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Alberto Manguel : L’affaire Vasanpeine

Inédit – Un nouveau document concernant « L’ Affaire Vasanpeine ». Dans « Un amant très vétilleux », Alberto Manguel a raconté la vie d’Anatole Vasanpeine, préposé aux bains-douches dans le Poitiers du XXe siècle. Suite sur ce curieux personnage. Par Alberto Manguel. Traduit de l’anglais par Christine Le Boeuf.

Illustration : photographie d’Anatole Vasanpeine retrouvée par Marc Deneyer.

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    inédit
    Un nouveau document concernant
    «l’Affaire Vasanpeine» Dans Un amant très vétilleux, Alberto Manguel a raconté la vie d’Anatole Vasanpeine, préposé aux bains-douches dans le Poitiers du début du XXe siècle. Suite sur ce curieux personnage Par Alberto Manguel Traduit de l’anglais par Christine Le Bœuf
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    n texte dont il n’a pas encore été fait état peut être ajouté au dossier Vasanpeine. Des débris des documents rassemblés en 1982 r par le D Dietrich Dubrovnik dans son supplément tristement notoire au Bulletin de la Société des Antiquaires de l’Ouest1, documents dont la fausseté ou la n a v r a n t e inexactitude ont été démontrées depuis g r â c e aux travaux du professeur Alain QuellaVilléger2, celui-ci a extrait une perle unique, le témoignage du père Claude Rouquet, vicaire de SainteR a d e g o n d e . Dans son autobiographie 3 , le père Rouquet raconte, comme en annexe à une dissertation sur l’intérêt de s’abstenir de toute discussion du catéchisme avec ceux qui bénéficient de son saint ministère, un curieux épisode de sa carrière pastorale. Bien que le garçon confié à l’enseignement dominical du père Rouquet ne soit pas nommé, QuellaVilléger reconnaît non sans une certaine réticence le bien-fondé de la suggestion du Dr Dubrovnik selon laquelle, après analyse attentive des données internes du document, ledit garçon doit certainement être Vasanpeine. Il peut être utile de citer dans leur totalité les pages en question. Elles constituent la préface intitulée «Au lecteur» et rédigée dans le style abominable du père Rouquet.
    «Ce Livre, Lecteur, est de ceux qui n’ont point besoin de l’industrie d’autrui pour se rendre recommandables. Son titre, Mes tête-à-tête avec Dieu, a un charme si puissant qu’il faudrait être merveilleusement stupide pour n’être point attiré à la lecture de l’ouvrage qui est en suite ; et les choses qu’il traite sont si agréables, et si élégamment écrites, que celui n’a aucune connaissance des belles choses, qui n’avoue que cet écrit a toutes les perfections qui sont requises pour exciter l’admiration dans les esprits bien faits. En ma qualité de dispensateur de saintes vérités aux âmes des jeunes, j’ai rencontré parfois des caractères aussi résolument obtus, et je me suis étonné de l’équanimité de Notre Seigneur qui, d’une part, a allumé en certains d’entre nous la flamme de la confession et de l’acceptation tandis que, chez d’autres, Il étouffait la mèche de la compréhension sous les eaux de l’obstination et de la muflerie. «Une telle rencontre s’est présentée pour mon édification voici plusieurs années, et ce n’est sans doute pas un exercice futile que de tenter, en ce moment où je m’apprête à rédiger la chronique de ma longue vie de dialogues avec Notre Seigneur, la description de la surdité et de l’aveuglement de l’une de Ses créatures, défauts dont moi, Lecteur, indigne récepteur de Sa langue et de Son toucher, j’ai eu le privilège d’être témoin. «Le garçon dont il est question était âgé de huit ou neuf ans, plus âgé donc que ses condisciples. Il était de taille moyenne, avec des cheveux ternes et une peau malsaine, mince comme un cierge et de la même couleur cireuse. Rien dans son aspect physique n’était mémorable, pas même ses yeux qui, si je m’en souviens bien, remuaient de façon déplaisante sous de lourdes paupières, si bien que je ne savais jamais précisément s’il était à demi-éveillé ou à demi-endormi. Il parlait d’une voix traînante et nasillarde, en bougeant à peine les lèvres, et
