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Alberto Manguel : La bibliothèque, point fixe

Dossier « Economie du livre » – Alberto Manguel : La bibliothèque, point fixe. Entretien avec l’écrivain récemment installé dans la Vienne sur son immense bibliothèque et sur la descente aux enfers de l’édition.

Réalisé par Jean-Luc Terradillos, photos : Marc Deneyer.

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    ■ L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES ■ N° 66 ■
    Alberto Manguel
    La bibliothèque, point fixe Entretien Jean-Luc Terradillos Photos Marc Deneyer
    Ce sont les livres qui ont conduit Alberto Manguel en Poitou-Charentes. La scène primitive de cette histoire eut lieu au début des années 1960. L’adolescent vit à Buenos Aires, sa ville natale (1948). En lisant la première nouvelle de Fictions de Borgès, il voit surgir une mystérieuse boussole envoyée de Poitiers, sur laquelle sont gravées des lettres d’un alphab e t inconnu. Selon B o r g è s , cet objet appart i e n t à la civilisation de T l ö n , un monde imaginaire créé par des savants. A i n s i , pour Alberto Manguel, Poitiers est dès lors un espace de fiction. Q u a r a n t e ans plus tard, lorsqu’il découvre la ville, il écrit : «Pour moi, lecteur e r r a n t et amoureux, Poitiers, c’était le lieu où l’impossible devenait réalité.» («Poitiers, Tlön», L’Actualité, décembre 2002) Sa première venue dans la région est décisive. D’abord attiré par la cité du livre de Montmorillon, il se rend sans tarder à Poitiers pour saluer la libraire de La belle aventure, recommandée par son éditeur. Enchanté par cette rencontre, Alberto Manguel lui confie qu’il cher-
    che à s’installer en France, et pourquoi pas dans la Vienne… Ce qu’il en a vu lui plaît, le département n’est pas excentré et les prix sont abordables. Le voici aussitôt guidé par un agent immobilier qui lui fait visiter un presbytère, du c ô t é de Châtellerault. Coup de foudre immédiat. C ’ e s t ainsi qu’en l’an 2 0 0 0 , l’écrivain nomade et polyglotte s’est installé dans un hameau du Poitou a p r è s avoir vécu un peu partout dans le monde, notamment en Angleterre, en Italie, en Alsace, à Tahiti, au Canada – dont il a pris l a nationalité. Essayiste, r o m a n c i e r, traducteur de réputation internationale, Alberto Manguel se défin i t d’abord comme un l e c t e u r. Il a reçu le prix M é d i c i s essai en 1998 p o u r Une histoire de la l e c t u r e (Actes Sud). En 2003, le prix du livre en P o i t o u - C h a r e n t e s lui a été décerné pour Chez Borgès (Actes Sud) et, cette année, il est l’invité d’honneur du 20e anniversaire de l’Office du livre en Poitou-Charentes et, du 15 au 23 octobre, du festival régional Littératures métisses. ■ L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES ■ N° 66 ■ 27
    le livre Tous les genres sont mélangés car je ne crois pas aux genres littéraires. Il me serait difficile, par exemple, de définir le dernier livre de Denis Montebello comme de la poésie, de l’essai ou de la fiction. Et comment placer Margaret Atwood qui écrit des romans, des nouvelles, de la poésie, des essais, du théâtre ? Dans chaque espace de langue, le classement par ordre alphabétique des auteurs est rigoureux, sauf pour les noms composés, comme Garcia Lorca et Garcia Marquez. Le premier est à la lettre L parce que je l’appelle simplement Lorca. Cependant, des livres échappent à ce classement et sont réunis par thèmes : la légende du Juif errant, la légende de Faust, le corps, le Moyen Age, les livres sur la Bible, l’histoire du livre et des bibliothèques, les livres d’art, l’histoire de la Renaissance, etc. Les classements ne sont pas des catégories abstraites, ils se concrétisent dans l’espace. Je sais retrouver un livre parce que j’ai l’habitude de le voir sur une certaine étagère. C’est un classement à l’œil. La bibliothèque idéale aurait des étagères commençant à hauteur de ma taille et ne montant pas plus haut que ma main tendue. Se mettre à genoux ou grimper sur un escabeau pour prendre un livre, cela exige un effort, de sorte que je prête moins d’attention à ces livres-là. Ainsi, George Bernard Shaw, placé au niveau de mes yeux, compte plus pour moi que Doris Lessing qui est très haut sur une étagère, hors de ma vue. Collectionnez-vous des éditions ?
