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Itinéraire de Maurice Depasse (1684-1724), maître charbonnier, qui a passé sa vie dans les forêts de la Gâtine poitevine et de la Charente limousine
Par Sébastien Jahan Photo Sébastien Laval
Charbonnier et nomade
e 12 mai 1724, le curé de la paroisse d’Abzac en Confolentais enterre dans son cimetière la dépouille de Maurice Depasse, «maître charbonnier demeurant en la forêt de Saint-Germain, âgé de quarante ans». Cet homme était étranger au pays. Il est arrivé quatre à cinq ans plus tôt en compagnie d’autres ouvriers venus participer au processus de production du combustible destiné à alimenter la forge de Luchapt, située deux à trois lieues plus au nord. L’industrie métallurgique était particulièrement gourmande en charbon de bois, nécessaire non seulement pour entretenir l’activité du fourneau mais aussi pour élaborer la fonte, alliage de fer et de carbone. Dans les forêts localisées aux alentours des forges, s’affairait donc toute une population besogneuse, composée principalement de bûcherons, de charbonniers et de voituriers. Les premiers coupaient le taillis, débitaient le bois en rondins d’environ un mètre de long (la charbonnette) et le montaient en cordes. Les suivants édifiaient la meule (ou charbonnière) avec ces bûches, la cuisaient et récupéraient le charbon refroidi. Les derniers en remplissaient leurs sacs qu’ils acheminaient à dos de mulets jusqu’à la halle à charbon dont on peut toujours admirer de nos jours un bel exemplaire à proximité du bourg de Luchapt. Maurice Depasse était maître charSébastien Jahan est maître bonnier. Son travail, effectué avec de conférences en histoire moderne l’aide d’un ou deux assistants, conà l’Université de Poitiers. Il a publié sistait donc d’abord à repérer dans Le Peuple de la forêt. Nomadisme la forêt un endroit suffisamment ouvrier et identités dans la France plan et dégagé. Cette «place» était du Centre-Ouest aux Temps débroussaillée et aplanie si nécesmodernes, PUR 2003, et Les saire avant le «dressage» de la meule qui commençait par la cheminée Renaissances du corps en Occident centrale et se poursuivait par super(1450-1650), Belin, 2004.
L
position de plusieurs étages de rondins. L’édifice terminé pouvait contenir jusqu’à quarante cordes de bois et avait la forme d’un cône d’environ dix mètres de diamètre et trois mètres de hauteur. Le travail était parachevé par un «feuillage» ou «habillage» qui consistait à tapisser le fourneau d’une cache de feuilles et de mottes de terre. Cette tâche accomplie, le charbonnier se hissait jusqu’au sommet de la meule et la mettait à feu en jetant dans la cheminée du charbon de bois embrasé puis sec. Quelques trous d’aération percés ensuite sur le pourtour du fourneau et à sa base permettaient au bois de cuire sans s’enflammer. Cette opération fort lente pouvait durer neuf à douze jours selon la qualité du bois et nécessitait une surveillance rigoureuse, y compris nocturne, pour éviter qu’un coup de vent malencontreux ne communiquât le feu à la forêt. Une fois les rondins entièrement consumés, la meule, devenue «fouée» et ayant perdu la moitié environ de sa hauteur, était refroidie avec de la terre fraîche puis éventrée. Le charbon encore brûlant était débarrassé de la cendre : c’est à ce moment-là que le charbonnier et ses aides prenaient sans doute le plus de risques pour leur santé, en respirant ces poussières brûlantes qui leur noircissaient aussi le visage… Comme tous ses confrères, Maurice Depasse résidait toute l’année dans une cahute de planches et de branchages, habitat précaire et provisoire bâti en lisière de la forêt, à proximité des chemins d’accès et des terrains vagues nécessaires au pacage des mulets et des chevaux. La cohabitation avec les fermiers du voisinage était généralement pacifique mais pouvait parfois susciter des conflits pour l’usage du sol. C’est ainsi qu’en 1713 un sabotier de Saint-Rémy-en-Montmorillon fut rossé par de jeunes voituriers de charbon : il avait eu l’audace d’enfermer dans ses écuries leurs chevaux qui