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    bien souvent, au cours des longues leçons, je le poussais du doigt afin de tenter de susciter en lui un semblant de vitalité. En cela, Lecteur, j’échouais. «Notre saint catéchisme, ainsi que nos fidèles le savent et le croient, commence avec les questions traitant des buts de l’Homme sur cette Terre ; l’édition publiée en 1888 avec le nihil obstat de Sa Sainteté romaine et l’approbation du Conseil des Evêques et Archevêques de France signale au moyen d’un astérisque celles de ces questions qui peuvent être enseignées aux enfants doués de peu de mémoire en leur évitant les autres, réservées aux plus intelligents. Il me paraissait évident que le garçon en question appartenait à l’infortunée première catégorie. «Mon Calvaire (j’utilise ce mot bien que je ne souhaite suggérer en aucune façon que mes peines puissent se comparer à celles de Notre Sauveur) commença
    dès la première question qui, vous ne l’ignorez pas, cher Lecteur, est celle-ci : “Qui est le Créateur de l’Univers ?” La réponse correcte, ainsi que nous l’enseigne le livret, est : “Dieu est le Créateur du Ciel et de la Terre, de toutes les choses visibles et invisibles.” Je prononçai ces mots à voix haute afin que le garçon les entende et les mémorise, et je lui demandai de les répéter après moi. Comme il semblait ne pas m’avoir entendu, je les prononçai à nouveau et j’attendis patiemment pendant qu’il paraissait ruminer la phrase dans sa tête. Et puis, après un long silence, il me demanda d’une voix rauque quelles étaient les choses que Dieu avait faites invisibles. «Conscient de la lenteur des rouages dans les cerveaux des jeunes, comme de celle des moulins de Dieu, je lui expliquai que les choses que Dieu avait faites invisibles étaient les choses que nous ne pouvons voir. Il demanda alors pourquoi Dieu fabriquerait des choses que l’on ne peut pas voir. “Parce que nous sommes tous des pécheurs et que par conséquent nous ne sommes pas autorisés à contempler la totalité de la création dans tous les détails de sa gloire”, répondis-je, paraphrasant le célèbre sermon de notre Seigneur l’Evêque à Noël dernier, quand son Eminence tenta de justifier le petit nombre des cierges allumés dans la cathédrale, pour des raisons d’économie assurément. “Je ne crois pas aux choses invisibles” répliqua ce butor. «Je suis un homme patient, et j’entrepris d’expliquer la nature de l’invisible. “Il y a sûrement des choses dont tu sais qu’elles existent mais que tu ne peux pas voir de tes yeux”, commençais-je. “Non”, répondit-il avec un sourire hideux. “Et l’air ? demandai-je. Peuxtu le voir ? Peux-tu voir mes pensées ? Peux-tu voir la boulangerie dans la rue voisine ?” «Je croyais l’avoir réduit au silence et à la soumission car, pendant un long moment, il ne dit rien. Et puis il déclara : “Si j’attends assez longtemps, je peux tout voir. L’air à cause des grains de poussière. Vos pensées à cause des grimaces que vous faites quand vous réfléchissez. La boulangerie, si je fais quelques pas vers la droite.” «C’est alors que je décidai que ce devait être là, pour moi, le maître, une leçon dont la morale était simple : “Ne discute rien avec ton élève. Il n’est pas là pour discuter, mais pour apprendre, et bats-le s’il y manque.” Ce précepte, ceux dont j’ai eu la charge l’ont su depuis longtemps, est devenu mon refrain et ma devise.» ■ 1. Dietrich Dubrovnik, Documents pour servir à la recherche sur Antoine [sic] Vasanpeine, supplément au Bulletin de la Société des Antiquaires de l’Ouest et des Musées de Poitiers, 4e trimestre de 1982, 4e série, tome XVI (Poitiers, au siège de la Société, 1982). 2. Alain Quella-Villéger, «Un amas poitevin de vain ouï-dire», dans Enquête sur encore une mystification littéraire (Istamboul, Ünlem Basim Yayincilik, 1999). 3. Père Claude Rouquet, Mes tête-à-tête avec Dieu (Poitiers, l’Estampette chrétienne, 1932). ■ L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES ■ N° 70 ■ 11
    Photographie d’Anatole Vasanpeine retrouvée par Marc Deneyer. Alberto Manguel a publié Un amant très vétilleux chez Actes Sud, traduit par Christine Le Boeuf (L’Actualité n° 68), ouvrage paru cet automne au Brésil sous le titre O amante detalhista (Companhia das letras). Il a également publié en 2005
    Pinocchio & Robinson (L’Escampette) et Un retour (Actes Sud).


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