    L’Actualité. – Depuis votre installation dans le Poitou, vous avez enfin rassemblé tous vos livres. Que représente votre bibliothèque ? Alberto Manguel. – Tout au long de ma vie,
    j’ai toujours voulu avoir des livres avec moi. Comme mes parents voyageaient beaucoup, les livres étaient l’équivalent d’un chez moi. Alors que tout changeait autour de moi, il restait les pages auxquelles je pouvais revenir, sachant ce qu’elles allaient contenir. J’ai toujours perçu la bibliothèque comme le point fixe de ma vie. Mais je n’ai jamais pu avoir tous mes livres avec moi. Les voyages ne le permettaient pas, les problèmes économiques non plus, car je ne pouvais vivre dans un endroit suffisamment grand. Par exemple, à Toronto, mes enfants disaient en se plaignant qu’il fallait entrer dans la maison avec une carte de bibliothèque. Les livres étaient partout, du porche d’entrée à la salle de bains. Pourtant, c’était encore trop petit pour loger tous mes livres. Quand j’ai voulu m’installer en France, j’ai surtout cherché un lieu pour mes 30 000 livres. En visitant ce presbytère du Poitou, j’ai tout de suite vu en cette grange démolie l’espace qui allait devenir ma bibliothèque. Elle a été construite en 2001 pour contenir tous mes livres. Mais la bibliothèque est une créature qui grandit à l’infini. J’ai l’impression que les livres se reproduisent, la nuit, comme des lapins parce qu’il y a toujours, le matin, des livres que je n’avais pas vus la veille. Maintenant, je dois déplacer certaines collections dans la maison, la littérature policière, les livres de voyage, sur la musique, le cinéma.
    Certaines éditions me plaisent beaucoup, par exemple une petite collection de poche publiée par Dent en Angleterre vers 1910-1920. Ces livres bon marché ont une couverture en cuir souple et des dorures très belles. Si je tombe sur un classique de cette collection, je l’achète. Jusque dans les années 1970, la littérature française était imprimée sur du papier de si mauvaise qualité que je n’ai aucune envie de collectionner cela. Dans les brocantes, je suis attiré par les livres curieux, pouvant m’intéresser pour toutes sortes de raisons. Parfois pour la signature. Récemment, j’ai trouvé, pour 5 ou 6 euros, une édition de Chéri dédicacée par Colette à quelqu’un que je ne connais pas. La signature rapproche de l’écrivain que l’on aime. Dans Une histoire de la lecture, votre définition de l’édition princeps est toute personnelle.
    Comment votre bibliothèque est-elle organisée ?
    Après l’espace, le deuxième problème est celui de l’ordre. A la différence d’une bibliothèque publique où chaque usager doit pouvoir s’y retrouver, j’ai organisé ma bibliothèque dans un ordre qui me convenait. Au début du XXe siècle, à Hambourg, Aby Warburg a créé l’exemple idéal d’une bibliothèque privée, qu’il définissait comme le miroir de sa pensée. Les livres étaient associés entre eux sans autre souci d’ordre que de suivre sa ligne de raisonnement du moment, qui changeait le lendemain. Le philosophe Ernst Cassirer a quitté cette bibliothèque après quinze minutes en disant : «Si je reste, je deviens fou.» Vouloir s’orienter dans cette bibliothèque exigeait d’entrer dans la pensée de quelqu’un d’autre. L’ordre de ma bibliothèque présente un ordre plus visible, quoique un peu arbitraire. Elle est divisée par langues, les langues dans lesquelles les livres ont été écrits. Ainsi, Racine traduit en espagnol reste dans la littérature française. 28
    Pour un professeur d’université, il est nécessaire de se référer à la première édition d’un livre mais pour la plupart des lecteurs, l’édition vraie est celle que nous lisons pour la première fois. C’est, pour moi, l’édition princeps parce que la première rencontre avec le texte eut lieu grâce à cet exemplaire-là. Je possède une très belle édition de l’œuvre complète d’Edgar Allan Poe, auteur que j’ai lu pour la première fois dans une minable édition de poche, quand j’étais adolescent. Ayant une bonne mémoire textuelle, si je veux retrouver une citation, j’irai la chercher dans cette édition de poche. Les savoir-faire des éditeurs sont-ils très différents d’un continent à l’autre ?
    En voyant la couverture, on peut reconnaître un livre anglosaxon, américain, espagnol ou français. Si les images criardes et
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    les couvertures rigides ont fait leur apparition en France, il n’en demeure pas moins que la couverture souple, la mise en page sobre, la typographie élégante restent caractéristiques de l’édition française. Ce raffinement, qui n’existe pas dans les pays anglo-saxons, est la marque de fabrique de mon éditeur, Actes Sud, et de nombreux petits éditeurs, comme Le temps qu’il fait. Ils se trompent aussi, peut-être sous la pression économique. Par exemple, Babel, la collection de poche d’Actes Sud, est illisible. Il me faut une loupe pour lire. Je préfère un livre pas trop grand, avec une belle marge, une typographie assez grande et bien noire. J’aime beaucoup le caractère Bodoni, qui offre une bonne lisibilité.
