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L’historien Dominique Guillemet retrace les grandes étapes des migrations françaises au Nouveau Monde
Entretien Jean-Luc Terradillos et Boris Lutanie Photo Claude Pauquet
L’Amérique française ou «la mémoire partagée»
D
ominique Guillemet est professeur en histoire moderne à l’Université de Poitiers et membre du Groupe d’études et de recherches historiques du Centre-Ouest atlantique (Gerhico). Il nous livre ici une prégnante réflexion sur la «mémoire partagée» de l’Amérique française. Une histoire qui perdure dans la mémoire, la culture, la langue et dans la commémoration de nos relations mutuelles. Se profile ainsi une Amérique française, diverse et plurielle, qui ne se limite pas à la chronologie des découvertes, conquêtes et des redditions territoriales. Cette aventure transatlantique est marquée par l’esprit pionnier, la fuite parfois, la déportation, l’exil et le rapatriement. L’étude des flux migratoires et des origines de ces migrants témoigne, elle aussi, de cette vaste odyssée unissant l’ancien et le Nouveau Monde.
L’Actualité. – Qu’est ce que l’Amérique française ?
u n e vingtaine d’années on peut cependant s’accorder sur une définition large, à plusieurs dimensions. Dans sa dimension politique, le terme recouvre d’un côté des territoires historiques, ceux des colonies françaises d’Amérique avant 1763. De l’autre, dans une dimension culturelle plus large, il réunit les différentes parties d’un «archipel francophone» nord-américain, qui englobait en plus à la fin du XVIIe siècle et au XVIIIe siècle les protestants français des colonies anglaises, mais qui recouvre surtout, depuis 1763, les foyers initiaux et les migrants francophones essaimant à travers tout le territoire américain, en particulier aux XIXe et XXe siècles, qu’ils soient Québécois, Acadiens, Louisianais voire Français. L’Amérique française est donc diverse et ne se réduit pas au seul Québec.
Comment et quand s’est-elle constituée ?
La notion d’Amérique française ne va pas de soi. C’est un concept évolutif dont le sens est encore parfois en débat. Depuis
D o m i n i q u e Guillemet. –
Dominique Guillemet est coresponsable de l’Institut d’études acadiennes et québécoises de l’Université de Poitiers. Il a codirigé avec Mickaël Augeron le livre Champlain ou les portes du Nouveau Monde, Geste éditions, 2004
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On assiste à une mise en place successive de plusieurs territoires. Dans un premier temps, les pêcheurs à la morue sont présents au moins l’été, à partir de 1504, à Terre-Neuve fréquentée par 500 bateaux morutiers au XVIe siècle. La population de la petite capitale ne dépassera cependant jamais 200 résidents vers 1700. L’île est perdue par la France en 1713, celle-ci ne conservant que des droits de pêche littoraux puis les îlots de Saint-Pierre et Miquelon mis en valeur après 1763. A partir de 1604 s’effectue la mise en place de l’Acadie, perdue elle aussi en 1713, dont la population est chassée lors du Grand Dérangement de 1755 avant d’y revenir pour partie. La troisième étape, la plus importante, est la colonisation de la vallée du Saint-Laurent avec la fondation de Québec en 1608 et de Montréal en 1642, détenue jusqu’à la cession aux Anglais lors du traité de Paris en 1763. Un immense appendice appelé le Pays d’en Haut
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va alors se créer progressivement dans la région des Grands Lacs et de leurs affluents. C’est une zone d’approvisionnement en fourrures au contact des indiens, pour les marchands de Montréal en particulier. Le quatrième pôle c’est la vaste Louisiane, du pays des Illinois jusqu’au delta, explorée par Cavelier de la Salle dans les années 1670-1680. Peuplée de façon plus intensive dans les années 1720, elle est cédée aux Espagnols en 1763. Revendu dès que récupéré par Bonaparte (1800-1803), le territoire s’est réduit à la province actuelle des Etats-Unis créée en 1812 où s’individualise plus particulièrement l’Acadiana, la partie francophone, et son identité cajun. A cela il faut rajouter les huguenots français, chassés par Louis XIV, qui sont partis vers les treize colonies anglaises entre 1675 et 1775 et y ont fondé 14 communautés françaises (Charleston, New Rochelle…). Se dessine ainsi une Amérique française à trois ou quatre pôles dans son extension géopolitique la plus grande, avec des flux et des chronologies de peuplements différents.
Quelle a été l’ampleur du peuplement français sur ces nouveaux territoires ?
