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Notes sur l’île de Ré

Notes sur l’île de Ré. « Fermons les yeux sur le paysage et bornons-nous à étudier les hommes », écrit Eugène Fromentin en 1862. Par Stéphane Bikialo, maître de conférences en langue et littérature françaises à l’Université d’Amiens. Photos : Thierry Girard.

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    Notes
    sur l’île de Ré Par Stéphane Bikialo Photos Thierry Girard
    R
    1. Cité par J. Boucard dans Ré, d’île en presqu’île, UPCP / Geste Paysanne, 1989. 50
    iant, charmant, admirable, vaste, ou encore désolé, sinistre, tourmenté, le mot «paysage» semble appeler en lui des connotations mélioratives ou négatives passant par ces épithètes qu’on dit très justement «de nature» en ce qu’elles semblent impliquées par le substantif même. S’agissant des paysages de l’île de Ré, Ré la blanche, «île de Ré, île de Rêve»1, on aurait pu s’attendre à de l’admirable ou du charmant chez le peintre-écrivain rochelais Eugène Fromentin. Rien de cela. Ce qui domine pour lui lors de sa découverte de l’île, c’est la fadeur, l’insignifiant : «Je n’en [de lieux] connais pas que la main de l’homme ait réduit à une si pauvre mine, où la fertilité se dissimule aussi tristement sous un faux air d’indigence, et dont la richesse très réelle inspire autant d’ennui. Vous dire à quoi cela tient serait difficile. Est-ce au dessin naturel du sol qui n’est pas très heureux, à la demi-nudité des campagnes qui ne sont plus ni sévères ni riantes, aux côtes basses, à la mer étroite, à des caractères indécis qui laissent, comme tous les à-peu-près, les yeux incertains et l’esprit froid ?» ; «Il faut, comme il est arrivé il y a deux ans (tempête qui a coupé les dunes du Martray), les tempêtes d’automne ou d’hiver, les grosses colères de la mer sauvage, les falaises escaladées, les champs et les vignes envahis par le flot […] pour tirer ce pays de son insignifiance habituelle et lui donner une physionomie un peu forte. Autrement rien.» ; «le tout ne crée pas la plus petite harmonie émouvante.»
    Et pourtant la découverte tardive de l’île voisine, alors qu’il a 42 ans, n’est pas dénuée d’un certain enthousiasme comme en témoigne le fait même que Fromentin revienne à plusieurs reprises sur ses Notes sur l’île de Ré, rédigées à partir d’octobre 1862 – soit quatre versions d’un même texte, sous forme de notes éparses d’abord, relevant du «journal» de voyage, puis de lettres adressées au directeur de La Revue des Deux Mondes. Certes Fromentin, écrivain et peintre de l’Orient, présente son récit avec une certaine distance : «Vous qui publiez de si longs voyages, en tous les coins ignorés de la terre, ne rirez-vous pas un peu de celui-ci», écrit-il au directeur auquel il adresse son texte, ajoutant immédiatement : «On commence en effet par les longs voyages autour du monde, imaginaire ou réel. De jour en jour on restreint un peu le cercle de ses ambitions, de ses espérances et de ses promenades, heureux quand on finit par faire humblement et exactement le tour de sa propre conscience et par se convaincre de sa petitesse.» La fonction de ce voyage et du rapport au paysage prend sens alors : sorti à peine de la rédaction de Dominique, roman psychologique paru en revue à partir d’avril 1862, Fromentin profite ou obtient de l’île de Ré la possibilité d’un retour sur soi, d’une visite de son paysage intérieur. Après les récits de voyages orientaux (Un été dans le Sahara, Une année dans le Sahel), Fromentin, de chasseur de paysages exotiques dignes d’être peints ou écrits pour faire découvrir des mondes inconnus au public, se mue en excursionniste de voisinage. «ETAIT-CE DONC UN PAYS NOUVEAU ?»
    «Voici, écrit-il, le récit d’une excursion de quelques jours, faite à deux pas du village où je passe ordinairement l’automne, et dans un petit pays où – vous le croirez à peine – moi Rochelais je n’avais jamais mis les pieds. Cette promenade qui devait être d’abord et tout simplement une partie de chasse a changé d’objet. En débarquant sur cette côte encore un peu plus nue que la nôtre mais différente, par un beau temps, par une mer charmante ; en entendant des noms inaccoutumés, en ne reconnaissant plus tout à fait ni les gens ni les villages, ni les arbres, ni les horizons qui font partie de ma mémoire et pour ainsi dire de moimême, il m’a semblé que j’avais mieux à faire, au moins dans l’intérêt de mon plaisir, que de me mettre à la poursuite du gibier. Etait-ce donc un pays nouveau ? Assurément non, pour les trois quarts des gens qui me liront ; mais il suffisait qu’il le fût pour moi. On ne découvre jamais pour tout le monde. Il y a presque toujours quelqu’un à qui vous n’apprenez rien en croyant étonner l’univers ; et quelquefois il y a une bonne part d’ignorance dans la naïve illusion qui vous porte à vous écrier : “J’ai trouvé”.»