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«gastaient» son pré… D’une manière générale, cependant, la violence des ouvriers du bois ne débordait quasiment jamais au-delà des frontières de leur milieu. On relevait périodiquement parmi eux des morts ou des blessés par armes à feu, mais la justice officielle ne se risquait pas à entreprendre une enquête lorsque les intérêts des gens du terroir n’étaient pas menacés… Maurice Depasse, arrivé vers 1720 à Abzac pour y décéder quatre ans plus tard, était un nomade. C’est une autre grande caractéristique – avec la vie permanente en forêt, sur les marges du terroir agricole – de la destinée des ouvriers de la sylviculture des XVIIe et XVIIIe siècles. Avant de découvrir les futaies charentaises, Depasse a travaillé pratiquement vingt ans dans les forêts de la Saisine et de la Meilleraye, pour le compte de la forge de La Peyratte, à quelques encablures de Parthenay. Il a même pensé un moment s’y fixer, prenant à ferme une borderie, avant finalement que le démon de la route ne s’empare à nouveau de lui. Il était né encore bien plus au nord, à Juigné-des-Moutiers, près de Châteaubriant, aux confins de la Bretagne et de l’Anjou, où ses parents travaillaient également dans les bois. Orphelin à l’âge de sept ans, il avait alors suivi les pérégrinations de son oncle maternel, le bûcheron Jean Ribot, parti quérir l’ouvrage vers la Gâtine poitevine. La mobilité est donc le lot commun du forestier ; en Poitou, les ouvriers de la sylviculture ne sont pas des gens du cru : ils se sont le plus souvent formés dans les forêts du Berry et puisaient leurs origines ancestrales dans les provinces à forte et ancienne tradition métallurgique du nord de la Loire, comme le Maine ou le Perche, une région qui est aussi le berceau de la famille Depasse au XVIe siècle.
«LE PEUPLE DE LA FORÊT»
sans doute les «relations extérieures» de la troupe, servant de caution morale en s’intégrant à la société villageoise le temps de son passage. Elle vivait cependant près de dix ans de moins en moyenne que son compagnon, signe probable d’une moindre résistance à un mode de vie instable, exposé aux rigueurs du climat comme à un habitat peu confortable et parfois sans doute malsain. Maurice Depasse avait enterré ainsi sa première femme, Marie Souchard, décédée à Vautebis en novembre 1713 des conséquences d’un accouchement difficile.
Formant une société close sur elle-même, le «peuple de la forêt», s’il entretient de bonnes relations avec les gens du finage ne serait-ce qu’en consommant ou en échangeant des services, mêlait assez peu son sang avec celui des sédentaires. L’endogamie était forte, surtout pour les filles que l’on gardait jalousement, réservées à l’usage matrimonial exclusif du milieu. Le travail structurait le quotidien, façonnait les identités et orientait une vie affective et relationnelle décousue, puisqu’un va-et-vient permanent de main d’œuvre recomposait les équipes et les parentèles qui se dispersaient par ailleurs systématiquement après la fin du chantier. Une sociabilité compagnonnique, mal documentée mais révélée par l’usage de surnoms caractéristiques ou de cousinages factices, assurait l’entraide et la solidarité du milieu tout en facilitant la reconnaissance des confrères, par des codes gestuels et des rituels de salutations. Dans ce monde viril et rude, la condition de la femme est en outre difficile à saisir : exclue des travaux de force, elle assurait
La mauvaise réputation dont sont souvent victimes les charbonniers et les autres forestiers tient plus du fantasme que de la réalité. Elle procède d’une vision folklorisée de l’univers des bois qui a fait de cet espace le repaire mythique des brigands, des fraudeurs et des libertins. Une telle caricature était par ailleurs diffusée par les autorités civiles et religieuses, désireuses de placer sous contrôle une population trop volatile, indisciplinée, assez peu encline à redouter la pression du fisc ou les menaces de la justice officielle, adepte enfin de rituels compagnonniques considérés comme sacrilèges. Maîtres de forges, prélats, commis et officiers du roi s’unirent donc pour contraindre ces nomades de la forêt à la sédentarisation, un processus achevé à la fin du XVIIIe siècle, cent ans avant que ne disparaissent les dernières forges poitevines avec la fonte au charbon de bois. La forêt fut dès lors rendue aux promeneurs du dimanche qui ne voient plus s’échapper les fumerolles de la meule, ne respirent plus l’odeur caractéristique de goudron des rondins qui se consument, n’entendent plus résonner le claquement des cognées, ne s’inquiètent plus du craquement des arbres qui chutent, ni des ahans sonores du bûcheron… ■
Le bâtiment de stockage du charbon sur le site de la forge de Luchapt, dans le sud de la Vienne. Créé en 1710, l’établissement cessa toute activité en 1886.
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