On estime aujourd’hui que 70 000 à 75 000 personnes sont parties pour la vallée du Saint-Laurent, mais beaucoup sont vite revenues. De 25 000 à 30 000 d’entre elles ont sans doute passé plus d’un hiver.
Environ 13 000 à 14 000 personnes se sont véritablement installées entre 1608 et 1760. La «migration fondatrice» établie par mariage entre 1605 et 1765 représente 8 500 à 9 000 immigrants français. Cependant seulement 6 500 «pionniers» ont laissé une descendance connue, soit 5 000 hommes et 1 500 femmes à l’origine de la plus grande partie des sept à huit millions de Québécois d’aujourd’hui. En sus environ 1 600 migrants se sont fixés en Acadie. On sait par ailleurs que sur 6 000 migrants arrivés en Louisiane dans les années 1717-1720, environ 1 800 émigrants ont survécu, rejoints ensuite par des soldats, des Français venus du Québec ou des Antilles, ainsi que des Acadiens, en particulier passés par la France entre 1763 et 1785. Les 3 500 à 4 000 huguenots évoqués auparavant, rejetés par leur patrie, se sont quant à eux progressivement fondus dans la population anglaise de leur nouveau pays. Au total, on peut estimer la population francophone de l’Amérique continentale à environ 90 000 personnes en 1755, à la veille des années funèbres. La France n’a pas été un grand pays d’émigration comparé au Royaume-Uni mais cela représente néanmoins le socle d’une importante communauté francophone de longue durée, forte aujourd’hui de plusieurs millions de membres, 7 à 20 millions selon les définitions, sans compter une francophonie généalogique de plusieurs dizaines de millions d’Américains.
Vue du port de La Rochelle par Joseph Vernet prise de la petite rive en 1762, copie par E. Pinel, 1866, musée du Nouveau Monde, La Rochelle.
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Carte inspirée par celle de Cécile Vidal et Gilles Harvard publiée dans leur livre Histoire de l’Amérique française, Flammarion, 2003. Les dates mentionnées sont celles de la première présence attestée ou de la fondation.
Parmi tous ces migrants, combien sont originaires du Centre-Ouest ?
Pour la seule vallée du Saint-Laurent, le Centre-Ouest, entre Loire et Gironde, a fourni un quart des fondateurs (plus de 2 100 origines connues aujourd’hui), devant la Normandie et l’Ile-de-France avec 15 % chacune, soit un taux de migration comparé à sa population cinq fois plus élevé que la moyenne nationale. Mais cela ne fait jamais que 12 à 15 migrants annuels en moyenne pour tout le Centre-Ouest entre les années 1640 et 1760 ! Si l’on inclut les départs vers les autres foyers, il en va en général de même, ce qui fait que la région peut être considérée comme le premier foyer de peuplement de l’Amérique française. Ces migrants, jeunes célibataires le plus souvent, comprennent peu de membres du clergé, un tout petit nombre de nobles ou d’administrateurs, 10 % à 15 % de marchands, car la région n’appartient pas à la moitié Nord-Est de la France, la plus alphabétisée et la plus riche, au nord d’une ligne Saint-Malo-Genève. Les soldats y sont nombreux et les paysans sous-représentés (1/4 environ). La moitié des départs sont le fait d’artisans et de «manouvriers», issus des villes de la région et en particulier de La Rochelle et de son pays. Plus de 800 migrants partirent comme «engagés», ces jeunes gens, recrutés essentiellement à La Rochelle,
allant en Nouvelle-France sous contrat travailler à salaire pour un particulier, en général pour 36 mois, et recevant en retour transport, salaire et subsistance.
Quelles sont vos sources ?
Les sources sont pour l’essentiel les registres paroissiaux «canadiens» qui ont été sauvegardés à Québec, à Montréal et dans l’ensemble des paroisses du Saint-Laurent. A partir des années 1970, les historiens québécois ont informatisé toutes ces informations. C’est un immense programme créé par l’Université de Montréal et nommé PRDH (Programme de recherche de démographie historique). On a donc aujourd’hui à disposition toutes les données nous permettant d’identifier les migrants vers le SaintLaurent. D’autre sources complémentaires sont également disponibles : les registres des décès de l’hôtel-Dieu de Québec, les archives des notaires, les contrats d’engagement ou commerciaux chez les notaires rochelais, les listes de passagers… En contrepoint les migrants vers les autres foyers nous ont laissé bien moins de traces.
L’histoire de l’Amérique française est également marquée par la déportation et l’exil. De quelle façon s’opère ce retour en France ?
