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«Le désir de paysage est une lente construction sociale et culturelle qui part autant des expériences de chacun que des stimulations économiques, médiatiques et politiques», affirme Pierre Donadieu
Entretien Jean-Luc Terradillos Photo Marc Deneyer
La société paysagiste
P
ierre Donadieu est professeur à l’Ecole nationale supérieure du Paysage de Versailles où il dirige le laboratoire de recherche et le département des sciences humaines. De son abondante bibliographie, citons Campagnes urbaines (Actes Sud/ENSP, 1998), La Société paysagiste (Actes Sud/ ENSP, 2002) et, en collaboration avec Michel Périgord, Clés pour le paysage (Ophrys, 2005).
L’Actualité. – Votre livre sur la société paysag i s t e se termine par une citation de Julien G r a c q : «Tant de mains pour transformer ce monde et si peu de regards pour le contempler.» Cela signifie-t-il que tous ceux qui transforment le paysage ne voient pas ce qu’ils font ?
La société paysagiste est faite de ceux pour qui le regard sur le monde importe. En approuvant ou en désapprouvant ce qu’ils ont sous les yeux, en exprimant des jugements par rapport à des valeurs, ils s’impliquent individuellement ou socialement dans le devenir de ce qui les environne. Chacun, ou chaque groupe, adopte face à un paysage, ou à un lieu, une posture qui mobilise des val e u r s (esthétiques, économiques, patrimoniales, environnementales, religieuses, vernaculaires, etc.). Chaque acteur ou chaque spectateur n’accorde pas la même hiérarchie à ces valeurs qui peuvent toutes le concerner : l’esthète met en avant la recherche de la beauté, l’entrepreneur le profit, l’habitant le confort et l’identité du lieu qu’il habite (son attachement), le touriste la beauté et les valeurs patrimoniales plus que les valeurs entrepreneuriales. Le représentant des pouvoirs publics privilégie plutôt les valeurs de l’économie agricole s’il est du ministère
Pierre Donadieu. –
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de l’agriculture, environnementales s’il représente l’écologie, patrimoniale, artistique et esthétique s’il relève de la culture. Tous, à des titres divers, sont à la fois des producteurs et des spectateurs de paysage. Les conflits sociaux à propos du devenir d’un territoire surgissent quand ceux qui représentent les groupes sociaux privilégient une valeur symbolique de leur identité : les écologistes la biodiversité et la sécurité collective, les touristes et les hôteliers l’équipement et la qualité d’un site, les agriculteurs leur liberté d’entrepreneur contrainte par la PAC, etc. Chaque groupe est alors susceptible de s’allier avec un autre en fonction de la convergence des intérêts. Par exemple une association d’habitants avec les groupes écologistes face à un projet autoroutier. Julien Gracq distinguait ceux qui regardent et ceux qui font. Sa posture est plutôt celle d’un esthète regrettant que ceux qui font le paysage en soient aussi les destructeurs. En tant que géographe, il savait aussi en écrivant cela que les paysages sont voués à changer selon des logiques qui ne sont en général ni esthétiques, ni patrimoniales.
Les écrivains jouent-ils un rôle de révélateurs ou de passeurs ?
Ceux dont le métier est d’écrire sont les chantres de la société paysagiste. Leur art leur permet de célébrer autant que de dénoncer les paysages qu’ils décrivent. A ce titre, ils traduisent le visible en textes littéraires qui, parfois conjugués avec la peinture ou la photographie, vont singulariser des lieux ordinaires, soit pour les magnifier, soit pour les discréditer. Les guides touristiques depuis deux siècles ont largement utilisé les textes des écrivains et poètes
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pour inventer et pérenniser les sites touristiques. Mais le talent des écrivains n’épuise pas les sens d’un paysage. Ceux qui l’habitent, en vivent, y vivent, n’écrivent pas en général. Ils peuvent témoigner et l’écrivain ou l’ethnologue les faire parler. Ces professionnels sont alors aussi des passeurs. Pour être passeurs, il faut détenir quelque chose à passer qui ne vous appartient pas et qui demande à changer de mains, de lieux. La science comme la littérature ont besoin de passeurs sinon elles restent confinées dans un club d’artistes, d’érudits et de savants. Elles ont besoin d’être vulgarisées vers les étudiants et la société toute entière. Certains de ces auteurs sont plus des passeurs que des créateurs. Hugo était à la fois un passeur et un auteur. Aujourd’hui ce sont les journalistes et une grande partie des enseignants qui prennent en charge les rites du passage (les émissions de radio et de télévision, les colloques par exemple). Mais bien des artistes photographes et peintres dans leurs expositions sollicitent directement l’appréciation du public. Les regards sur le monde se forment là, comme dans les musées, et avec les livres d’images et la télévision.
E n 2005, les Rendez-vous aux jardins proposaient 120 sites en Poitou-Charentes. Il y en a toujours plus. Est-ce un signe de ce que vous appelez le «désir de paysage» ?
Cette année, le titre des entretiens du patrimoine de Nancy est «du jardin au paysage». La multipli-
cation des manifestations sur les jardins accompag n e l’ouverture des rites du jardin vers ceux du paysage. La société ne devient pas paysagiste toute seule. Elle y est incitée, notamment par l’Etat et tous les pouvoirs publics. Le désir de paysage est une lente construction sociale et culturelle qui part autant des expériences de chacun que des stimulations économiques, médiatiques et politiques. Chacun y construit sa propre identité librement pour créer les lieux et paysages qui correspondent à ses valeurs. Ce phénomène a commencé quand le jardin lieu clos s’est ouvert vers le paysage (au XVIIIe siècle avec le jardin anglais qui a voulu capter des vues sur la campagne environnante). De jardinière, la société devient paysagiste en étendant les valeurs symboliques du jardin au-delà de l’espace de ce dernier. C e s valeurs changent avec les époques et les cultures. Dans le jardin régulier, l’ordre géométrique ; d a n s le jardin paysager, l’harmonie des formes nat u r e l l e s idéalisées ; aujourd’hui les sensibilités p a y s a g è r e s sont multiples : environnementales ( l ’ u t o p i e du jardin planétaire de Gilles Clément), p a t r i m o n i a l e s (la restauration des jardins historiq u e s ) , horticoles (les collectionneurs de plantes), a r t i s t i q u e s (le land art), géographiques (la planif i c a t i o n des paysages urbains et ruraux). Le pays a g e est pensé comme s’il devait devenir un vaste j a r d i n et le jardin comme s’il devait évoquer les m u l t i p l e s paysages désirés. ■
La plaine agricole d’Oiron, paysage du pays natal de Pierre Donadieu. Il se souvient des images de Marc Deneyer exposées à Thouars en 2003 : «Un bon exemple d’invention artistique d’extraordinaires paysages ordinaires.»
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