    ■ L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES ■ N° 69 ■
    NOTES SUR L’ÎLE DE RÉ
    Les textes de Fromentin sont réédités par Geste éditions (128 p., 20 €), augmentés d’une préface de François-Jean Authier, professeur à Poitiers (khâgne du lycée Camille-Guérin), qui évoque la biographie de l’auteur, ses relations avec George Sand et les Romantiques, sa prose «dépressive». L’éditeur a ajouté deux portraits de Fromentin par les frères Goncourt et Pierre Blanchon ainsi qu’un texte très critique de George Sand sur François Bulloz, le directeur de La Revue des Deux Mondes.
    Loin de crier «j’ai trouvé», le texte met en avant en permanence la fermeture de l’île sur elle-même, l’ouverture même que représente la mer et l’horizon de l’océan Atlantique ne permettant pas une réelle ouverture du champ : «La vraie distraction des yeux, c’est la mer. Elle est jolie et courte. Elle est colorée de cet azur clair, nuance intermédiaire entre les tons glauques des flots du Nord et le bleu sombre des mers du Midi, qui reproduit assez exactement le ciel moyen de nos climats. Sa ceinture d’îles en fait plutôt un vaste bassin qu’une mer libre. Elle y gagne en tranquillité relative mais elle perd en étendue. Elle n’est jamais très redoutable, au moins dans le golfe ; mais l’esprit n’y voyage pas aussi librement qu’ailleurs […], cela contrarie l’instinctif amour que nous avons tous pour le grand sans limites, autrement dit pour tout ce qui ressemble à l’infini.» «Elle gêne un peu l’essor des esprits prompts à s’envoler et qui aiment voyager dans l’indéterminé.» On comprend dès lors que l’écrivain-peintre n’ait pas laissé de trace picturale de ce voyage, ce qui n’empêche pas une forme de «picturalité» du style et du lexique : «Voilà, monsieur comment l’île de Ré m’était apparue jusqu’à présent : un trait mince et grisâtre dessiné comme au pinceau sur le vaste décor de notre horizon.» Le style fragmentaire qui domine ces notes renvoie autant à la pratique picturale qu’à la forme du journal intime : «Du phare au village des Portes. A mer basse (midi et demi) on aperçoit le pied
    de la tour en mer. Temps magnifique, place de sable circulaire sur laquelle se déroule, en long cordon, l’écume du premier flot. Mer bleue, éclairs bruns, dune tapissée d’une herbe vert clair (en allant aux Portes).» «Ars. Eglise XIIe siècle. Belle tour intacte (Amer) badigeonnée de blanc en bas, de noir au sommet. Au soleil l’un et l’autre se voient. Par temps gris, la blancheur du badigeon pâlit à ce point de se confondre avec le ciel. L’extrémité sombre fait en tout temps une tache visible.» «JAMAIS RIEN VU DE PLUS EXOTIQUE»
    Mais Fromentin semble trouver dans l’île de Ré autre chose qu’une forme d’ouverture et d’émerveillement des yeux. Certes il semble heureux de retrouver un aspect «exotique» dans le nord de l’île («Je pensais que ceci est bien réellement un des bouts du monde ; et avec un peu d’imagination on pouvait transporter ce bout du monde n’importe dans [sic] quel hémisphère, y supposer un navire au large […]. Je n’ai jamais rien vu de plus exotique et qui ressemble plus à ce qu’on lit dans les voyages»), certes le texte semble s’attacher la plupart du temps aux paysages extérieurs, mais dans ce «récit de voisinage», on sent bien in fine que ce qui intéresse Fromentin à ce moment de sa carrière et de sa vie, c’est le paysage intérieur, ou le paysage humain. D’où cette phrase sur Sainte-Marie : «Aussi fermons les yeux sur le paysage et bornons-nous à étudier les hommes.» ■
    Stéphane Bikialo est maître de conférences en langue et littérature françaises à l’Université d’Amiens. Il a codirigé avec Catherine Ranoux :
    Les images chez Claude Simon. Des mots pour le voir (La Licorne, PUR, 2004). 51
    ■ L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES ■ N° 69 ■


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