C’est le second volet de l’étude des migrations. En fait, on ne peut pas vraiment parler de retour car ce
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rapatriement concerne le plus souvent les descendants des migrants qui sont partis un siècle auparavant. Le rapatriement s’effectue en deux phases successives. En 1755, les Anglais s’apprêtent à conquérir le SaintLaurent et considèrent les Acadiens comme un danger potentiel. Des milliers d’Acadiens sont alors déportés vers les colonies américaines, voire les prisons anglaises, certains restant cachés en Acadie ou gagnant le futur Québec. Cet épisode est plus connu dans l’histoire acadienne sous le nom de Grand Dérangement. Ceux qui ont survécu aux prisons anglaises sont rapatriés en France en 1763, disséminés avec les autres exilés dans les ports français de la Manche. Ils sont environ 3 000 à la fin des années 1760. On essaye alors de les installer dans des territoires agricoles. A Belle-Ile-en-Mer cela réussit pour les 2/3 des 78 familles. En Poitou, à partir de 1773, on tente d’en installer environ 1 400 dans les terres incultes de la région de Châtellerault. C’est un échec. L’installation est mal préparée, trop rapide, et les terres sont ingrates. On ne leur donne pas d’acte de propriété immédiat. Moins de trois ans après, la plupart s’en vont. Vingt-cinq à trente foyers sont restés, 100 à 150 personnes, selon les moments. Ceux qui quittent ces terres partent pour l’essentiel vers Nantes, ville qui devient le grand foyer acadien à partir des années 1776. En 1785, la plus grande partie de ces Acadiens partent s’installer en Louisiane mais les descendants de ceux qui sont restés vont entretenir, surtout à partir des années 1960-1970, la mémoire de cet épisode. Mémoire suffisamment forte pour que nous puissions p a r l e r d’acadiennisation du département de la Vienne. On y dénombre en effet sur le thème acadien cinq associations généalogiques, quatre musées, trois bulletins... Cette mémoire partagée est également ravivée par les multiples commémorations, les spectacles, les plaques posées, les rassemblements familiaux, les noms de lieux ou de personnes donnés à des rues, les jumelages... Via les associations et les relais institutionnels, ces mémoires locales, familiales et assoc i a t i v e s , atomisées, constituent aujourd’hui un authentique système mémoriel. En contrepoint, près de 4 000 personnes, appartenant aux élites coloniales, ont été rapatriées de la vallée du Saint-Laurent, souvent vers Rochefort en un premier temps.
La reddition des territoires marque-t-elle la fin de l’Amérique française ?
linguistique, qui va s’étendre, engendrée par un double phénomène. D’une part, parce que la quasi-totalité des Canadiens, Acadiens et Cadiens-Cajuns sont restés dans une Amérique devenue leur seule véritable patrie. Ensuite parce que des francophones de ces pôles originels ont migré vers les Grands Lacs, vers les Plaines canadiennes ou états-uniennes. Enfin il y a toujours eu des migrants français qui se sont rendus en Amérique du Nord, même si c’est en petits nombres.
Concernant les relations entre la France et cette Amérique française, doit-on parler de mémoir e s différenciées, ou d’une véritable histoire commune ?
La question de savoir si l’origine française de ces p o p u l a t i o n s a produit des mémoires séparées ou communes est complexe. Les Français, les «Canadiens» puis Québécois, les Acadiens… ne peuvent avoir le même regard sur une histoire coloniale qui a abouti au départ des Français et a laissé les francophones d’Amérique du Nord seuls sous l’occupation anglaise. Ceux-ci, en particulier les nationalistes québécois au XIXe siècle voire au XXe siècle, ont eu à se construire des référents identitaires séparément de la France. Aussi, à rebours d’une histoire qui ne fut que partiellement commune, il vaut sans doute mieux parler de mémoires partagées, voire plurielles, dans la mesure où, si tant est qu’il existe une histoire, des personnages, des faits et des lieux patrimoniaux communs, cela ne signifie pas pour autant que tout le monde en a les mêmes représentations ni y attribue les mêmes valeurs.
La seule représentation de Champlain, affrontant les Iroquois avec ses alliés Algonquins, Hurons et Montagnais. Les Voyages du Sieur Champlain... (1613).
Non. Certes, pour l’Etat français, la Nouvelle-France s’arrête en 1763, lorsque les Anglais s’approprient le Saint-Laurent après l’Acadie, la Louisiane étant cédée a u x Espagnols. L’Amérique française politique n’existe donc plus à ce moment-là, la France oubliant ensuite peu à peu son ancien empire colonial. Mais il existe toujours une Amérique française, culturelle et
La mémoire de Champlain ne serait donc pas la même des deux côtés de l’Atlantique ?
