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économie du livre
Par Anh-Gaëlle Truong Photos Marc Deneyer
La diversité littéraire en danger
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aradoxalement, la production et la vente de livres n’ont jamais été aussi importantes, alors que la diffusion d’ouvrages de création non formatés par le marché n’a jamais été aussi difficile», explique Sylviane Sambor, directrice de l’Office du livre en Poitou-Charentes. Le problème central auquel se trouvent aujourd’hui confrontés tous les professionnels du livre soucieux de continuer à transmettre une vraie diversité littéraire et des livres singuliers, porteurs de sens et de création artistique, peut être résumé ainsi : ces livres ont besoin de deux choses essentielles pour atteindre des lecteurs : de temps et d’un accompagnement par des professionnels compétents dans les librairies. Or ces deux conditions sont de plus en plus difficiles à maintenir dans un marché fortement régi par la logique de la surproduc-
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tion, des concentrations et de la rationalisation financière. «En vingt ans, la production française de livres a doublé, en passant d’environ 25 000 nouveaux titres par an à plus de 45 000 en 2003. Et plus de 600 nouve a u x romans alimentent la rentrée littéraire de l’automne», rappelle Sylviane Sambor.
LE SYSTÈME DE L’OFFICE
Cette inflation éditoriale est principalement due au mode de commercialisation du livre : le système de l’office. Les libraires reçoivent en effet «d’office» les nouveautés produites par les éditeurs, les paient et disposent ensuite d’un an pour retourner les invendus qui leur sont alors crédités. Dans l’intervalle, éditeurs et distributeurs profitent de cette trésorerie, et ont donc tout intérêt à mettre de plus en plus de produits sur le marché. Ce processus de «cavalerie» entraîne deux conséquences extrêmement préjudiciables à l’édition de création : il raccourcit considérablement la durée de vie des livres dans les librairies (quelques semaines désormais, un nouveau livre chassant celui qui l’a précédé comme dans la chanson de Brel : Au suivant...) ; il inonde les librairies d’une quantité de «livres kleenex», conçus pour les besoins d’une offre de plus en plus standardisée.
CONCENTRATIONS ET RATIONALISATION FINANCIÈRE
La chaîne du livre est pratiquement le seul secteur de l’activité culturelle qui repose en grande partie sur une économie privée. Editeurs et libraires sont en effet des entrepreneurs très peu subventionnés par les pouvoirs publics. Depuis quelques années, l’économie du livre subit de plein fouet les transformations qui marquent de nombreux autres secteurs économiques : industrialisation, fusions et concentrations des structures de production et de commercialisation. En 1981, la loi sur le prix unique du livre – dite «loi Lang» – a constitué un précieux garde-fou pour maintenir un réseau
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de librairies indépendantes susceptibles de continuer à offrir aux œuvres de création ce temps et cet accompagnement dont elles ont besoin pour exister. Pour comprendre son intérêt et le rôle très positif qu’elle a joué, il suffit de regarder les évolutions du marché du disque au cours des vingt dernières années. De concentrations en concentrations, accompagnées de leur corrélat, la rationalisation financière, tous les points de vente indépendants ont pratiquement disparu et s’est du même coup étiolée la diversité de la production ; ce secteur ne propose plus aujourd’hui qu’un nombre réduit de références de fonds et un formatage de plus en plus important des nouveautés. Malgré la loi Lang, et sous la pression des effets de la surproduction et des concentrations, le nombre de libraires en mesure de porter une offre (c’est-àdire de faire des choix, de conseiller et d’orienter des clients vers des productions non attendues, peu médiatisées et autres que les meilleures ventes recensées chaque semaine par le magazine LivresH e b d o ) a sensiblement diminué en PoitouCharentes, comme partout ailleurs en France. Le danger est donc bien réel pour l’édition de création qui trouve de moins en moins de lieux pour entrer en relation avec les lecteurs qui pourraient s’y intéresser. C’est une forme de censure insidieuse qui fait progressivement disparaître du marché de nombreuses productions de grande qualité, parce qu’elles demandent du temps et un travail de médiation. Ainsi aujourd’hui le problème de la commercialisa-