    Les petits éditeurs, pour qui le livre n’est pas profitable, sont ceux qui sauveront la littérature. Si les éditions Actes Sud étaient vendues à une grande entreprise, comme le Seuil a été absorbé par La Martinière, j’irai chez un petit éditeur, quitte à gagner ma vie autrement. Je préfère être édité par quelqu’un qui sait lire. Depuis quand date cette descente aux enfers ?
    Cela a commencé avec la création des multinationales il y a une dizaine d’années, lorsque le grouper Bertelsmann s’est mis à acheter des maisons d’édition aux Etats-Unis. Mais il y a une préhistoire. En novembre 1922, Virginia Woolf note dans son Journal que les éditions Heyneman veulent acheter la Hogarth Press – qu’elle a créée avec son mari – afin de prendre en charge la comptabilité et le financement tout en laissant le couple travailler – «avec notre sueur et notre sang». Nous allons refuser, dit-elle, parce que «s’ils gagnent nous perdons». Cette phrase devrait être inscrite sur les portes de toutes les maisons d’édition. Le capitalisme nous mène à croire que tout peut être acheté et vendu. L’exemple de l’édition me touche directement mais cela vaut pour la santé, l’électricité, l’enseignement, etc. Nous vivons dans un système détraqué où l’idée de profit est audessus de toute autre considération, même de notre vie. De notre vie en tant qu’espèce. Nous avons construit une machine qui dévore tout sur son passage et régurgite du profit sans se demander ni quel est le coût ni au profit de qui. Aux Etats-Unis, une enquête de la Fondation nationale des arts a démontré récemment que plus de la moitié des gens n’avaient pas ouvert un livre de littérature depuis un an et que ce phénomène s’accentue.
    Comment interprétez-vous l’état de l’économie du livre ?
    Le désastre pour l’édition et la littérature a commencé lorsque les marchands ont découvert que le livre était un objet à vendre. C’est un phénomène mondial. Un livre a été créé pour être lu tandis que des chaussures, des pizzas, des voitures ont été créées pour être vendues. Le livre n’est pas et ne sera jamais un objet commercial profitable. Par hasard, il arrive que des livres se vendent bien et génèrent un profit pour l’écrivain, l’éditeur, le libraire. Mais cela ne fait pas partie du commerce car les vrais éditeurs et libraires aiment les livres et se veulent des passeurs. Les grandes entreprises qui ont racheté des éditeurs exigent maintenant que ces passeurs de littérature et de lecture deviennent des marchands. Donc, avant de penser à éditer un livre il faut se demander s’il se vendra ou non. Peu importe de suivre un auteur ou de défendre une littérature. A cela s’ajoutent les règles des chaînes de librairies qui sont calquées sur celles des supermarchés, par exemple la date limite de vente d’un livre. Non vendu en quinze jours, voire un mois, un livre est retourné puis bradé ou détruit. C’est absurde. Un livre a sa vie propre, imprévisible. On continue de lire l’Odyssée… Par chance, il y a encore en France des gens qui aiment le livre.
    Cela ne m’étonne pas car les vrais éditeurs ont pratiquement disparu. D’autre part, les traductions sont très rares aux EtatsUnis. Or, une culture ne peut pas survivre dans les limites de sa propre langue – comme si, dans un village, on se mariait entre les mêmes familles. Et enfin, l’acte intellectuel a perdu du prestige. Penser, lire, s’adonner à la vie culturelle est de plus en plus perçu comme une excentricité ridicule. Dans quels pays avez-vous perçu le prestige accordé à l’intellectuel ?
    Dans des pays souffrants comme le Liban, la Turquie, la Colombie, j’ai constaté que le dialogue intellectuel est exactement équivalent de la vie. Ils pensent, ils lisent, ils discutent parce que, justement, cela leur permet de vivre. Malgré les déchirures sociales, religieuses, politiques, ils tiennent bon parce qu’ils croient que l’homme est un être rationnel, capable de réfléchir, de sentir les choses. C’est très touchant. Belle leçon. ■
    Journal d’un lecteur, Actes Sud, 2004 Kipling, Actes Sud, 2004 L’Amant singulièrement vétilleux, publié au Brésil en 2005 (où il est question de Poitiers et d’Anatole Vasanpeine)
    Pinocchio et Robinson, L’Escampette (février 2005) ■ L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES ■ N° 66 ■ 29


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