Non, ni quantitativement ni qualitativement. D’abord l’importance même accordée aux événements n’est pas la même. Prenons à titre d’exemple les implantations fondatrices de la Nouvelle-France, réalisées par le Royannais Dugua de Mons et Samuel Champlain
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Les émigrants, estampe de E. Leguay d’après un dessin de H.-F.-E. Philippoteaux (XIXe), coll. musée du Nouveau Monde.
de Brouage à l’île Sainte-Croix et Port-Royal en 1604-1605, puis à Québec en 1608, commémorées aujourd’hui. Elles appartiennent à la fois à l’histoire de France, à l’histoire francophone américaine, à l’histoire canadienne. Mais alors que ces épisodes, entre autres, font de Champlain au Québec un personnage mythique, lié aux origines même de la Nouvelle-France, partout commémoré, ces mêmes é v é n e m e n t s vus de France semblent n’être aujourd’hui que des épiphénomènes, tout au moins s i l’on s’en tient aux manuels d’une histoire de France qui ne les enseigne plus depuis trente ans. Les étudiants qui déjeunent tous les jours au restaurant Champlain de l’Université de Poitiers ne savent pas qui il est. Ensuite, les personnages de cette histoire n’ont pas été traités de la même façon dans les histoires et les mémoires nationales québécoise et française. D’un côté Pierre Dugua de Mons est le véritable responsable des expéditions colonisatrices de 1604 et 1608, investi par le Roi comme «amiral et lieutenant général de toutes les mers…». Pourtant, indépendamment des commémorations de 1904 en Acadie au cours desquelles une statue de lui est érigée, ce n’est que tout récemment qu’on a donné à un quai de la basse ville de Québec le nom de Dugua et que son souvenir a été réveillé à Royan et en Saintonge. C’est en fait Champlain qui subsiste dans la mémoire francophone canadienne, si ce n’est française puisqu’il existe malgré tout des commémorations l o c a l i s é e s de Champlain chez nous, à Honfleur
comme en 1908 et surtout à Brouage depuis plus d’un siècle. A la fin du XIXe siècle Champlain est mis en avant dans les manuels scolaires et dans la construction de l’identité québécoise. Il y a deux raisons à ce déséquilibre. D’un côté, des raisons qui tiennent aux personnalités mêmes des deux hommes et à leurs expériences américaines. Dugua n’a fait que deux voyages, en 1599 et surtout en 1604, n’a pas participé physiquement à la construction de Québec ni aux premières explorations continentales, et il est mort en France. En contrepoint, Champlain a traversé l’Atlantique vingt-trois fois, découvert et parcouru une bonne partie de la Nouvelle-France en construction, est mort et a été enterré à Québec. N’est pas négligeable non plus le fait que Champlain ait été un bon propagandiste. C’est un excellent marin à l’origine mais surtout un homme cultivé, «géographe du roi» qui a laissé des cartes extrêmement précises, a rédigé de nombreux rapports au roi et publié plusieurs récits illustrés par des gravures qui témoignent de ses contacts avec les Indiens. Il a été de ce fait à la fois le principal acteur sur le terrain et le premier mémorialiste de ces faits. Ces différences d’image entre les deux hommes ont cependant été accrues aux XIXe et XXe siècles. En effet, la construction identitaire nationale au Québec a été étroitement liée à l’Eglise. Or il se trouve que, face au protestant Dugua, Samuel Champlain, même s’il est peut-être né dans un milieu protestant, a vécu et est mort en catholique. Pour cette raison, Dugua est laissé de côté dans la mémoire québécoise et canadienne, apparaît très peu dans les manuels, si ce n’est pas du tout, et est totalement inconnu de la plupart des Canadiens. De tels d é s é q u i l i b r e s sont donc en partie liés à la réappropriation ultérieure des faits historiques. Si nos livres d’histoire sont donc sélectifs, a fortiori nos mémoires collectives !
Existe-t-il à l’extrême une mémoire historique q u é b é c o i s e spécifique, et donc peut-être absente de celle des Français ?