tion du livre constitue un véritable enjeu pour notre société : ce n’est pas un problème quantitatif, mais qualitatif. En volume, on n’a jamais autant vendu de papier imprimé, et le nombre de points de vente du livre n’a pas baissé. En Poitou-Charentes, au contraire, il n’a cessé de progresser depuis 1999 : + 31% entre 2001 et 2002. Quant aux chiffres d’affaires globaux de ces points de vente, ils progressent également : +16% entre 2001 et 2002. Mais ces chiffres1 prennent en compte indifféremment la grande distribution, les grandes surfaces spécialisées (Fnac, Cultura), les maisons de la presse et les librairies indépendantes. Or ce sont dans cette dernière catégorie que se trouvent le plus souvent les professionnels capables de porter une offre diversifiée, différente de la production industrialisée. Défendre la librairie indépendante n’est donc nullement corporatiste : c’est défendre la préservation du pluralisme et de la diversité littéraire pour le plus grand nombre. Dans ce contexte, le rôle majeur qu’ont à jouer les libraires est de soutenir la création, en maintenant des débouchés commerciaux à des livres non attendus. Comme le rappelait récemment dans un article Christine Drugmant-Portelli, libraire à Poitiers et membre du directoire du Syndicat de la librairie française, «cela leur demandera, aujourd’hui plus que jamais, qualification et indépendance [...]. Cela suppose aussi, que le goût des lecteurs pour l’aventure des livres n’ait pas été entre-temps totalement émoussé par des livres clonés et vidés de tout intérêt.» ■
1. Enquête sur la situation de la librairie en Poitou-Charentes réalisée en 2003 par l’Office du livre et la Drac PoitouCharentes.
L’Office du livre fête ses vingt ans avec Littératures métisses
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Office du livre en PoitouCharentes 05 49 88 33 60
’Office du livre est une structure régionale pour le livre qui reçoit le double soutien de la Région et de la Drac (ministère de la Culture) du Poitou-Charentes, et des appuis complémentaires de collectivités territoriales (villes, départements…) et de partenaires privés. Son rôle est d’apporter une aide aux professionnels du livre en Poitou-Charentes. L’Office du livre organise deux festivals de littératures itinérants en région qui associent étroitement des librairies et des bibliothèques : Anguille sous roche en février, et Littératures métisses en octobre à l’occasion de Lire en fête. Du 15 au 23 octobre, Littératures métisses constitue le temps fort du 20e anniversaire de l’Office du livre et propose de nombreuses rencontres dans plusieurs villes des quatre départements
de la région avec une douzaine d’auteurs européens et américains : Jerome Charyn, Vasco Graça Moura, Theo Hakola, Xavier Hanotte, Douglas Kennedy, Terézia Mora, Baltasar Porcel, José Manuel Prieto, Madison Smartt Bell, Brina Svitt. Alberto Manguel, invité d’honneur, marque l’attention particulière portée au développement de la lecture en Poitou-Charentes, un intérêt encore illustré par la présence de comédiens qui liront des textes : Marie-Christine Barrault le 15 octobre à Poitiers, Victor de Oliveira le 17 à Rochefort, RenéClaude Girault le 19 à La Rochelle. Le thème de la manifestation : EuropeAmériques, éloge de la diversité, souligne la volonté de l’Office du livre de participer à promouvoir auprès des plus larges publics des œuvres de qualité, peu médiatisées, et à travailler
pour cela en étroite collaboration avec les «passeurs» que sont les libraires et les bibliothécaires. Cet éloge de la diversité s’exprime également dans un ouvrage hors commerce réunissant des textes des onze écrivains associés aux rencontres littéraires : 6 500 exemplaires sont offerts aux publics, à titre de promotion. Littératures métisses constitue ainsi un bel exemple de soutien à la création contemporaine qui s’appuie prioritairement sur les réseaux des librairies et des bibliothèques.
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