altérité acadiennes dans le contexte de la mondialisation ; patrimoines culturels et représentations identitaires ; tourisme, culture, développement local et mondialisation.
ADAPTATION ET INNOVATION
Du 3 au 5 juin 2004, l’IEAQ a organisé à la MSHS de l’Université de Poitiers le 32e colloque de l’Association française d’études canadiennes sur le thème «Adaptation et innovation : expériences acadiennes», avec la collaboration du Circem (Université d’Ottawa) et du Centre d’études acadiennes de l’Institut canadien de recherches sur les minorités linguistiques (Université de Moncton), avec le soutien des laboratoires Icotem, Gerhico, Migrinter, Mimmoc, du ministère canadien des Affaires étrangères et Com’science (PoitouCharentes). En lien avec ce colloque international et interdisciplinaire (45 chercheurs, dont 22 venus du Canada), un programme culturel était proposé : un symposium d’artistes acadiens et poitevins, un conte musical, «A nous revoir», créé par la Compagnie de la Trace et la présence d’un poète acadien, Serge-Patrice Thibodeau.
Ferme acadienne en restauration à Archigny.
3e congrès mondial acadien P
our célébrer le 400e anniversaire de la fondation de l’Acadie, le 3e congrès mondial acadien se déroule en Nouvelle-Ecosse du 31 juillet au 15 août (jour de la fête nationale acadienne). Un «retour au bercail» qui doit attirer plus de 250 000 personnes (le chiffre d’affaires généré est estimé à 180 millions de dollars). Spectacles, conférences «académiques» et activités communautaires (1 200 au total) sont programmés dans toute la province. Une centaine de familles organisent une rencontre, dont certaines peuvent réunir jusqu’à 7 000 participants ! Voici quelques n o m s : Allain, Amirault, Arsenault, Aucoin, Babin, Babineau(x), Barillot,
Franck Gérard
Benoît/Bennett, Berthier/Burkey, Blanchard, Bonnevie, Boudreau, Bourque/ B o u r g , Breau, Broussard/Brossard, Chiasson, Clairmont, Comeau, Cordeau, Cormier, Corporon, Cottreau, Crochet, Daigle, Doucet, Dugas, Gallant, Gaudet, G a u t r e a u , Gauvin, Godin, Granger, Guillot, Haché, Johnson/Jeansonne/Jeanson, Landry, LeBlanc, Lefave, Lejeune d i t Briard, Maillet, Mallet, Martin, M a z e r o l l e , Melanson, Mius/Muise/ Meuse, Moulaison (Landry de Par-enbas), Paon, Pellerin, Petitpas, Poirier, Prince, Richard, Robichaud/Robicheau, Thériault, Thibeau/Thibeault, Thibodeau. Site officiel : www.cma2004.com
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