Oui. Le meilleur exemple des héros de l’histoire francophone canadienne depuis la fin du XIXe siècle est Dollard des Ormeaux (1635-1660), objet de la fête nationale québécoise placée en concurrence le jour de la fête nationale canadienne dédié à la reine Victoria. Il est inconnu en France. Officier de la garnison de Montréal, Adam Dollard trouva la mort au Long-Sault (près de Carillon, Québec) en mai 1660, avec ses seize compagnons et plusieurs Amérindiens alliés, en combattant une expédition iroquoise menée contre Montréal. Présenté longtemps comme un héros s’étant volontairement sacrifié en se portant au contact des Indiens pour sauver la
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colonie en péril, il devint le mythe le plus glorieux de l’histoire de la Nouvelle-France. Alors qu’on ne possède pas de portrait de lui, on vit se multiplier les premières représentations de Dollard dans la seconde moitié du XIXe siècle, sous des traits imaginaires et romantiques – en fait ceux du sculpteur –, et il est proposé par les élites cléricales et nationalistes jusqu’au milieu du XXe siècle comme le symbole de la jeunesse canadienne-française et de la nation. Sa présence envahit alors les commérorations : multiplications des bustes, prix dans les écoles, culte avec fête du 24 mai concurrente du Victoria Day… Le travail actuel d’historiens comme Patrice Groulx a démystifié le personnage, et, s’il reste que la résistance acharnée a bien fait différer l’attaque sur Montréal, Dollard apparaît aujourd’hui comme l’organisateur d’une expédition aux objectifs assez obscurs, ignorant l’imminence de l’attaque iroquoise et tombé par hasard sur l’armée ennemie. Un héros construit de toute pièce au Québec au XIXe siècle et de ce fait ignoré d’une histoire de France pour laquelle la mémoire de cet empire perdu n’est plus utile et qui, par ailleurs, a connu tant de héros équivalents dans ses manuels d’enseignement républicain élaborés à la même époque.
Avec de telles différences, que reste-t-il alors comme sens aux commémorations ?
Justement ce que cela signifie étymologiquement : partager à nouveau la mémoire, parfois défaillante, si ce n’est d’une histoire commune, à tout le moins d’une origine commune. Confronter nos histoires, comprendre leurs différences et leurs points communs, découvrir qu’en gommant des programmes, et en grande partie à juste titre, le poids excessif et trompeur des «grands hommes» comme Champlain ou Jacques Cartier, on a aussi fait disparaître de l’enseignement de l’histoire et de la culture historique française cette histoire coloniale américaine… Les commémorations et la mise en exergue de Champlain en apparaissent d’abord comme une pédagogie ponctuelle et nécessaire, utilisant les moyens nouveaux de son temps. Parler de Champlain en 2004-2008, c’est une façon de redire qu’il existe des millions de francophones aujourd’hui en Amérique du Nord, ou de descendants de Français, qui ont des attentes envers la France qui vont au-delà de la simple rencontre touristique entre «cousins québécois» et «maudits français». La francophonie est une des meilleures armes que nous ayons pour lutter contre l’uniformisation culturelle du monde mais la France n’y joue pas toujours le rôle qu’elle devrait. ■
Champlain ou les portes du Nouveau Monde
Sur l’histoire des liens privilégiés entre le Poitou-Charentes et l’Amérique du Nord, un ouvrage collectif vient de paraître en juin, chez Geste Editions, Champlain ou les portes du Nouveau Monde, cinq siècles d’échanges entre le CentreOuest français et l’Amérique du Nord (416 p., 50 e ). Réalisé sous la direction de Mickaël Augeron du laboratoire Médianes Amériques Pacifique – Espace Nouveaux Mondes (Mapa-ENM) de La Rochelle, et de Dominique Guillemet du Groupe d’études et de recherches historiques du Centre-Ouest (Gerhico) de Poitiers, ce livre, largement illustré d’images et de documents d’époque, réunit les contributions d’une cinquantaine de spécialistes. «A l’origine de cet ouvrage, il y a eu un appel d’offres de l’Etat canadien (programme Canada-France 16042004) pour la célébration du quatrième centenaire de la présence française en Amérique du Nord, explique Mickaël Augeron. Nos deux laboratoires, spécialisés depuis des années dans la recherche sur l’histoire des Amériques, ont eu la chance de voir leur projet sélectionné.» Le projet a aussi très rapidement reçu le soutien de la Région PoitouCharentes, qui y a vu un moyen de valoriser la région en termes culturels et économiques, en particulier auprès des NordAméricains, et de favoriser le développement du tourisme, déjà important, en provenance de ce continent. Ont aussi contribué au projet les Conseils généraux de la Vienne et de la Charente-Maritime, qui célèbrent eux-mêmes actuellement ce quatre-centième anniversaire par de très nombreuses manifestations locales, ainsi que la ville de Poitiers. «La ville de La Rochelle nous a également apporté un précieux concours. Nous avons beaucoup sollicité le musée du Nouveau Monde et la médiathèque Michel-Crépeau, et trouvé dans les archives municipales une mine de documents et d’images.» M. T.
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